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L’ISLAM POLITIQUE EST-IL SOLUBLE DANS LA DEMOCRATIE ? PDF Print E-mail
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Friday, 15 March 2013 16:05

 

 

 

 

SAMIR AMIN

Ce bref commentaire, qui vient en complément d’écrits plus étoffés de l’auteur, ne se veut ni provocateur, ni polémique. Je veux seulement mettre les points sur les i. Je rappelle donc, dans une forme brève, ce que j’ai écrit et répété : je n’y discute pas « d’un Islam politique moderne possible qui serait démocratique », mais des partis qui existent sur le terrain et se revendiquent de l’Islam. Je ne discute pas davantage – et encore moins – de l’Islam comme religion.

 

Je me suis exprimé souvent, en arabe, en français et en anglais, et avec précision, sur ce que j’entends par « Islam politique réactionnaire », raccourci pour la périphrase que je rappelle de temps à autre : « mouvement prétendu islamique et de fait politique réactionnaire et anti démocratique ».

Last Updated on Sunday, 28 April 2013 18:16
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TRIOMPHE ET DECLIN DU LIBERALISME PDF Print E-mail
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Saturday, 16 March 2013 12:32

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TRIOMPHE ET DECLIN DU LIBERALISME

 

Commentaires sur :

Wallerstein, Vol 4, Centrist Liberalism Triumphant 1789-1914

Samir AMIN

Ce quatrième volume de Wallerstein répond parfaitement à son titre. L'auteur produit une analyse remarquable de la naissance puis du triomphe du "centre libéral" dans l'Europe du XIXe siècle. Il n'est pas dans mon intention ici de résumer cet ouvrage riche, dont les thèses sont soutenues par des argumentations fortes. Lisez-le et, quelle que soit votre opinion, vous y apprendrez beaucoup. Je reprendrai donc les quatre axes majeurs de cette contribution à la connaissance de notre monde, qui sont: (i) la centralité de la révolution française; (ii) le long conflit idéologique et politique à travers lequel émerge la cristallisation du centre libéral; (iii) le parallèle que Wallerstein dresse entre la France et l'Angleterre, producteurs majeurs de cette cristallisation; (iv) la naissance de la science sociale qui en est un des produits principaux. Je me propose de cette manière de poursuivre le débat ininterrompu qui nous a associé depuis quatre décennies, Wallerstein et moi-même, sans omettre nos deux co-équipiers disparus, Frank et Arrighi.

 

La centralité de la révolution française

 

Je partage pleinement cette affirmation qui aujourd'hui est celle d'un courant minoritaire de la pensée historique, où nous nous retrouvons certainement avec Marx et Hobsbawm (et quelques autres!), contestée par le courant post moderniste contemporain qui s'emploie à dévaluer la portée de la révolution française, au bénéfice principalement des révolutions américaine et anglaise. Pourtant la révolution française initie le parcours de la politique des temps modernes bien davantage que les autres.

La question centrale est ici, selon moi, l'articulation entre d'une part les luttes de classes (au sens large du terme, c'est à dire en les saisissant dans toutes les dimensions de leurs expressions politiques et idéologiques et d'autre part le conflit des "nations" (ou des Etats), en l'occurrence la France et l'Angleterre, dans le façonnement de l'histoire globale, entendue comme celui de l'économie-monde capitaliste. En simplifiant, le premier volet pourrait être qualifié de facteur interne (à chacune des deux nations), le second de facteur externe. Wallerstein considère cette seconde dimension comme déterminante: la révolution française, dit-il, n'est pas un évènement français, mais le produit du déploiement du conflit entre la France et l'Angleterre pour l'hégémonie dans l'économie-monde capitaliste. Mais, s'il tord trop le bâton dans ce sens (c'est mon avis), Wallerstein a le mérite par là même de donner toute sa place au positionnement de la révolution française dans la construction du système mondial moderne.

Je reviendrai plus loin sur l'articulation centrale luttes de classes/façonnement du capitalisme mondialisé qui commande, à mon avis, les développements de la critique radicale du capitalisme, tant au XIXe siècle (l'objet strict de ce volume) qu'au XXe et sans doute au XXIe siècle (sur lesquels Wallerstein envisage de produire son volume à venir).

 

La révolution française substitue la souveraineté du peuple à celle du monarque, qui est l'acte de naissance même de la politique moderne et de la démocratie qui lui devient consubstantielle.

 

Certes la déclaration d'indépendance puis la Constitution des Etats Unis avaient déjà fait cette déclaration de principe ("We, the people"). Mais elles n'en avaient pas tiré les conclusions; et, tout à l'opposé, les efforts des Pères fondateurs avaient poursuivi l'objectif d'annihiler la portée de cette déclaration. Au contraire les péripéties par lesquelles la révolution française est passée (sa radicalisation jacobine puis son recul) s'ordonnent autour de cette question centrale: comment comprendre et définir la souveraineté du peuple, comment institutionnaliser sa mise en œuvre. La révolution anglaise de 1687 ne se préoccupe pas de donner une réponse à cette question, qu'elle ne se pose pas, se contentant de limiter les pouvoirs du souverain par l'affirmation concrète de ceux de la bourgeoisie montante, sans nier ceux de l'aristocratie.

 

Je distingue de cette manière la catégorie des "grandes révolutions", qui se projettent loin dans l'avenir, de celle des "révolutions ordinaires" qui se contentent d'ajuster l'organisation des pouvoirs aux exigences immédiates de l'évolution des rapports sociaux. La révolution française appartient, comme plus tard celles de la Russie et de la Chine, à la première catégorie.

 

L'émergence du centre libéral

 

La révolution française se heurte d'emblée à des forces sociales conservatrices/réactionnaires que j'ai définies comme celles qui refusent la modernité, celle-ci s'entendant comme fondée sur la proclamation que "l'homme" (l'être humain aujourd'hui) fait son histoire tandis que les réactionnaires réservent le droit à l'initiative à Dieu (et à son Eglise) et aux ancêtres (en particulier aristocrates). De ce fait, dans la révolution, les démocrates modérés (pour lesquels la démocratie est indissociable de la défense de la propriété) et les radicaux (qui découvrent le conflit entre les valeurs de la liberté et celles de l'égalité) entrent dans des rapports de conflictualité que les conditions objectives de l'époque ne permettent pas de sortir de certaines limites et confusions. Les radicaux - devenant socialistes - ne prendront leur autonomie vis à vis de la tradition jacobine de la révolution radicale qu'à partir de 1848. Les batailles se livrent autour de la distinction citoyen actif/citoyen passif faite par Sièyes (et mise en relief par Wallerstein) et du dépassement de la démocratie électorale représentative censitaire (puis au suffrage universel) comme du mode de gestion de l'économie (régie par la propriété privée et la compétition).

 

Dans la présentation que j’ai proposée de ce conflit j’ai placé l’accent sur le débat philosophique amorcé par les Lumières concernant la « rationalité ». Le projet de société qui se cristallise, celui de la bourgeoisie, déconnecte la gestion de la politique (confiée à la démocratie électorale censitaire puis universelle) de celle de l’économie (régie par la propriété privée et la compétition). Mais il reconnecte ces deux dimensions de la réalité par l'affirmation artificielle - et fausse - de la convergence "naturelle" des rationalités: celle des choix politiques et celle du marché.

 

Néanmoins, et bien que les luttes sociales des désavantagés contre le pouvoir des bénéficiaires exclusifs du nouveau libéralisme (associé au conservatisme devenant progressivement lui même modéré, acceptant l'évolution et la modernité) imposent graduellement des avancées simultanément politiques (le suffrage universel) et sociales (les libertés d'organisation des travailleurs niés au départ au nom du libéralisme), le socialisme européen qui se cristallise dans ce cadre sera à son tour progressivement intégré par l'évolution du libéralisme qui devient de ce fait "centriste", capable d'adopter des postures sociales. Le conservatisme d'Etat lui-même - le bonapartisme du troisième Empire et Bismarck - s'emploie à accélérer l'évolution des libéraux eux-mêmes. Il reste qu'à mon avis cette évolution, qui couronne le succès du libéralisme centriste à la fin du XIXe siècle, ne peut être dissociée de la position impérialiste des centres concernés dans le système mondial du capitalisme/impérialisme.

 

Wallerstein nous propose sur ces questions des analyses importantes, qui, à mon avis, complètent avec bonheur les écrits de Marx et de Hobsbawm, entre autres. Je n'y reviens pas. Le libéralisme centriste triomphant en Europe et aux Etats Unis se déploie alors dans toutes les dimensions de sa réalité: (i) il est l'expression achevée de l'idéologie toujours dominante jusqu'à ce jour ("le virus libéral"); (ii) il formule le mode de gestion de la pratique politique de la démocratie électorale (le suffrage devenant universel) représentative, de la définition des partages des pouvoirs et des droits du citoyen; (iii) il associe cette formulation à celle de la gestion économique fondée sur le respect de la propriété; (iv) il donne sa légitimité aux inégalités sociales fondamentales nouvelles (salariés versus capitalistes et propriétaires); (v) il associe cet ensemble de droits et devoirs à l'affirmation de "l'intérêt national" dans ses rapports avec les autres nations du capitalisme central; (vi) il associe l'ensemble de ces pratiques mises en œuvre dans la nation libérale centriste à celles de la domination exercée à l'égard des "autres" (la dimension impérialiste du projet).

 

Le parallèle France/Angleterre

 

Ici encore Wallerstein se détache avec originalité des discours toujours dominants qui opposent les évolutions de la France et de l'Angleterre au XIXe siècle. Il propose, en contrepoint et avec des arguments convaincants une lecture parallèle de ces évolutions dans les deux patries majeures de la modernité libérale centriste.

 

Je partage certainement le point de vue de Wallerstein, selon lequel l'avantage comparatif de l'Angleterre ne tient pas tant à son avance dans le domaine dit de la révolution industrielle, mais bien plus à sa maitrise d'un empire colonial gigantesque, fondé sur la conquête de l'Inde en particulier. La réalité anglaise, plus que celle de tout autre pays du nouveau centre du système mondial, est indissociable de cet Empire. L'Empire britannique constitue le sous système modèle du nouveau système du capitalisme/impérialisme. Les communistes sud africains qui, dans les années 1920, avaient centré leurs analyses des défis sur cette réalité, comme les écrits d'Amiya Bagchi, de Giovanni Arrighi et de quelques autres, ont contribué à la mise en relief indispensable de cette considération.

 

Doit-on pour autant réduire à néant la spécificité de la révolution industrielle en la réduisant au statut d'une grappe d'innovations technologiques analogues à celles qu'on avait connues dans des temps antérieurs et ailleurs? Je ne le crois pas: la nouvelle "machino facture" fait contraste avec les "manufactures" des temps antérieurs; elle amorce la déqualification massive du travail qui ira en s'amplifiant jusqu'au taylorisme des "temps modernes" décrit par Harry Braverman (et Charlie Chaplin!). La nouvelle révolution industrielle s'articule à son tour sur un mode de développement de l'agriculture particulier fondé sur l'expropriation rapide des majorités rurales. Le déploiement de ce modèle de capitalisme aurait été insoutenable sans la soupape de sureté de l'émigration massive vers les Amériques. Le modèle capitaliste "européen" façonné de cette manière - inexportable - n'était certainement pas la seule voie historique d'avancées possibles. La "révolution industrieuse" de la Chine, redécouverte par les travaux récents de Kenneth Pomeranz et de Giovanni Arrighi, fondée sur le maintien de l'accès au sol de la majorité des paysans, démontre que d'autres voies de cheminement du progrès étaient à l'œuvre, que la pensée euro-centriste dominante peine à imaginer.

 

Il n'empêche que le triomphe du modèle européen a bousculé l'histoire et donné lieu, de ce fait, à des simplifications en cascade, sur lesquelles Wallerstein appelle notre attention. L'économie de l'Angleterre reposait encore largement sur l'agriculture au milieu du XIXe siècle et le système industriel français n'était pas en retard sur celui de son concurrent anglais, nous rappelle Wallerstein.

 

Mais si dans les domaines concernant le cheminement économique du déploiement capitaliste la similitude des évolutions en Angleterre et en France parait s'imposer, on ne saurait en dire autant concernant les luttes politiques qui ont accompagné ces cheminements. La voie anglaise est caractérisée par des compromis successifs entre la bourgeoisie, qualifiée de ce fait de "middle class", et l'aristocratie de l'Ancien Régime, amortissant de la sorte les effets de l'entrée des classes populaires sur la scène politique. Dans la révolution française la confrontation entre ces dernières et les pouvoirs mis en place au bénéfice de la bourgeoisie est incomparablement plus visible. Le facteur "irlandais", produit d'un mode particulier de colonialisme interne propre à l'Angleterre, a contribué, à son tour, à retarder la maturation d'une conscience socialiste radicale en Angleterre. Ce n'est donc pas un hasard si le moment le plus avancé dans l'expression de cette radicalisation est celui de la Commune de Paris, difficile à imaginer en Angleterre.

 

Aux Etats Unis la composante populaire radicale n'est pas parvenue, jusqu'aujourd'hui, à se distinguer de la démocratie libérale. La raison en est, selon moi, les effets dévastateurs des vagues successives de l'immigration, qui ont substitué la construction de communautarismes, eux mêmes hiérarchisés, à la maturation d'une conscience socialiste.

 

Et pourtant, en dépit des différences sur lesquelles j'ai porté ici mon attention le résultat final est identique: le même centre libéral et le même compromis historique capital/travail qui conditionne son existence se sont imposé comme la forme de gestion par excellence de la société moderne, au terme du XIXe siècle, non seulement en Angleterre, en France, aux Etats Unis mais encore, bien que dans des formes atténuées, ailleurs en Europe. La raison majeure qui explique cette convergence n'est autre que la position dominante (impérialiste) que l'Europe et les Etats Unis occupent dans le système mondial dont la construction est parachevée au XIXe siècle. Cecil Rhodes avait parfaitement compris que l'alternative était "impérialisme ou révolution", mieux sans doute que beaucoup de socialistes européens. La portée des luttes de classes dans chacune des formations sociales du système et celle des conflits des Etats concernant leur position dans la hiérarchie globale sont indissociables.

 

La formation des sciences sociales

 

Le tableau dressé par Wallerstein de la naissance des sciences sociales au XIXe siècle constitue une démonstration convaincante du rapport incontournable entre la cristallisation des définitions des objets nouveaux que constitue chacune de ces sciences d'une part et le déploiement du capitalisme libéral du XIXe siècle d'autre part.

La naissance d'une pensée sociale qui se propose de répondre aux critères de l'objectivité scientifique ne pouvait être, par définition même que le produit de la modernité, fondée sur la reconnaissance que les hommes font leur histoire. Dans les temps antérieurs la pensée la plus avancée possible se donnait le seul objectif de concilier la foi et la raison, alors que le projet scientifique moderne abandonne cette préoccupation métaphysique de recherche de l'absolu aux théologiens pour se consacrer à la seule découverte de vérités relatives et limitées. Cependant des éléments de pensée sociale rationnelle affranchie de la dogmatique religieuse émergent avant les temps modernes, particulièrement en Chine et dans le monde musulman (Ibn Khaldoun). C'est que la modernité, loin de s'être constituée "miraculeusement" et tardivement dans le triangle Londres-Paris-Amsterdam au XVIe siècle, avait amorcé sa naissance cinq siècles plus tôt en Chine, puis dans le Khalifat musulman. Il reste que c'est seulement au XIXe siècle, comme le démontre Wallerstein, que la pensée des Lumières parvient à faire éclater la raison philosophique en disciplines distinctes.

 

L'économie politique occupe une place dominante dans l'ensemble de ces nouvelles sciences sociales, traduisant par là même le renversement de la dominance dans la hiérarchie des instances, passant de la politique dans les modes tributaires antérieurs à l'économique dans le capitalisme. Mon insistance sur cette dimension que l'aliénation marchande moderne constitue complète, à mon avis, l'apport du chapitre concerné ici de l'ouvrage de Wallerstein. Elle permet de lire l'histoire de la formation de la pensée sociale moderne à vocation scientifique comme celle d'un déploiement conduisant à Marx. Par la suite la préoccupation exclusive de la nouvelle "économique" (Wallerstein nous rappelle que le terme economics est introduit pour la première fois par Alfred Marshall en 1881) sera de substituer à la méthode historique matérialiste de Marx une définition de "l'économique" qui la transforme en une anthropologie anhistorique. La nouvelle science s'emploie à tenter de démontrer que dans "l'économie de marché" imaginaire inventée en réponse à Marx les marchés en question sont auto régulés, tendent à la production d'un équilibre (optimal de surcroit), et méritent de ce fait d'être considérés comme l'expression d'une rationalité transhistorique. Walras au XIXe siècle, Sraffa au XXe siècle qui sont les penseurs majeurs qui se sont donnés cet objectif, ont échoué dans cette tentative impossible.

 

Le système - celui de l'économie-monde (du capitalisme historique) - se déplace de déséquilibre en déséquilibre au gré des évolutions des rapports de force entre classes et Nations, sans jamais tendre à un équilibre définissable à l'avance. "L'économique", néanmoins toujours constitutive de l'axe majeur de la pensée sociale du capitalisme, remplit une fonction idéologique décisive sans laquelle le pouvoir du centre libéral en place perd sa prétention à la rationalité, c'est à dire sa légitimité.

 

Le XIXe siècle, apogée du capitalisme historique

 

Le capitalisme n'est pas un système fondé sur une rationalité transhistorique, qui lui permettrait de se renouveler indéfiniment, devenant ainsi l'expression de la "fin de l'histoire". En contrepoint de cette vision idéologique inspirée par "l'économique" du capitalisme imaginaire, je lis la trajectoire historique du capitalisme comme constituée d'une longue préparation (huit siècles de l'an 1000 en Chine à 1800 en Europe), d'une courte apogée (le XIXe siècle), s'ouvrant sur un déclin amorcé dès le XXe siècle.

 

Les deux concepts "d'économie-monde européenne" et de "capitalisme historique" sont-ils interchangeables? Ma définition du capitalisme historique intègre sa vocation mondiale, progressant par inclusion de régions extérieures à partir de 1492, achevée seulement à la fin du XIXe siècle. Sur ce point essentiel les analyses de chacun des quatre coéquipiers (Wallerstein, Arrighi, Frank à l’origine et moi-même) convergent et en cela se séparent de la vision conventionnelle dominante qui, pour le moins qu'on puisse dire, sous estime la dimension mondialisée du capitalisme, qu'elle se contente de juxtaposer à l'analyse des formations diverses qui composent le système mondial.

 

Mon approche de la formation du capitalisme part de la spécificité de ce mode de production par opposition au mode précédant dominant, que j'ai qualifié de tributaire. Ce dernier n'exige pas la formation d'un pouvoir politique opérant sur un espace vaste. Celle-ci reste l'exception dont la Chine constitue le modèle, par opposition aux avortements successifs des constructions impériales dans la région Moyen-Orient/Méditerranée/Europe.

 

Wallerstein choisit pour identifier la naissance de l'économie-monde européenne soit la date de 1492, soit un siècle et demi plus tôt, en Europe. Je propose ici une approche plus ambitieuse fondée sur la thèse que les mêmes contradictions traversaient toutes les sociétés tributaires, en Asie comme en Europe. Je lis, dans cette perspective, l'amorce de la modernité capitaliste comme engagée beaucoup plus tôt, à partir du siècle des Sung en Chine, pénétrant le Khalifat abbasside puis les villes italiennes. Néanmoins Wallerstein et moi-même nous retrouvons dans la critique de la thèse ultérieure de Frank (formulée dans Re-Orient) qui abolit la spécificité capitaliste.

 

Le tableau du XIXe siècle que dessine Wallerstein est bien celui de l'apogée (courte) du capitalisme: l'ordre social est stabilisé et les classes populaires ont cessé d'être dangereuses, la domination de l'Europe sur "le reste du monde" est établie et parait indestructible. Il s'agit là de l'endroit et de l'envers de la même médaille. Mais cette apogée sera de brève durée.

 

L'apogée du capitalisme entraine en Europe l'affirmation de nouvelles "nations" que les modèles de la France, de l'Angleterre, des Pays Bas et de la Belgique inspirent à des degrés divers. Les unités allemande et italienne, amorcées en 1848, achevées en 1870, sont façonnées par ce type de "renaissance nationale" qui tient lieu de révolution bourgeoise; l'affirmation des nations de l'Est et du Sud est européen, également proclamées en 1848, complète ce tableau. Ces processus complexes associant les aspirations des classes moyennes éduquées, à défaut de bourgeoisies établies, et celles de la paysannerie, ont fait l'objet de débats animés, notamment au sein de l'austro-marxisme et du bolchévisme naissant de la fin du siècle. Ces mouvements dits du "printemps des nations" (des peuples?) sont évidemment distincts de ceux des peuples victimes du colonialisme interne - un phénomène particulier et propre à l'Angleterre (la question irlandaise) et aux Etats Unis (la question des Afro-américains). Des mouvements analogues de réveil des peuples victimes de colonialismes internes se déploient dans les régions indiennes de l'Amérique latine (la révolution mexicaine de 1910-1920 constitue le premier exemple de ce réveil), et en Afrique du Sud.

 

Le succès même du déploiement de cette apogée va néanmoins conduire rapidement à la première grande crise systémique du capitalisme. Le défi de cette grande et longue crise amorcée en 1973 et qui ne trouvera sa solution - provisoire - qu'après la seconde guerre mondiale provoquera une triple réponse du capital: le passage au capitalisme des monopoles, la financiarisation et la mondialisation. Cette transformation qualitative du capitalisme historique marque la fin de l'apogée du système et amorce son long déclin tout au long du XXe siècle, qui se prolonge au XXIe siècle.

 

D'une première longue crise (1873-1945/1955) à la seconde (amorcée en 1971 et toujours en cours d'approfondissement), ce long déclin - "l'automne du capitalisme" - coïncidera-t-il avec "le printemps des peuples"? Ce défi est au cœur des luttes sociales et des conflits internationaux (la révolte des périphéries) à l'œuvre depuis une centaine d'années.

 

On comprend que le XIXe siècle inspire toujours une nostalgie à peine dissimulée chez tous les défenseurs de l'ordre capitaliste dit "libéral" (libéral centriste).

 

L'impossible stabilisation du centre libéral dans les périphéries du système mondial capitaliste/impérialiste

 

Le triomphe du centre libéral n'a concerné que l'Europe et les Etats Unis, et peut être, mais beaucoup plus tard, le Japon. Dans les périphéries du système l'ordre capitaliste n'a jamais pu être stabilisé sur la base d'un consensus quelconque emportant la conviction de sa légitimité. Dès le départ, c'est à dire à partir du milieu du XIXe siècle, les Etats, les nations et les peuples des périphéries ont amorcé leurs combats contre ce système. Je me contenterai ici de signaler trois des grands mouvements qui, déployés au XIXe siècle, annoncent le XXe siècle et le déclin du système monde capitaliste impérialiste.

 

La Chine n'avait été intégrée dans ce système qu'à partir des guerres de l'opium (1840). Mais à peine une décennie plus tard - de 1850 à 1865 - son peuple s'engageait dans la Révolution des Taiping (qui n'est pas une "révolte" comme l'historiographie dominante continue à la qualifier), étonnamment moderne dans son projet qui s'adresse au défi nouveau, et n'est pas de ce fait l'équivalent d'un de ces mouvements millénaristes des époques tributaires antérieures. La Révolution des Taiping associe une critique radicale du système tributaire-impérial chinois à celle de l'ordre impérialiste nouveau qui vient à peine de commencer à être mis en place. Elle ouvre la voie au maoïsme du XXe siècle.

 

En Russie - une "semi-périphérie" peut-on dire- le débat entre Slavophiles et Occidentalistes pose, dans des termes analogues, même si passablement confus, la même question: comment refuser l'ordre mondial nouveau? Par un retour au passé ou par l'adoption des valeurs occidentales? Le conflit se mue en un autre débat portant sur les moyens de refuser à la fois le passé et l'ordre nouveau, où s'opposent les Narodniks et ceux qui donneront le bolchévisme.

 

Dans le monde arabe la Nahda par contre propose une toute autre perception du défi impérialiste nouveau et suggère une réponse passéiste appelant au rétablissement de l'Islam dans sa première grandeur des origines. La Nahda, qui amorce les révolutions arabes du XXe siècle, engage les peuples concernés dans l'impasse.

 

On pourrait illustrer la diversité des exemples et les analyser de plus près: une opération indispensable pour comprendre comment le déclin du capitalisme ("l'automne du capitalisme") pourrait devenir, ou ne pas devenir, synonyme des "printemps des peuples", à quelles conditions pourrait s'amorcer une évolution "au-delà du capitalisme" et du système mondial dans le cadre duquel il se déploie.

 

Le triomphe du centre libéral lui-même s'est avéré plus fragile qu'il ne semblait l'être aux yeux des Européens et des Etats Unis. Le centre libéral n'avait d'ailleurs progressé que lentement dans ses centres majeurs, plus lentement encore dans la majeure partie de l'Europe. Il avait été remis en cause par la Commune de Paris (1871) qui a démontré en théorie et en pratique qu'un autre ordre social était nécessaire et possible: le socialisme, ou le communisme, entendu comme une étape supérieure du déploiement de la civilisation humaine. Mais dira-t-on la Commune vaincue, l'ordre du centre libéral semble avoir gagné une légitimité définitive. La réalité, qui se déploiera à travers les convulsions du XXe siècle, est plus nuancée. Le heurt des réactions antilibérales (les fascismes) et de projets plus radicaux que ceux du centre libéral (les fronts populaires) occupera le devant de la scène dans l'entre-deux guerres. Mais dira-t-on encore, cette page tournée, l'ordre du centre libéral parait bien bénéficier enfin d'un consensus solide en Europe et aux Etats Unis. Certes mais ce constat n'est pas suffisant. Car l'approfondissement de la crise systémique ("la crise de civilisation") qui accompagne le passage du capitalisme des monopoles (1880-1960) au capitalisme des monopoles généralisés en place aujourd'hui, entraine à son tour le déclin de l'ordre du centre libéral, la dérive de la vision et de la pratique démocratiques sur lesquels reposait sa légitimité.

 

Le triomphe, encore une fois exclusivement en Europe et aux Etats Unis, du centre libéral n'aura été qu'imparfait, instable, vulnérable, incapable de répondre au défi que je définis par l'affrontement des forces désormais conservatrices, qui défendent le maintien de l'ordre impérialiste en place, et des ambitions des peuples des périphéries, ouvertement anti-impérialistes et potentiellement anticapitalistes.

 

Le XXe siècle amorce une première vague d'avancées des mouvements d'émancipation des périphéries: 1905 en Russie (qui prépare 1917), 1911 en Chine (qui prépare 1949), 1910-1920 au Mexique et d'autres évènements de même nature. Les Européens qui avaient bénéficié de l'exclusivité dans l'initiative de la construction du monde moderne depuis 1492 cèdent la place aux peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. Ce retournement constitue le fait majeur dans ma lecture du déclin du capitalisme historique. Je l'analyse comme la manifestation historique concrète des propositions centrales du maoïsme: (i) que les périphéries constituent la "zone des tempêtes" où l'ordre capitaliste/impérialiste (ces deux dimensions de la réalité étant indissociables) ne bénéficie d'aucune légitimité stable; (ii) que la remise en cause de cet ordre opère simultanément aux trois niveaux dans lesquels se manifeste la réalité sociale - les Etats (les classes dirigeantes), les nations, les peuples (les classes travailleuses) - et que, de ce fait, les luttes de classes et les conflits internationaux s'enchevêtrent dans des rapports de complémentarité et de conflits complexes et fluctuants; (iii) que le mouvement porte en lui la capacité potentielle d'aller au-delà de la libération nationale et du développement dans et par le capitalisme en direction de la remise en cause de l'ordre social du capitalisme.

 

Je lis donc le XIXe siècle comme le moment bref d'apogée de la longue histoire du capitalisme. Et, tout comme la voie capitaliste s'était frayé son chemin à travers une longue maturation multiséculaire par vagues successives, je lis le déclin du capitalisme comme associé à des vagues successives d'avancées possibles dans la direction du socialisme à venir. Et c'est exactement ici que se situe l'objet de ma question: l'automne du capitalisme et le printemps des peuples coïncideront-ils?

 

Il n'y a pas de réponse tranchée possible à cette question.

 

La coïncidence est exigeante. Elle implique la construction de convergences à l'échelle du monde entier (le "Nord" et le "Sud"), c'est à dire celle d'un internationalisme des peuples capable de mettre en déroute celui du capital des monopoles généralisés. Encore une fois les luttes de classes ne peuvent être lues come des réalités propres aux formations sociales qui constituent le système mondial, pas plus que les conflits des classes dirigeantes opérant sur la scène mondiale. Marx l'avait déjà dit: la classe ouvrière (peu importe sa définition, restrictive ou élargie) n'existe que dans son conflit lucide avec la classe bourgeoise qui l'exploite. A défaut les travailleurs restent des pions commandés par la compétition qui les oppose les uns aux autres. De la même manière les classes ouvrières "nationales" n'existent que par leur association dans la lutte contre le capital dominant à l'échelle mondiale. A défaut elles restent des otages manipulés par leurs classes dirigeantes nationales engagées dans la compétition entre elles.

 

La pensée conventionnelle dominante est économiciste, linéaire et déterministe: il n'y a pas d'alternative à la soumission aux exigences du marché, celle-ci de surcroit produit finalement le progrès, martèle-t-elle. En contrepoint Marx analyse les contradictions d'un système vieillissant en termes dialectiques qui ouvrent le champ à des avenirs différents, également possibles. Soit que les victimes d'un système devenu obsolète agissent avec lucidité pour le dépasser. C'est la "voie radicale", que l'on donne à cette qualification le sens de la "révolution" ou celui d'avancées révolutionnaires par des réformes radicales par étapes. Soit que le système s'effondre par le seul jeu de ses propres contradictions internes. C'est la voie de "l'autodestruction" dont Marx n'ignore pas la possibilité.

 

Face au défi du capitalisme obsolète des monopoles généralisés, dont la poursuite de l'accumulation est désormais simplement destructive de l'être humain et de la nature avec une puissance sans cesse grandissante, les sociétés de la triade de l'impérialisme collectif (Etats Unis, Europe, Japon) sont actuellement engagées dans cette voie de l'auto destruction. Les résistances et les luttes des victimes, bien que réelles, demeurent sur la défensive, sans projet alternatif positif lucide. Elles se nourrissent de "vœux pieux", au sens précis que les propositions qu'elles soutiennent exigeraient pour leur mise en œuvre l'accord des deux parties - les victimes et le pouvoir dominant - conformément au dogme idéologique du consensus. La "régulation des marchés financiers" appartient à cette famille de "solutions" illusoires, en réalité donc de "non solutions". L'avancée radicale exige, elle, des ruptures audacieuses: "nationaliser les monopoles", dans la perspective de faire progresser la socialisation par la démocratie se substituant à la socialisation par le marché. La spirale descendante dans laquelle le système de l'Euro est engagé nous offre un exemple caricatural en opération de cette voie du chaos, à défaut d'alternative positive, laquelle implique la dé-construction du système" en place.

 

Les Etats Unis, l’Europe et le Japon sont engagés dans un mouvement de spirale descendante. Jusqu’à ce jour le capital des monopoles généralisés conserve l’initiative et poursuit inlassablement son objectif unique : l’accumulation croissante de la rente des monopoles, qui produit à son tour la croissance galopante de l’inégalité dans la répartition du revenu, lui-même en croissance affaiblie. Cette inégalité approfondit l’impossibilité pour la rente des monopoles de trouver son débouché dans l’expansion du système productif et conduit à la fuite en avant dans la croissance de la dette publique qui offre un débouché possible pour le placement de l’excédent de sur-profits. Les politiques d’austérité mises en œuvre ne permettent pas la réduction de la dette (qui est leur objectif proclamé) mais au contraire produisent sa croissance continue (qui est l’objectif réel, bien qu’inavoué). En dépit des protestations des victimes, les majorités électorales (gauche incluse) ne remettent pas en question l’économie des monopoles et permettent de ce fait au mouvement descendant de se poursuivre indéfiniment. Bien entendu l’inégalité croissante appelle une gestion politique toujours plus autoritaire à l’intérieur et militariste à l’échelle mondiale. Ce processus de dégradation du système par l’effet exclusif du déploiement de ses contradictions internes propres est encore renforcé à l’échelle européenne et à celle du sous-système de l’euro par l’adoption constitutionnalisée des règles de la dogmatique libérale, absurdes certes, mais néanmoins parfaitement fonctionnelles pour perpétuer la gestion économique des monopoles généralisés.

 

Face à ce même défi les sociétés du Sud sont-elles engagées dans des luttes et des combats lucides? Oui, mais au mieux partiellement, comme le sont les combats des pays émergents contre l'hégémonisme, agissant dans le sens de la reconstruction d'un monde multipolaire, ou certains combats pour la démocratisation de la société associée au progrès social et non dissociée de celui-ci, notamment en Amérique latine.

 

Et pourtant le moment est tout à fait favorable à une offensive des travailleurs et des peuples. La reproduction de l’accumulation de la rente des monopoles exige en effet à la fois la paupérisation des travailleurs des centres et celle des peuples des périphéries. Les conditions de la construction d’un front internationaliste sont offertes sur un plat d’argent aux travailleurs et aux peuples de toute la planète. Mais pour mettre à profit cette conjoncture exceptionnelle il faut aux uns et aux autres de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. Celle-ci semble cruellement manquer. Les gauches radicales vont-elles alors laisser passer ce moment favorable pour faire face demain à un chaos géré par on ne sait trop qui, sans doute les forces les plus obscurantistes qu’on peut imaginer ?

 

Références :

 

Ce commentaire du volume 4 de Wallerstein s’inscrit dans la poursuite de notre dialogue continu depuis des années. Je ne reviens donc pas ici sur les questions évoquées dans cet article, qui concernent : la formation des cultures politiques européennes et étatsunienne, la distinction « grandes révolutions/révolutions ordinaires », la définition de la modernité, les colonialismes internes et externes, la question nationale, son rapport à la question agraire, l’austro marxisme, l’idéologie tributaire et la conciliation « foi/raison », les étapes de la trajectoire du capitalisme historique, la question des cycles longs et des hégémonies, les caractères du système contemporain du capitalisme des monopoles généralisés et de l’impérialisme collectif de la triade, la nature de la crise en cours, l’opposition « révolution ou décadence », la question de la zone des tempêtes.

 

Voir à ces sujets pour un complément de lectures possibles :

 

Au delà du capitalisme sénile ; PUF Actuel Marx 2002

Le virus libéral; Le Temps des cerises, Paris 2003

Pour un monde multipolaire ; Syllepse 2005

Du capitalisme à la civilisation; Syllepse 2008

Modernité, Religion, Démocratie, Critique de l'eurocentrisme,

Critique du culturalisme; Parangon, 2008

La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ;

Le Temps des Cerises, Paris 2009,

La loi de la valeur mondialisée ; Le temps des cerises, 2011

Délégitimer le capitalisme ; Contradictions, Bruxelles 2011

Global History ; Pambazuka 2010

The trajectory of historical capitalism; Monthly Review, feb 2011

La commune de Paris et la révolution des Taipings; à paraître

La farce démocratique; à paraître

 

Pour un retour sur les débats Wallerstein/Arrighi/Frank/Amin, voir également :

S.Amin, The early roots of unequal exchange, the modern world system by Immanuel Wallerstein ; Monthly Review, n°7, 1975

S.Amin et A.G.Frank, L’accumulation dépendante ; Anthropos 1978

 

Auteurs cités (autres que Marx et Hobsbawn) :

A.G. Frank, Re Orient

Amiya Bagchi, Perilous passages; Oxford UPress, 2006

Giovanni Arrighi, The long XX th century

Giovanni Arrighi, Adam Smith in Beijing

Kenneth Pomeranz, Une grande divergence

Harry Braverman

 

Last Updated on Saturday, 16 March 2013 12:33
 
Concernant les condamnations à mort des Frères Musulmans en Egypte (mars 2014) PDF Print E-mail
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Sunday, 30 March 2014 13:50

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SAMIR AMIN, 28 mars, 2014

Concernant les condamnations à mort des Frères Musulmans en Egypte (mars 2014)

Les incriminés sont d'authentiques assassins, qui ont tué entre autre un bon nombre de citoyens coptes. A ce titre ils doivent être jugés et condamnés très sévèrement. Je ne suis pas un partisan de la peine de mort. Mais celle-ci fait encore partie de la panoplie des peines en Egypte. Ce que l’on doit reprocher au procès, c'est d'avoir été conduit avec une "rapidité extrême" et dans le "secret". Cette procédure n'a pas permis de faire toute la lumière sur l’ampleur des crimes des Frères Musulmans. Sans doute le pouvoir ne tenait-il pas à ce que cette lumière soit faite, car elle aurait permis d'établir les complicités dont les Frères Musulmans bénéficient, dans l'appareil policier et de sureté toujours en place, dans les services de l'Etat (Gouvernorats et Municipalités). Il faut réclamer que toute la lumière soit faite sur les crimes des Frères Musulmans et les complicités de l'Etat.

 
Programme WFA/TWF 2014/2015 PDF Print E-mail
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Monday, 31 March 2014 08:08

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PROGRAMME FOR WFA/TWF FOR 2014-2015

FROM THE ALGIERS CONFERENCE (September 2013)

This symposium resulted in rich discussions that revolved around a central axis: the question of the “sovereign project”, understood as the need for the peoples and states of the contemporary world to overhaul their policy choices (economic, social cultural, management of power, etc.) in a way that allows them to distance themselves from the pattern of globalization unilaterally imposed by the monopolies of the imperialist centres of the historically and still dominant Triad, raising themselves to the rank of active agents in shaping the world, in initiating new forms of just and sustainable development.

The symposium provided an overview of the multiple facets of the challenges of building a "sovereign project": defining the means by which economic policies can end the processes of dispossession and impoverishment that are intrinsic to the logic of capitalism, ensuring instead the sharing of the benefits of development in favour of the popular classes; defining the means of exercising political power that paves the way for real and progressive democratization of societies; defining the means for guaranteeing the sovereignty of peoples and states, paving the way for a polycentric negotiated globalisation and not one unilaterally imposed by the powerful for their own exclusive profit.

The discussions revealed that the "sovereign projects" of those countries of the South referred to as "emerging", leaving aside the diversity of their origin and the efficiency of their results, fall far short of the requirements of social development, as they emerge from pathways that are based on the fundamental logic of capitalism, a logic that is itself founded on forms of development of productive forces that are destructive of human beings and nature.

The order in which the fivefollowing themes are presented here does not imply an order of priority.

THEME ONE: What do we mean by "sovereign projects"?

The very notion of the "sovereign project" must be a subject for discussion. Given the level of penetration of transnational investments in all sectors and in all countries, one cannot avoid the question: what kind of sovereignty is being referred to?

i. The global conflict for access to natural resources is one of the main determinants of the dynamics of contemporary capitalism. The examination of this particular aspect should not be embedded in other general considerations. The dependence of the USA for numerous resources and the growing demands of China constitute a challenge for South America, Africa and the Middle East which are particularly well endowed with resources and shaped by the history of the pillage of those resources. Can we develop national and regional policies in these domains as the beginning of a rational and equitable global management of resources that would benefit all peoples? Can we develop new relations between China and the countries of the South that subscribe to such a perspective, linking access to these resources by China with support for the industrialisation of the countries concerned (that which the so-called "donors" of the OECD refuse to do)?

ii. The framework for the deployment of an effective sovereign project is not limited to the fields of international action. An independent national policy remains fragile and vulnerable if it does not have real national and popular support, which requires it to be based on economic and social policies that ensure that the popular classes are beneficiaries of "development." That is the price of the social stability that is the condition for the success of the sovereign project against the political de-stabilization of the imperialist project,. We must therefore examine the nature of relationships between existing or potential sovereign projects and the social bases of the system of power: a national, democratic and popular project, or an illusory project of national capitalism?

iii. We will attempt to provide, in this context, a "balance sheet" of "sovereign projects" that have been implemented by "emerging" countries. Among other things, we consider:

The characteristics of the project of China: their various possible futures. State capitalism based on the illusion of a leader of the national bourgeoisie, or state capitalism with a social dimension, evolving towards a "state socialism", itself a step on the long road to socialism ?

Is there a sovereign project being implemented in India and Brazil? Contradictions and limitations.

Can we say that there is no sovereign project in South Africa? What are the conditions for a sovereign project emerges in this country? Relationship with the rest of Africa?

Can non-continental countries develop sovereign projects? What are their limits? What forms of regional coming together could facilitate such progress ?

THEME TWO: Exiting from financial globalization

Warning: this is only on the financial aspect of globalization, not globalization in all its dimensions, in particular commercial.

One assumes that this is the weak link in the established neo-liberal globalized system. We therefore consider:

The question of the future of the dollar as the universal currency, taking account of the growing external debt of the USA

The question related to the perspectives of "full convertibility" of the yuan, ruble, and rupee (see paper by Samir Amin on the debate about the yuan)

The issue of "exit convertibility" of certain currencies in emerging countries (Brazil, South Africa)

Measures that could be taken in the field of management by fragile countries of their national currency (particularly in Africa)

THEME THREE: Thwarting the geopolitical and geostrategic plans of the United States and its allies of the Triad.

Our starting point is the following: the pursuit of global domination by the capitalist monopolies of the historic imperialist powers (United States, Europe, Japan) is threatened by the growing conflicts between 1) the objectives of the triad (to maintain its domination) and 2) the aspirations of emerging countries and the revolt of the peoples who are the victims of "neo-liberalism".

Under these conditions the United States and its subordinate allies (partners in the "collective imperialism of the triad") have chosen the headlong rush ahead through the use of violence and military interventions:

1. deployment and strengthening of U.S. military bases (Africom and others)

2. military interventions in the Middle East (Iraq, Syria, tomorrow Iran?)

3. military encirclement of China, provocations by Japan, issues of the conflicts of China / India and China / South East Asia

But it seems that while violent interventions by imperialist powers remain in fact on the agenda, evidence of them being part of a of a coherent strategy a condition for eventual success, is increasingly hard to find,. Is the US at bay? Is the decline of this power a passing phase or decisive? The responses of Washington, which are apparently, it seems, decided from one day to the next, do not making them less dangerously criminal.

What political (including military) strategies could reduce the USA's project of military control of the planet?

THEME FOUR: The civilization project, towards a second wave of the emergence of states, nations and peoples of the peripheries

Preparations for the future, even if far away, begin today. It is good to know what we want. What model of society do we want? Founded on what principles? The destructive competition between individuals or the affirmation of the advantages of solidarity? The liberty that gives legitimacy to inequality or the liberty associated with equality? The exploitation of the planet's resources without regard for the future or by taking into consideration the precise measure of what is needed for the reproduction of the conditions of life on the planet?

The future must be seen as the realization of a higher stage of universal human civilization, not merely a more "fair" or more "efficient" model of civilization as we know it (the "modern" civilization of capitalism).

First hurdle for the organization of the debate: the risk of staying on the ground of wishful thinking, a remake of the utopian socialism of the 19th century. To avoid this we should ensure the participation of highly competent people on the following topics:

What anthropological and sociological scientific knowledge today interrogates the “utopias” formulated in the past?

What is our new scientific knowledge about the conditions for the reproductionof life on the planet?

Can we integrate this knowledge in an open Marxist thought?

Second pitfall: avoiding dealing with only these problems while dealing with those concerning the ways and means for advancing in this direction.

In this framework we give space to projects on the emergence of states and of peoples in Asia, Africa and Latin American. The first wave of emergences, which was successfully deployed between 1950 and 1980, was exhausted. The new situation resulted in the imperialist powers seeking to regain the initiative and impose their "dictate" (not the so-called "consensus") of Washington. In its turn this savage globalisation project is imploding, giving the peoples of the peripheries an opportunity to engage in a second wave of liberation and progress. What could the objectives of this second wave be? Different political and cultural visions (reactionary, illusory, progressive) compete here. We will need to study the opportunities.

We subscribe to the radical alternative perspective paving the way for overcoming capitalism.

THEME FIVE : Organization of struggles: the unity and diversity of active progressive forces

We come back here to the ongoing and major political questions concerning political parties, unions, movements and struggles, leadership, the vanguard, etc.

These ongoing issues of modern history have always inspired various theoretical and practical responses, even conflicting ones. In certain periods, the ambition to unite all the progressive forces in action has taken front stage. At other times, as in our times, diversity has paralyzed the effectiveness of struggles and left the opposition the advantage of taking the initiative. The present is characterized, in my (Samir Amin's) opinion, by the deployment of the process of "generalized proletarianization, segmented and diversified in the extreme" concretely different from one country to another.

I refer here to my writings concerning these transformations and the audacious strategies needed to address the challenge.

MODALITIES OF IMPLEMENTATION

The project for continuing our discussions, based on our discussions in Algiers, and avoiding reproducing once again another “colloqued'Alger”, is to propose a series of meetings to deepen the analysis and proposals for action on some specific questions. We will keep to the five themes mentioned above for the moment, without prejudice to any to any other suggestions offered by colleagues of our networks.

The format of these meetings should be designed to lead to breakthroughs in our thinking. The number of participants should be limited (15?), chosen on the basis of their competence in the relevant field. Preparation for the meeting will require drafting and circulation of introductory papers for discussion.

 
THE ALGERIAN PRESIDENTIAL ELECTION april 2014 PDF Print E-mail
Written by Webmaster   
Saturday, 19 April 2014 15:16

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SAMIR AMIN april 2014

THE ALGERIAN PRESIDENTIAL ELECTION

Algeria and Egypt share much in common inherited from Boumedienne and Nasser’s time. These two similar national popular projects of industrialisation and modernisation achieved important positive social progress, but were unable to move beyond their limits and thus opened the way to reversal. Reactionary political Islam took advantage of the social disaster produced by the submission of post Boumedienne and post Nasser regimes to the neo liberal recipes. Yet in the two countries this sad false alternative was defeated, at least for the time being. Nevertheless there are major differences between the two countries which ought to be mentioned.

The Algerian pre-colonial society had been thoroughly disintegrated by the onslaught of the French colonisation; and the political power of its former aristocratic ruling class plainly removed. The result was that Algeria became a plebeian society whose citizens aspire to equality to an extent unknown elsewhere in the Arab countries. The Algerian liberation war further reinforced these exceptional aspirations. In this respect the historical travel of Algeria differs from other. In Egypt modernisation was constructed from the very beginning, in the time of Mohammad Ali Pacha, by the Egyptian ruling class which unwrapped into an aristocratic bourgeoisie, albeit accepting later its submission to the Imperial British and later US order.

In Algeria the “Islamic Salvation Front” revealed its criminal face throughout the civil war that it initiated by its own decision. It was defeated by the Army and the State with the support of the people. The Algerian State, under President Bouteflika, also defeated the project of establishing in the Western Sahara of a so called Islamic “State” (named “Sahelistan”) at the expense of Algeria, Mali and Niger. This “emirate”, on the pattern of the Gulf States, would have monopolised the oil, uranium and other mineral wealth and aligned on the US pattern of globalisation.

Chadli Benjedid who succeeded to Boumedienne had proceeded along the same extreme policies as those of Sadat and Mubarak : unlimited privatisations, personal involvement of top officers in the plunder of State property, dismantlement of the national control of oil, uncontrolled opening to transnationals, corruption. The Islamic Front intended to pursue these policies, but to the exclusive benefit of its “emirs”, just like Morsi did. But in Algeria after the civil war, with Bouteflika, these policies were partly corrected with steps taken to restore State control over the economy and in particular oil, including re-nationalisations, along with concessions to the democratic and social demands and the rights of the Amazighs far more actual than elsewhere in the Arab region. Therefore no surprise that Algeria offers signs of a stronger capacity to resist imperialist global order than many other countries. The Algerian ruling class is certainly divided and ambiguous; but national aspiration is still alive among many of its leaders, in contrast with, for instance, Egypt, Morocco and Jordan, where the local bourgeoisie is entirely aligned and submitting to global imperialism. For all these reasons Algeria is a potential enemy that the West intends to destroy, if not through an Islamic regime (which was defeated), at least through the manipulation of the legitimate democratic demands, eventually the secession of the Sahara and the Kabyle region.

The election of Bouteflika is no surprise. In spite of his age and health a majority supports his plan for the recovery and certainly rejects a come-back of the Islamists. Moreover his election gives time to settle the internal conflicts among the ruling classes and avoid chaos. But the people voted with no enthusiasm; they expect more than what has been achieved. The future of Algeria remains unsettled. A consolidation of an independent policy associated with social progress, which is the condition for its success, implies, as elsewhere in today’s world, significant advances in the democratisation of the society. Whether this challenge is understood and taken up by the political forces both supporting the regime or fighting it remains uncertain.

 
De l’audace, encore de l’audace PDF Print E-mail
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Saturday, 16 March 2013 12:19

 

 

 

 

De l’audace, encore de l’audace

 

 

SAMIR AMIN

 

La conjoncture historique produite par l’implosion du capitalisme contemporain impose à la gauche radicale, au Nord comme au Sud, d’avoir de l’audace dans la formulation de son alternative politique au système en place. L’objet de ce papier est de montrer pourquoi cette exigence puis ce que j’entends par elle.

 

Pourquoi de l’audace ?

1. Le capitalisme contemporain est un capitalisme de monopoles généralisés. J’entends par là que les monopoles constituent désormais non plus des îles (fussent-elles importantes) dans un océan de firmes qui ne le sont pas – et qui, de ce fait, sont encore relativement autonomes – mais un système intégré et que, de ce fait, ces monopoles contrôlent désormais étroitement l’ensemble de tous les systèmes productifs. Les petites et moyennes entreprises, et même les grandes entreprises qui ne relèvent pas elles-mêmes de la propriété formelle des ensembles oligopolistiques concernés – sont enfermées dans des réseaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval par les monopoles. Leur marge d’autonomie s’est rétrécie de ce fait comme une peau de chagrin. Ces unités de production sont devenues des sous-traitants des monopoles.

 

Ce système des monopoles généralisés est le produit d’une étape nouvelle de la centralisation du capital dans les pays de la triade (les Etats Unis, l’Europe occidentale et centrale, le Japon) qui s’est déployée au cours des années 1980 et 1990.

 

Simultanément ces monopoles généralisés dominent l’économie mondiale. La « mondialisation » est le nom qu’ils ont eux-mêmes donné à l’ensemble des exigences par lesquelles ils exercent leur contrôle sur les systèmes productifs des périphéries du capitalisme mondial (le monde entier au-delà des partenaires de la triade). Il ne s’agit de rien d’autre que d’une étape nouvelle de l’impérialisme.

 

2. Le capitalisme des monopoles généralisés et mondialisés constitue un système qui assure à ces monopoles la ponction d’une rente de monopole prélevée sur la masse de la plus value (transformée en profits) que le capital extrait de l’exploitation du travail. Dans la mesure où ces monopoles opèrent dans les périphéries du système mondialisé cette rente de monopole devient une rente impérialiste. Le procès d’accumulation du capital – qui définit le capitalisme dans toutes ses formes historiques successives – est, de ce fait, commandé par la maximisation de la rente monopolistique/impérialiste.

 

Ce déplacement du centre de gravité de l’accumulation du capital est à l’origine de la poursuite continue de la concentration des revenus et des fortunes, au bénéfice de la rente des monopoles, largement accaparée par les oligarchies (« plutocraties ») qui gouvernent les groupes oligopolistiques, au détriment des rémunérations du travail et même des rémunérations du capital non monopolistique.

 

3. Ce déséquilibre en croissance continue est lui-même, à son tour, à l’origine de la financiarisation du système économique. J’entends par là qu’une fraction croissante du surplus ne peut plus être investie dans l’élargissement et l’approfondissement des systèmes productifs et que le « placement financier » de cet excédent croissant constitue alors la seule alternative possible pour la poursuite de l’accumulation commandée par les monopoles.

 

La mise en place de systèmes permettant cette financiarisation opère par différents moyens inventés et imposés à cet effet : (i) la soumission de la gestion des firmes au principe de la « valeur actionnariale », (ii) la substitution de systèmes de retraites par capitalisation (les Fonds de Pension) aux systèmes de retraites par répartition, (iii) l’adoption du principe des « changes flexibles », (iv) l’abandon du principe de la détermination du taux de l’intérêt – le prix de la « liquidité » – par les banques centrales et le transfert de cette responsabilité au « marché ».

 

La financiarisation a transféré à une trentaine de banques géantes de la triade la responsabilité majeure dans la commande de la reproduction de ce système de l’accumulation. Ce qu’on appelle pudiquement « les marchés » ne sont alors rien d’autre que les lieux où se déploient les stratégies de ces agents dominants la scène économique.

 

A son tour cette financiarisation, qui accuse la croissance de l’inégalité dans la répartition des revenus (et des fortunes), génère le surplus grandissant dont elle se nourrit. Les « placements financiers » (ou encore les placements de spéculation financière) poursuivent leur croissance à des rythmes vertigineux, sans commune mesure avec ceux de la « croissance du PIB » (elle-même devenue de ce fait largement fictive) ou ceux de l’investissement dans l’appareil productif.

 

La croissance vertigineuse des placements financiers exige – et alimente – entre autre celle de la dette, dans toutes ses formes, et en particulier celle de la dette souveraine. Lorsque les gouvernements en place prétendent poursuivre l’objectif de « réduction de la dette », ils mentent délibérément. Car la stratégie des monopoles financiarisés a besoin de la croissance de la dette (qu’ils recherchent et non combattent) – un moyen financièrement intéressant d’absorber le surplus de rente des monopoles. Les politiques d’austérité imposées, « pour réduire la dette » dit-on, ont, au contraire, pour conséquence (recherchée) d’en augmenter le volume.

 

4. C’est ce système – qualifié vulgairement de « néolibéral », en fait le système du capitalisme des monopoles généralisés, « mondialisés » (impérialistes) et financiarisés (par nécessité imposée pour sa reproduction) qui implose sous nos yeux. Ce système, visiblement incapable de surmonter ses contradictions internes grandissantes, est condamné à poursuivre sa course folle.

 

La « crise » du système n’est pas due à autre chose qu’à son propre « succès ». En effet jusqu’à ce jour la stratégie déployée par les monopoles a toujours donné les résultats recherchés: les plans « d’austérité », les plans dits sociaux (en fait antisociaux) de licenciement, s’imposent toujours, en dépit des résistances et des luttes. L’initiative demeure toujours, jusqu’à ce jour, dans les mains des monopoles (« les marchés ») et de leur serviteurs politiques (les gouvernements qui soumettent leurs décisions  aux exigences dites du « marché »).

 

5. Dans ces conditions le capital des monopoles a ouvertement déclaré la guerre aux travailleurs et aux peuples. Cette déclaration trouve sa formulation dans la sentence « le libéralisme n’est pas négociable ». Le capital des monopoles entend donc poursuivre sa course folle et non pas en ralentir le rythme. La critique que je ferai plus loin des propositions de « régulation » s’inscrit dans cette logique.

 

Nous ne sommes pas dans un moment historique où la recherche d’un « compromis social » constitue une alternative possible. Il y a eu de tels moments dans l’histoire, comme par exemple dans l’après guerre, avec les compromis social capital/travail propres à l’Etat social démocrate en Occident, au socialisme réellement existant de l’Est, aux projets nationaux populaires du Sud. Mais notre moment historique n’est pas de ceux là. Le conflit oppose donc le capital des monopoles aux travailleurs et aux peuples invités à une capitulation sans condition. Les stratégies défensives de résistance sont, dans ces conditions, inefficaces, appelées à être toujours finalement vaincues. Face à la guerre déclarée par le capital des monopoles, les travailleurs et les peuples doivent développer des stratégies qui leur permettent de passer à l’offensive.

 

Cette conjoncture de guerre sociale s’accompagne nécessairement par la prolifération des conflits politiques internationaux et des interventions militaires des puissances impérialistes de la triade. La stratégie de « contrôle militaire de la Planète » par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l’Otan constitue en dernier ressort le seul moyen par lequel les monopoles impérialistes de la triade peuvent espérer poursuivre leur domination sur les peuples, les nations et les Etats du Sud.

 

Face à ce défi (la guerre déclarée par les monopoles), quelles sont les réponses alternatives proposées ?

 

Première réponse : la « régulation des marchés » (financiers et autres).

Il s’agit là d’initiatives que les monopoles et les pouvoirs à leur service prétendent envisager. En fait il ne s’agit là que d’une rhétorique creuse, destinée à tromper les opinions publiques. Ces initiatives ne peuvent pas arrêter la course folle à la rentabilité financière qui est le produit de la logique de l’accumulation commandée par les monopoles. Elles ne constituent donc qu’une fausse alternative.

 

Seconde réponse : le retour aux modèles de l’après guerre.

Ces réponses alimentent une triple nostalgie : (i) la refondation d’une « sociale démocratie » véritable en Occident ; (ii) la résurrection de « socialismes » fondés sur les principes qui ont gouverné ceux du XXe siècle ; (iii) le retour aux formules du nationalisme populaire dans les périphéries du Sud. Comme on peut le voir ces nostalgies imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles, en l’obligeant à régresser sur les positions qui étaient les siennes en 1945. Elles ignorent que l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière. Il faut s’attaquer au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui, et non à ce qu’on aurait souhaité qu’il soit, en imaginant le blocage de son évolution. Il reste que ces nostalgies continuent à hanter des segments importants des gauches à travers le monde.

 

Troisième réponse : la recherche d’un consensus « humaniste ».

Je définis les vœux pieux de cette manière précise : l’illusion qu’un consensus qui associe les porteurs d’intérêts fondamentalement conflictuels serait possible . L’écologie naïve, entre autre, partage cette illusion.

 

Quatrième réponse : les illusions passéistes.

Ces illusions invoquent la « spécificité » et le « droit à la différence » sans se soucier d’en comprendre la portée et le sens. Le passé aurait déjà répondu aux questions d’avenir. Ces « culturalismes » peuvent revêtir des formes para religieuses ou ethniques. Les théocraties et les ethnocraties constituent alors des substituts commodes aux luttes sociales démocratiques qu’elles évacuent de leur agenda.

 

Cinquième réponse : la priorité aux « libertés individuelles ».

L’éventail des réponses fondées sur cette priorité, considérée comme la « valeur suprême » et même exclusive, intègre dans ses rangs les inconditionnels de la « démocratie électorale représentative », assimilée à la démocratie tout court. La formule dissocie la démocratisation des sociétés du progrès social, et tolère même de facto son association avec la régression sociale, au prix de risquer de décrédibiliser la démocratie, réduite au statut de farce tragique.

Mais il existe des formes de cette posture encore plus dangereuses. Je fais référence ici à certains courants « post modernistes » (à Toni Negri en particulier) qui imaginent que l’individu est déjà devenu le sujet de l’histoire, comme si le communisme, qui permettra à l’individu réellement émancipé des aliénations marchandes de devenir effectivement le sujet de l’histoire, était déjà là !

 

On voit bien que toutes ces réponses, dont celles de droite (les « régulations » qui ne remettent pas en cause la propriété privée des monopoles), ne sont pas sans trouver d’échos puissants dans les majorités des peuples de gauche tels qu’ils sont encore.

 

6.La guerre déclarée par le capitalisme des monopoles généralisés de l’impérialisme contemporain n’a rien à craindre des fausses alternatives dont j’ai dessiné ici les lignes directrices.

 

Alors, que faire ?

Le moment nous offre l’occasion historique d’aller bien plus loin ; il impose comme seule réponse efficace une radicalisation audacieuse dans la formulation d’alternatives capables de faire passer les travailleurs et les peuples à l’offensive, de mettre en déroute la stratégie de guerre de l’adversaire. Ces formulations, fondées sur l’analyse du capitalisme contemporain réellement existant, doivent regarder en face l’avenir à construire, et tourner le dos aux nostalgies du passé et aux illusions identitaires ou consensuelles.

Des programmes audacieux pour la gauche radicale

J’organiserai les propositions générales qui suivent dans trois rubriques : (i) socialiser la propriété de monopoles ; (ii) dé-financiariser la gestion de l’économie ; (iii) dé-mondialiser les rapports internationaux.

 

Socialiser la propriété des monopoles

L’efficacité de la réponse alternative nécessaire exige la remise en cause du principe même de la propriété privée du capital des monopoles. Proposer de « réguler » les opérations financières, de restituer aux marchés leur « transparence » pour permettre aux « anticipations des agents » d’être « rationnelles », définir les termes d’un consensus sur ces réformes, sans abolir la propriété privée des monopoles, ce n’est rien d’autre que jeter de la poudre aux yeux des publics naïfs. Car on invite alors les monopoles eux-mêmes à « gérer » ces réformes, contre leur intérêt propre, en ignorant qu’ils conservent mille et un moyens d’en contourner les objectifs.

 

L’objectif du projet alternatif doit être d’inverser la direction de l’évolution sociale (du désordre social) produite par les stratégies des monopoles, d’assurer l’emploi maximal et de le stabiliser, de garantir des salaires convenables en croissance parallèle à celle de la productivité du travail social. Cet objectif est tout simplement impossible sans exproprier le pouvoir des monopoles.

 

Le « logiciel des théoriciens de l’économie » doit être reconstruit (comme l’écrit François Morin). Car l’absurde et impossible théorie économique des « anticipations » expulse la démocratie de la gestion de la décision économique. Avoir de l’audace, c’est ici reformuler dans la perspective radicale exigée les réformes de l’enseignement, non seulement pour la formation des économistes, mais également pour celle de tous ceux appelés à occuper des fonctions de cadres.

 

Les monopoles sont des ensembles institutionnels qui doivent être gérés selon les principes de la démocratie, en conflit frontal avec ceux qui sacralisent la propriété privée. Bien que l’expression de « biens communs », importé du monde anglo-saxon, soit par elle-même toujours ambigüe parce que déconnectée du débat sur le sens des conflits sociaux (le langage anglo-saxon veut ignorer délibérément la réalité des classes sociales), on pourrait à la rigueur l’invoquer ici en qualifiant les monopoles précisément de « biens communs ».

 

L’abolition de la propriété privée des monopoles passe par leur nationalisation. Cette première mesure juridique est incontournable. Mais l’audace consiste ici à proposer des plans de socialisation de la gestion des monopoles nationalisés et à promouvoir des luttes sociales démocratiques qui engagent sur cette longue route.

 

Je donnerai ici un exemple concret de ce que pourraient être ces plans de socialisation.

 

Les agriculteurs « capitalistes » (ceux des pays capitalistes développés) comme les agriculteurs « paysans » (en majorité au Sud) sont tous prisonniers en amont des monopoles qui leur fournissent les intrants et le crédit, en aval de ceux dont ils dépendent pour la transformation, le transport et la commercialisation de leurs produits. De ce fait ils ne disposent d’aucune autonomie réelle dans la prise de leurs « décisions ». De surcroit les gains de productivité qu’ils réalisent sont pompés par les monopoles qui les réduisent au statut de « sous traitants » de fait. Quelle alternative ?

 

Il faudrait pour cela substituer aux monopoles concernés des institutions publiques dont une loi cadre fixerait le mode de constitution des directoires. Ceux-ci seraient constitués par des représentants : (i) des paysans (les intéressés principaux) ; (ii) des unités d’amont (usines de fabrication des intrants, banques) et d’aval (industries agro-alimentaires, chaînes de distribution) ; (iii) des consommateurs ; (iv) des pouvoirs locaux (intéressés par l’environnement naturel et social – écoles, hôpitaux, urbanisme et logements, transports) ; (v) de l’Etat (les citoyens). Les représentants des composantes énumérés ici seraient eux-mêmes choisis selon des procédures cohérentes avec leur mode propre de gestion socialisée, puisque par exemple les unités de production d’intrants seraient elles mêmes gérées par des directoires composites associant les travailleurs directement employés par les unités concernées, ceux qui sont employés par des unités de sous-traitance etc. On devrait concevoir ces constructions par des formules qui associent les cadres de gestion à chacun de ces niveaux, comme les centres de recherche scientifique et technologique indépendants et appropriés. On pourrait même concevoir une représentation des fournisseurs de capitaux (les « petits actionnaires ») hérités de la nationalisation, si on le juge utile.

 

Il s’agit donc de formules institutionnelles beaucoup plus complexes que ne le sont celles de « l’autogestion » ou de la « coopérative » telles que nous les connaissons. Il s’agit de formules à inventer qui permettraient l’exercice d’une démocratie authentique dans la gestion de l’économie, fondée sur la négociation ouverte entre les parties prenantes. Une formule qui associe donc systématiquement démocratisation de la société et progrès social, en contrepoint de la réalité capitaliste qui dissocie la démocratie – réduite à la gestion formelle de la politique – des conditions sociales – abandonnées à ce que le « marché », dominé par le capital des monopoles, produit. Alors et alors seulement on pourrait parler de transparence authentique des marchés, régulés dans ces formes institutionnalisées de la gestion socialisée.

 

L’exemple choisi pourrait paraître marginal dans les pays capitalistes développés du fait que les agriculteurs n’y représentent qu’une très faible proportion des travailleurs (3 à 7 %) Par contre cette question est centrale dans les pays du Sud dont la population rurale restera importante encore longtemps. Ici l’accès à la terre, qui doit être garanti à tous (avec la moindre inégalité possible dans cet accès) s’inscrit dans les principes fondamentaux de l’option en faveur d’une agriculture paysanne (je renvoie ici à mes développements plus fournis sur la question). Mais dire « agriculture paysanne » ne doit pas être compris comme synonyme d’« agriculture stagnante » (voire « réserve folklorique »). Et le progrès nécessaire de cette agriculture paysanne exige certaines « modernisations » (même si ce terme est impropre car il suggère immédiatement à beaucoup la modernisation par le capitalisme). Des intrants plus efficaces, des crédits, un écoulement convenable des productions sont nécessaires pour donner du sens à l’amélioration de la productivité du travail paysan. Les formules proposées poursuivent l’objectif de permettre cette modernisation par des moyens et dans un esprit « non capitalistes », c'est-à-dire s’inscrivant dans une perspective socialiste.

 

Evidemment l’exemple concret choisi ici n’est pas le seul dont il faudrait imaginer l’institutionnalisation. Les nationalisations/socialisations de la gestion des monopoles de l’industrie et des transports, celles des banques et des autres institutions financières devraient être imaginées dans le même esprit, mais en tenant compte pour la constitution de leurs directoires de la spécificité de leurs fonctions économiques et sociales. Encore une fois ces directoires devraient associer les travailleurs de l’entreprise et ceux des sous-traitants, les représentants des industries d’amont, les banques, les institutions de recherche, les consommateurs, les citoyens.

 

La nationalisation/socialisation des monopoles répond à une exigence fondamentale, qui constitue l’axe du défi auquel les travailleurs et les peuples sont confrontés dans le capitalisme contemporain des monopoles généralisés. Elle seule permet de mettre un terme à l’accumulation par dépossession qui commande la logique de la gestion de l’économie par les monopoles.

 

L’accumulation dominée par les monopoles ne peut en effet se reproduire qu’à la condition que l’aire soumise à la « gestion des marchés » soit en expansion continue. Celle-ci est obtenue par la privatisation à outrance des services publics (dépossession des citoyens), et de l’accès aux ressources naturelles (dépossession des peuples). La ponction que la rente des monopoles opère sur les revenus du capital des unités économiques « indépendantes » est elle-même une dépossession (de capitalistes !) par l’oligarchie financière.

 

La dé-financiarisation : un monde sans Wall Street

 

La nationalisation/socialisation des monopoles abolit déjà par elle-même le principe de la « valeur actionnariale » imposé par la stratégie de l’accumulation au service de la rente des monopoles. Cet objectif est essentiel pour tout programme audacieux de sortie des ornières dans lesquelles la gestion de l’économie contemporaine est enlisée. Sa réalisation coupe l’herbe sous les pieds de la financiarisation de cette gestion. Revient-on par là même à cette fameuse « euthanasie des rentiers » préconisée par Keynes en son temps ? Pas nécessairement et encore moins intégralement. L’épargne peut être encouragée par une récompense financière, mais à condition d’en définir d’une manière précise les origines (épargne des ménages de travailleurs, des entreprises, des collectivités) et les conditions de leur rémunération. Le discours concernant l’épargne macroéconomique dans la théorie économique conventionnelle cache en réalité l’organisation de l’accès exclusif des monopoles au marché des capitaux. Sa prétendue « rémunération par les marchés » n’est alors rien d’autre que le moyen de garantir la croissance des rentes de monopoles.

 

Bien entendu la nationalisation/socialisation des monopoles implique celle des banques, au moins des majeures d’entre elles. Mais la socialisation de leur intervention (les « politiques de crédit ») comporte des spécificités qui imposent une conception adéquate dans la constitution de leurs directoires. La nationalisation au sens classique du terme impliquait seulement la substitution de l’Etat aux conseils d’administration formés par les actionnaires privés. Cela permettrait déjà, en principe, la mise en œuvre par les banques des politiques de crédit formulés par l’Etat ; et cela n’est déjà pas rien. Mais cela ne suffit certainement pas dès lors qu’on a pris conscience que la socialisation implique la participation directe dans la gestion bancaire des partenaires sociaux concernés. Bien entendu ici également « l’autogestion » – la gestion des banques par leur personnel – n’est pas la formule qui répond aux questions posées. Les personnels concernés doivent certes être associés aux décisions concernant leurs conditions de travail, mais guère plus, car ils n’ont rien à dire concernant les politiques de crédit à mettre en œuvre.

 

Si les directoires bancaires doivent associer les intérêts – conflictuels – de ceux qui fournissent les crédits (les banques) et de ceux qui les reçoivent (les « entreprises ») la formule est à penser concrètement en relation avec ce que sont ces dernières et ce qu’elles demandent. Une recomposition du système bancaire, trop centralisé surtout depuis que les régulations financières traditionnelles des deux siècles passés ont été abandonnées au cours des quatre dernières décennies, s’impose. Il y a là un argument fort pour justifier la reconstruction de spécialisations bancaires, selon les destinataires de leurs crédits et selon la fonction économique de ceux-ci (fourniture de liquidités à court terme, contribution au financement des investissements à moyen et long termes). On pourrait alors par exemple concevoir une « banque de l’agriculture » (ou un ensemble coordonné de banques de l’agriculture) dont la clientèle serait constituée non pas seulement par les agriculteurs et les paysans mais également par les unités d’intervention en amont et en aval de l’agriculture décrites plus haut. Son directoire associerait alors d’une part les « banquiers » (le personnel dirigeant de la banque, eux-mêmes choisis par le directoire) et d’autre part les clients (les agriculteurs ou les paysans, les unités d’amont et d’aval). On devrait imaginer d’autres ensembles bancaires articulés sur les secteurs industriels, dont les directoires associeraient les clientèles industrielles, les centres de recherche et de technologies, des services compétents dans le domaine du contrôle des effets écologiques des modes de production mis en œuvre, garantissant de ce fait le risque minimal (sachant bien qu’aucune action humaine ne comporte de risque zéro), objet lui-même de débats démocratiques transparents.

 

La dé financiarisation de la gestion économique implique également deux séries de mesures législatives. Les premières concernent la suppression pure et simple des fonds de spéculation (hedge funds), dont un Etat souverain peut toujours interdire les opérations sur le territoire national. Les secondes concernent les Fonds de Pension, devenus d’ailleurs des opérateurs majeurs dans la financiarisation du système économique. Ces fonds ont été conçus – d’abord aux Etats Unis bien entendu – pour transférer aux salariés les risques qui normalement sont encourus par le capital et constituent la raison même invoquée pour légitimer sa rémunération ! Il s’agit donc d’une opération scandaleuse, en contradiction manifeste avec le discours idéologique de défense du capitalisme ! Mais cette « invention » convient parfaitement au déploiement des stratégies de l’accumulation dominée par les monopoles. Leur abolition s’impose, au bénéfice de systèmes de retraites par répartition, qui, par leur nature même, permettent et imposent le débat démocratique pour la détermination des montants et durées de cotisation et des rapports entre les montants des pensions et les rémunérations salariales. Ces systèmes ont la vocation normale, dans une démocratie respectueuse des droits sociaux, à être généralisés à tous les travailleurs. Cependant, à la rigueur, et par souci de ne rien « interdire » qui soit souhaité par un groupe d’individus, des retraites complémentaires servis par des fonds de pension pourraient être autorisées.

 

L’ensemble des mesures de dé financiarisation suggérées ici conduisent à une conclusion évidente : « un monde sans Wall Street », pour reprendre le titre du livre de François Morin, est possible et souhaitable.

 

Dans ce monde la vie économique demeure largement régulée par le « marché ». Mais il s’agit alors de marchés pour la première fois réellement transparents, régulés par la négociation démocratique d’authentiques partenaires sociaux (pour la première fois également ceux-ci ne sont plus des adversaires comme ils le sont nécessairement dans le capitalisme). Ce qui est aboli, c’est le « marché » financier – opaque par nature – soumis aux exigences de sa gestion au bénéfice des monopoles. On pourrait discuter davantage pour savoir s’il est utile ou non de « fermer les bourses », les opérations de transfert éventuel des droits de propriété tant dans leurs formes privées que dans leurs formes sociales étant conduites « autrement », ou si l’on conserve des bourses refondées à cette fin. Le symbole en tout cas – « un monde sans Wall Street » – conserve toute sa force.

 

La dé financiarisation n’implique certainement pas l’abolition de la politique macroéconomique et en particulier celle de la gestion macro du crédit. Tout au contraire elle en rétablit l’efficacité en la libérant de sa soumission aux stratégies de maximisation de la rente des monopoles. La restauration des pouvoirs des banques centrales nationales, non plus « indépendantes » mais dépendantes à la fois de l’Etat et des marchés régulés par la négociation démocratique des partenaires sociaux, donne à la formulation de la politique macro de crédit toute son efficacité au service d’une gestion socialisée de l’économie.

 

Au plan international : la déconnexion

 

Je reprendrai ici le terme de déconnexion que j’ai proposé il y a déjà un demi siècle, auquel la langue contemporaine semble substituer le synonyme de « dé-globalisation/dé-mondialisation ». Je rappelle que je n’ai jamais entendu par déconnexion un repli autarcique, mais une inversion stratégique dans la vision des rapports internes/externes, en réponse aux exigences incontournables d’un développement autocentré. La déconnexion favorise la reconstruction d’une mondialisation fondée sur la négociation, et non la soumission aux intérêts exclusifs des monopoles impérialistes. Elle favorise la réduction des inégalités internationales.

 

La déconnexion s’impose du fait que les mesures préconisées dans les deux sections qui précèdent ne pourront véritablement jamais être mises en œuvre à l’échelon mondial, ni même à celui d’ensembles régionaux (comme l’Europe). Elles ne peuvent être amorcées que dans le cadre des Etats/nations les plus avancés par l’ampleur et la radicalité des luttes sociales et politiques, s’assignant l’objectif de s’engager dans la voie de la socialisation de la gestion de leur économie.

 

L’impérialisme, dans les formes qui ont été les siennes jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, avait construit le contraste centres impérialistes industrialisés/périphéries dominées interdites d’industries. Les victoires des mouvements de libération nationale ont amorcé l’industrialisation des périphéries, à travers les mises en œuvre de politiques de déconnexion exigées par leur option en faveur d’un développement autocentré. Associées à des réformes sociales plus ou moins radicales, ces déconnexions ont créé les conditions de « l’émergence » ultérieure de ceux de ces pays qui étaient allé le plus loin dans cette voie, la Chine en tête du peloton bien entendu. Cependant l’impérialisme de la triade, contraint de reculer et de «s’ajuster » aux conditions de cette époque révolue, s’est reconstruit sur des bases nouvelles, fondées sur des « avantages » dont il entend garder le privilège de l’exclusivité et que j’ai classés dans cinq rubriques : le contrôle des technologies de pointe, de l’accès aux ressources naturelles de la planète, du système monétaire et financier intégré à l’échelle mondiale, des systèmes de communication et d’information, des armements de destruction massive.

 

La forme principale de la déconnexion aujourd’hui se définit alors précisément par la remise en cause de ces cinq privilèges de l’impérialisme contemporain. Les pays émergents sont engagés sur cette voie, avec plus ou moins de détermination évidemment. Certes leur succès antérieur lui-même leur a permis, au cours des deux dernières décennies, d’accélérer leur développement, industriel en particulier, dans le système mondialisé « libéral » et par des moyens « capitalistes » ; et ce succès a alimenté des illusions concernant la possibilité de poursuite dans cette voie, autrement dit de se construire comme de nouveaux « partenaires capitalistes égaux ». La tentative de « coopter » les plus prestigieux de ces pays par la création du G 20 a encouragé ces illusions. Mais avec l’implosion en cours du système impérialiste (qualifié de « mondialisation ») ces illusions sont appelées à se dissiper. Le conflit entre les puissances impérialistes de la triade et les pays émergents est déjà visible, et est appelé à s’aggraver. Si elles veulent aller de l’avant les sociétés des pays émergents seront contraintes de se tourner davantage vers des modes de développement autocentrés tant aux plans nationaux que par le renforcement des coopérations Sud-Sud. L’audace consiste ici à s’engager avec fermeté et cohérence dans cette voie, en associant les mesures de déconnexion qu’elle implique à des avancées sociales progressistes.

 

L’objectif de cette radicalisation est triple et associe la démocratisation de la société, le progrès social et des postures anti-impérialistes conséquentes. Un engagement dans cette voie est possible, non pas seulement dans les sociétés des pays émergents, mais également dans les « laissés pour compte » du grand Sud. Ces pays avaient été véritablement recolonisés à travers les programmes d’ajustement structurel des années 1980. Leurs peuples sont désormais en révolte ouverte, qu’ils aient déjà marqué des points (en Amérique du Sud) ou pas encore (dans le monde arabe). L’audace consiste ici pour les gauches radicales dans les sociétés en question de prendre la mesure du défi et de soutenir la poursuite et la radicalisation nécessaire des luttes en cours.

 

La déconnexion des pays du Sud prépare la déconstruction du système impérialiste en place. La chose est particulièrement visible dans les domaines concernés par la gestion du système monétaire et financier mondialisé, comme il l’est par l’hégémonie du dollar. Mais attention : il est illusoire de penser pouvoir substituer à ce système un « autre système monétaire et financier mondial » mieux équilibré et plus favorable au développement des périphéries. Comme toujours la recherche d’un « consensus » international permettant cette reconstruction par en haut relève des vœux pieux et de l’attente du miracle. Ce qui est à l’ordre du jour c’est la déconstruction du système en place – son implosion – et la reconstruction de systèmes alternatifs nationaux (pour les pays continents) ou régionaux, comme certains projets de l’Amérique du Sud en amorcent la construction. L’audace consiste ici à aller de l’avant avec la plus grande résolution possible, sans trop s’inquiéter des ripostes de l’impérialisme aux abois.

 

Cette même problématique de la déconnexion/déconstruction concerne l’Europe, mise en place comme sous ensemble de la mondialisation dominée par les monopoles. Le projet européen a été pensé dès l’origine et construit systématiquement pour déposséder les peuples concernés des moyens d’exercer leur pouvoir démocratique. L’Union Européenne a été placée dans un régime de protectorat exercé par les monopoles. Avec l’implosion de la zone euro cette soumission qui abolit la démocratie réduite au statut de farce prend des allures extrêmes : comment les « marchés » (c'est-à-dire les monopoles) et les « agences de notation » (c'est-à-dire encore les monopoles) réagissent-ils ? Voilà la seule question désormais posée. Comment les peuples pourraient réagir ne fait plus l’objet de la moindre considération.

 

Il est alors évident qu’il n’y a pas ici non plus d’alternative à l’audace : « désobéir » aux règles imposées par la « Constitution  européenne », comme par la fausse banque centrale de l’euro. Autrement dit déconstruire les institutions de l’Europe et de la zone euro. Telle est la condition incontournable pour la reconstruction ultérieure d’une « autre Europe » (des peuples et des nations).

 

En conclusion : De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

Ce que j’ai entendu par audace c’est donc :

(i) Pour les gauches radicales dans les sociétés de la triade impérialiste l’engagement dans la construction d’un bloc social alternatif anti-monopoles.

(ii) Pour les gauches radicales dans les sociétés des périphéries l’engament dans la construction d’un bloc social alternatif anti-compradore.

 

Des avancées dans ces constructions, qui prendront leur temps, mais pourraient fort bien s’accélérer dés lors que la gauche radicale en amorcerait avec détermination le mouvement, s’inscrivent nécessairement comme des avancées sur la longue route du socialisme. Il s’agit donc de propositions de stratégies non pas de « sortie de la crise du capitalisme », mais de « sortie du capitalisme en crise » pour reprendre le titre d’un de mes ouvrages récents.

 

Nous sommes dans une période cruciale de l’histoire. La seule légitimité du capitalisme est d’avoir créé les conditions de son dépassement socialiste, entendu comme une étape supérieure de la civilisation. Le capitalisme est désormais un système obsolète, dont la poursuite du déploiement ne produit plus que la barbarie ; et il n’y a plus d’autre capitalisme possible. L’issue de ce conflit de civilisation est incertain, comme toujours. Ou bien les gauches radicales parviendront, par l’audace de leurs initiatives, à arracher des avancées révolutionnaires, ou bien la contre révolution l’emportera. Il n’y a pas de compromis durable entre ces deux réponses au défi.

 

Toutes les stratégies des gauches non radicales ne sont en fait que des non-stratégies, c'est-à-dire des ajustements au jour le jour aux vicissitudes du système en implosion. Et si les pouvoirs en place veulent, comme le Guépard, « tout changer afin que rien ne change », les candidats de la gauche non radicale croient possible de « changer la vie sans toucher aux pouvoirs des monopoles » ! Les gauches non radicales n’arrêteront pas le triomphe de la barbarie capitaliste. Elles ont déjà perdu la bataille, faute de vouloir la livrer.

 

De l’audace : il faut pour faire coïncider l’automne du capitalisme, annoncé par l’implosion de son système, avec un authentique printemps des peuples, devenu possible.

 

Références :

 

Samir Amin, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ; Le temps des cerises, 2009.

Samir Amin, Du capitalisme à la civilisation ; Syllepse, 2008.

Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union Européenne ; Les mille et une nuits, 2011.

Jacques Nikonoff, Sortir de l’euro ; Mes mille et une nuits, 2011.

François Morin, Un monde sans Wall Street ; Le seuil, 2011.

 

 

NOVEMBRE 2011

 
2011 : le printemps arabe ? PDF Print E-mail
Written by Webmaster   
Sunday, 26 June 2011 15:01

SAMIR AMIN

 

 

L’année 2011 s’est ouverte par une série d’explosions fracassantes de colère des peuples arabes. Ce printemps arabe amorcera-t-il un second temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces révoltes vont-elles piétiner et finalement avorter – comme cela été le cas du premier moment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud. Dans la première hypothèse, les avancées du monde arabe s’inscriront nécessairement dans le mouvement de dépassement du capitalisme / impérialisme à l’échelle mondiale. L’échec maintiendrait le monde arabe dans son statut actuel de périphérie dominée, lui interdisant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le façonnement du monde.

 

Il est toujours dangereux de généraliser en parlant du « monde arabe », en ignorant par là même la diversité des conditions objectives qui caractérisent chacun des pays de ce monde. Je centrerai donc les réflexions qui suivent sur l’Égypte, dont on reconnaîtra sans difficulté le rôle majeur qu’elle a toujours rempli dans l’évolution générale de la région.

 

Last Updated on Saturday, 02 July 2011 08:35
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Russia and the Ukraine crisis PDF Print E-mail
Written by Webmaster   
Sunday, 30 March 2014 13:38

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SAMIR AMIN

Moskow, march 2014

Russia and the Ukraine crisis

The Euro Asian project in conflict with the Triad imperialist policies

1.The current global stage is dominated by the attempt of historical centres of imperialism (US, Western and central Europe, Japan –then after called “the Triad”) to maintain their exclusive control over the Planet through a combination of:

a- so called neo liberal economic globalization policies allowing financial transnational capital of the Triad to decide alone on all issues to their exclusive interests.

b- the military control of the Planet by US and its subordinate allies (Nato and Japan) in order to annihilate any attempt of any country out of the Triad to move out of their yoke.


In that respect all countries of the World out of the Triad are enemies or potential enemies. Except those who accept a complete submission to the economic and political strategy of the Triad. Such as the two new “democratic republics” of Saudi Arabia and Qatar! The so called “international community” to which the western medias refer continuously is indeed reduced to the G7 plus Saudi Arabia and Qatar. Any other country, even when its government is currently aligned, is a potential enemy since the peoples of those countries may reject that submission.

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