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Le Président Hugo Chavès est mort. La révolution bolivarienne continue. PDF Print E-mail
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Friday, 15 March 2013 15:44



La disparition de notre frère et camarade le Président Hugo Chavès est un grand malheur qui
frappe le peuple vénézuélien et tous ceux qui, à travers le monde, combattent pour la même
cause que celle de la Révolution bolivarienne qu’il a inspiré.

La révolution bolivarienne a engagé la nation et le peuple vénézuéliens dans la voie de
la libération de la domination impérialiste, de la construction de l’unité des peuples de
l’Amérique latine, dans la voie de l’émancipation de ses citoyens, dans la voie de la
construction d’une démocratie authentique au service de ses travailleurs. Nous sommes tous
solidaires de la révolution bolivarienne, engagés dans le même combat. Nous luttons tous
ensemble pour faire avancer la démocratisation des sociétés de la planète associée au progrès
social et à l’affirmation des souverainetés des Nations. Nous voulons tous ensemble avancer
dans la construction du socialisme de l’avenir, inventer une étape supérieure de la civilisation
fondée sur les principes indissociables de liberté, égalité et solidarité, libérée de la dictature
des marchés commandés par les monopoles du capitalisme et de l’impérialisme.

Nous exprimons, à travers cette adresse, notre entière solidarité avec le Président Nicolas
Maduro et le peuple vénézuélien.

SAMIR AMIN
Président, FORUM MONDIAL DES ALTERNATIVES
Dakar le 6 mars 2013.

 
L’ISLAM POLITIQUE EST-IL SOLUBLE DANS LA DEMOCRATIE ? PDF Print E-mail
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Friday, 15 March 2013 16:05

 

 

 

 

SAMIR AMIN

Ce bref commentaire, qui vient en complément d’écrits plus étoffés de l’auteur, ne se veut ni provocateur, ni polémique. Je veux seulement mettre les points sur les i. Je rappelle donc, dans une forme brève, ce que j’ai écrit et répété : je n’y discute pas « d’un Islam politique moderne possible qui serait démocratique », mais des partis qui existent sur le terrain et se revendiquent de l’Islam. Je ne discute pas davantage – et encore moins – de l’Islam comme religion.

 

Je me suis exprimé souvent, en arabe, en français et en anglais, et avec précision, sur ce que j’entends par « Islam politique réactionnaire », raccourci pour la périphrase que je rappelle de temps à autre : « mouvement prétendu islamique et de fait politique réactionnaire et anti démocratique ».

Last Updated on Sunday, 28 April 2013 18:16
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TRIOMPHE ET DECLIN DU LIBERALISME PDF Print E-mail
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Saturday, 16 March 2013 12:32

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TRIOMPHE ET DECLIN DU LIBERALISME

 

Commentaires sur :

Wallerstein, Vol 4, Centrist Liberalism Triumphant 1789-1914

Samir AMIN

Ce quatrième volume de Wallerstein répond parfaitement à son titre. L'auteur produit une analyse remarquable de la naissance puis du triomphe du "centre libéral" dans l'Europe du XIXe siècle. Il n'est pas dans mon intention ici de résumer cet ouvrage riche, dont les thèses sont soutenues par des argumentations fortes. Lisez-le et, quelle que soit votre opinion, vous y apprendrez beaucoup. Je reprendrai donc les quatre axes majeurs de cette contribution à la connaissance de notre monde, qui sont: (i) la centralité de la révolution française; (ii) le long conflit idéologique et politique à travers lequel émerge la cristallisation du centre libéral; (iii) le parallèle que Wallerstein dresse entre la France et l'Angleterre, producteurs majeurs de cette cristallisation; (iv) la naissance de la science sociale qui en est un des produits principaux. Je me propose de cette manière de poursuivre le débat ininterrompu qui nous a associé depuis quatre décennies, Wallerstein et moi-même, sans omettre nos deux co-équipiers disparus, Frank et Arrighi.

 

La centralité de la révolution française

 

Je partage pleinement cette affirmation qui aujourd'hui est celle d'un courant minoritaire de la pensée historique, où nous nous retrouvons certainement avec Marx et Hobsbawm (et quelques autres!), contestée par le courant post moderniste contemporain qui s'emploie à dévaluer la portée de la révolution française, au bénéfice principalement des révolutions américaine et anglaise. Pourtant la révolution française initie le parcours de la politique des temps modernes bien davantage que les autres.

La question centrale est ici, selon moi, l'articulation entre d'une part les luttes de classes (au sens large du terme, c'est à dire en les saisissant dans toutes les dimensions de leurs expressions politiques et idéologiques et d'autre part le conflit des "nations" (ou des Etats), en l'occurrence la France et l'Angleterre, dans le façonnement de l'histoire globale, entendue comme celui de l'économie-monde capitaliste. En simplifiant, le premier volet pourrait être qualifié de facteur interne (à chacune des deux nations), le second de facteur externe. Wallerstein considère cette seconde dimension comme déterminante: la révolution française, dit-il, n'est pas un évènement français, mais le produit du déploiement du conflit entre la France et l'Angleterre pour l'hégémonie dans l'économie-monde capitaliste. Mais, s'il tord trop le bâton dans ce sens (c'est mon avis), Wallerstein a le mérite par là même de donner toute sa place au positionnement de la révolution française dans la construction du système mondial moderne.

Je reviendrai plus loin sur l'articulation centrale luttes de classes/façonnement du capitalisme mondialisé qui commande, à mon avis, les développements de la critique radicale du capitalisme, tant au XIXe siècle (l'objet strict de ce volume) qu'au XXe et sans doute au XXIe siècle (sur lesquels Wallerstein envisage de produire son volume à venir).

 

La révolution française substitue la souveraineté du peuple à celle du monarque, qui est l'acte de naissance même de la politique moderne et de la démocratie qui lui devient consubstantielle.

 

Certes la déclaration d'indépendance puis la Constitution des Etats Unis avaient déjà fait cette déclaration de principe ("We, the people"). Mais elles n'en avaient pas tiré les conclusions; et, tout à l'opposé, les efforts des Pères fondateurs avaient poursuivi l'objectif d'annihiler la portée de cette déclaration. Au contraire les péripéties par lesquelles la révolution française est passée (sa radicalisation jacobine puis son recul) s'ordonnent autour de cette question centrale: comment comprendre et définir la souveraineté du peuple, comment institutionnaliser sa mise en œuvre. La révolution anglaise de 1687 ne se préoccupe pas de donner une réponse à cette question, qu'elle ne se pose pas, se contentant de limiter les pouvoirs du souverain par l'affirmation concrète de ceux de la bourgeoisie montante, sans nier ceux de l'aristocratie.

 

Je distingue de cette manière la catégorie des "grandes révolutions", qui se projettent loin dans l'avenir, de celle des "révolutions ordinaires" qui se contentent d'ajuster l'organisation des pouvoirs aux exigences immédiates de l'évolution des rapports sociaux. La révolution française appartient, comme plus tard celles de la Russie et de la Chine, à la première catégorie.

 

L'émergence du centre libéral

 

La révolution française se heurte d'emblée à des forces sociales conservatrices/réactionnaires que j'ai définies comme celles qui refusent la modernité, celle-ci s'entendant comme fondée sur la proclamation que "l'homme" (l'être humain aujourd'hui) fait son histoire tandis que les réactionnaires réservent le droit à l'initiative à Dieu (et à son Eglise) et aux ancêtres (en particulier aristocrates). De ce fait, dans la révolution, les démocrates modérés (pour lesquels la démocratie est indissociable de la défense de la propriété) et les radicaux (qui découvrent le conflit entre les valeurs de la liberté et celles de l'égalité) entrent dans des rapports de conflictualité que les conditions objectives de l'époque ne permettent pas de sortir de certaines limites et confusions. Les radicaux - devenant socialistes - ne prendront leur autonomie vis à vis de la tradition jacobine de la révolution radicale qu'à partir de 1848. Les batailles se livrent autour de la distinction citoyen actif/citoyen passif faite par Sièyes (et mise en relief par Wallerstein) et du dépassement de la démocratie électorale représentative censitaire (puis au suffrage universel) comme du mode de gestion de l'économie (régie par la propriété privée et la compétition).

 

Dans la présentation que j’ai proposée de ce conflit j’ai placé l’accent sur le débat philosophique amorcé par les Lumières concernant la « rationalité ». Le projet de société qui se cristallise, celui de la bourgeoisie, déconnecte la gestion de la politique (confiée à la démocratie électorale censitaire puis universelle) de celle de l’économie (régie par la propriété privée et la compétition). Mais il reconnecte ces deux dimensions de la réalité par l'affirmation artificielle - et fausse - de la convergence "naturelle" des rationalités: celle des choix politiques et celle du marché.

 

Néanmoins, et bien que les luttes sociales des désavantagés contre le pouvoir des bénéficiaires exclusifs du nouveau libéralisme (associé au conservatisme devenant progressivement lui même modéré, acceptant l'évolution et la modernité) imposent graduellement des avancées simultanément politiques (le suffrage universel) et sociales (les libertés d'organisation des travailleurs niés au départ au nom du libéralisme), le socialisme européen qui se cristallise dans ce cadre sera à son tour progressivement intégré par l'évolution du libéralisme qui devient de ce fait "centriste", capable d'adopter des postures sociales. Le conservatisme d'Etat lui-même - le bonapartisme du troisième Empire et Bismarck - s'emploie à accélérer l'évolution des libéraux eux-mêmes. Il reste qu'à mon avis cette évolution, qui couronne le succès du libéralisme centriste à la fin du XIXe siècle, ne peut être dissociée de la position impérialiste des centres concernés dans le système mondial du capitalisme/impérialisme.

 

Wallerstein nous propose sur ces questions des analyses importantes, qui, à mon avis, complètent avec bonheur les écrits de Marx et de Hobsbawm, entre autres. Je n'y reviens pas. Le libéralisme centriste triomphant en Europe et aux Etats Unis se déploie alors dans toutes les dimensions de sa réalité: (i) il est l'expression achevée de l'idéologie toujours dominante jusqu'à ce jour ("le virus libéral"); (ii) il formule le mode de gestion de la pratique politique de la démocratie électorale (le suffrage devenant universel) représentative, de la définition des partages des pouvoirs et des droits du citoyen; (iii) il associe cette formulation à celle de la gestion économique fondée sur le respect de la propriété; (iv) il donne sa légitimité aux inégalités sociales fondamentales nouvelles (salariés versus capitalistes et propriétaires); (v) il associe cet ensemble de droits et devoirs à l'affirmation de "l'intérêt national" dans ses rapports avec les autres nations du capitalisme central; (vi) il associe l'ensemble de ces pratiques mises en œuvre dans la nation libérale centriste à celles de la domination exercée à l'égard des "autres" (la dimension impérialiste du projet).

 

Le parallèle France/Angleterre

 

Ici encore Wallerstein se détache avec originalité des discours toujours dominants qui opposent les évolutions de la France et de l'Angleterre au XIXe siècle. Il propose, en contrepoint et avec des arguments convaincants une lecture parallèle de ces évolutions dans les deux patries majeures de la modernité libérale centriste.

 

Je partage certainement le point de vue de Wallerstein, selon lequel l'avantage comparatif de l'Angleterre ne tient pas tant à son avance dans le domaine dit de la révolution industrielle, mais bien plus à sa maitrise d'un empire colonial gigantesque, fondé sur la conquête de l'Inde en particulier. La réalité anglaise, plus que celle de tout autre pays du nouveau centre du système mondial, est indissociable de cet Empire. L'Empire britannique constitue le sous système modèle du nouveau système du capitalisme/impérialisme. Les communistes sud africains qui, dans les années 1920, avaient centré leurs analyses des défis sur cette réalité, comme les écrits d'Amiya Bagchi, de Giovanni Arrighi et de quelques autres, ont contribué à la mise en relief indispensable de cette considération.

 

Doit-on pour autant réduire à néant la spécificité de la révolution industrielle en la réduisant au statut d'une grappe d'innovations technologiques analogues à celles qu'on avait connues dans des temps antérieurs et ailleurs? Je ne le crois pas: la nouvelle "machino facture" fait contraste avec les "manufactures" des temps antérieurs; elle amorce la déqualification massive du travail qui ira en s'amplifiant jusqu'au taylorisme des "temps modernes" décrit par Harry Braverman (et Charlie Chaplin!). La nouvelle révolution industrielle s'articule à son tour sur un mode de développement de l'agriculture particulier fondé sur l'expropriation rapide des majorités rurales. Le déploiement de ce modèle de capitalisme aurait été insoutenable sans la soupape de sureté de l'émigration massive vers les Amériques. Le modèle capitaliste "européen" façonné de cette manière - inexportable - n'était certainement pas la seule voie historique d'avancées possibles. La "révolution industrieuse" de la Chine, redécouverte par les travaux récents de Kenneth Pomeranz et de Giovanni Arrighi, fondée sur le maintien de l'accès au sol de la majorité des paysans, démontre que d'autres voies de cheminement du progrès étaient à l'œuvre, que la pensée euro-centriste dominante peine à imaginer.

 

Il n'empêche que le triomphe du modèle européen a bousculé l'histoire et donné lieu, de ce fait, à des simplifications en cascade, sur lesquelles Wallerstein appelle notre attention. L'économie de l'Angleterre reposait encore largement sur l'agriculture au milieu du XIXe siècle et le système industriel français n'était pas en retard sur celui de son concurrent anglais, nous rappelle Wallerstein.

 

Mais si dans les domaines concernant le cheminement économique du déploiement capitaliste la similitude des évolutions en Angleterre et en France parait s'imposer, on ne saurait en dire autant concernant les luttes politiques qui ont accompagné ces cheminements. La voie anglaise est caractérisée par des compromis successifs entre la bourgeoisie, qualifiée de ce fait de "middle class", et l'aristocratie de l'Ancien Régime, amortissant de la sorte les effets de l'entrée des classes populaires sur la scène politique. Dans la révolution française la confrontation entre ces dernières et les pouvoirs mis en place au bénéfice de la bourgeoisie est incomparablement plus visible. Le facteur "irlandais", produit d'un mode particulier de colonialisme interne propre à l'Angleterre, a contribué, à son tour, à retarder la maturation d'une conscience socialiste radicale en Angleterre. Ce n'est donc pas un hasard si le moment le plus avancé dans l'expression de cette radicalisation est celui de la Commune de Paris, difficile à imaginer en Angleterre.

 

Aux Etats Unis la composante populaire radicale n'est pas parvenue, jusqu'aujourd'hui, à se distinguer de la démocratie libérale. La raison en est, selon moi, les effets dévastateurs des vagues successives de l'immigration, qui ont substitué la construction de communautarismes, eux mêmes hiérarchisés, à la maturation d'une conscience socialiste.

 

Et pourtant, en dépit des différences sur lesquelles j'ai porté ici mon attention le résultat final est identique: le même centre libéral et le même compromis historique capital/travail qui conditionne son existence se sont imposé comme la forme de gestion par excellence de la société moderne, au terme du XIXe siècle, non seulement en Angleterre, en France, aux Etats Unis mais encore, bien que dans des formes atténuées, ailleurs en Europe. La raison majeure qui explique cette convergence n'est autre que la position dominante (impérialiste) que l'Europe et les Etats Unis occupent dans le système mondial dont la construction est parachevée au XIXe siècle. Cecil Rhodes avait parfaitement compris que l'alternative était "impérialisme ou révolution", mieux sans doute que beaucoup de socialistes européens. La portée des luttes de classes dans chacune des formations sociales du système et celle des conflits des Etats concernant leur position dans la hiérarchie globale sont indissociables.

 

La formation des sciences sociales

 

Le tableau dressé par Wallerstein de la naissance des sciences sociales au XIXe siècle constitue une démonstration convaincante du rapport incontournable entre la cristallisation des définitions des objets nouveaux que constitue chacune de ces sciences d'une part et le déploiement du capitalisme libéral du XIXe siècle d'autre part.

La naissance d'une pensée sociale qui se propose de répondre aux critères de l'objectivité scientifique ne pouvait être, par définition même que le produit de la modernité, fondée sur la reconnaissance que les hommes font leur histoire. Dans les temps antérieurs la pensée la plus avancée possible se donnait le seul objectif de concilier la foi et la raison, alors que le projet scientifique moderne abandonne cette préoccupation métaphysique de recherche de l'absolu aux théologiens pour se consacrer à la seule découverte de vérités relatives et limitées. Cependant des éléments de pensée sociale rationnelle affranchie de la dogmatique religieuse émergent avant les temps modernes, particulièrement en Chine et dans le monde musulman (Ibn Khaldoun). C'est que la modernité, loin de s'être constituée "miraculeusement" et tardivement dans le triangle Londres-Paris-Amsterdam au XVIe siècle, avait amorcé sa naissance cinq siècles plus tôt en Chine, puis dans le Khalifat musulman. Il reste que c'est seulement au XIXe siècle, comme le démontre Wallerstein, que la pensée des Lumières parvient à faire éclater la raison philosophique en disciplines distinctes.

 

L'économie politique occupe une place dominante dans l'ensemble de ces nouvelles sciences sociales, traduisant par là même le renversement de la dominance dans la hiérarchie des instances, passant de la politique dans les modes tributaires antérieurs à l'économique dans le capitalisme. Mon insistance sur cette dimension que l'aliénation marchande moderne constitue complète, à mon avis, l'apport du chapitre concerné ici de l'ouvrage de Wallerstein. Elle permet de lire l'histoire de la formation de la pensée sociale moderne à vocation scientifique comme celle d'un déploiement conduisant à Marx. Par la suite la préoccupation exclusive de la nouvelle "économique" (Wallerstein nous rappelle que le terme economics est introduit pour la première fois par Alfred Marshall en 1881) sera de substituer à la méthode historique matérialiste de Marx une définition de "l'économique" qui la transforme en une anthropologie anhistorique. La nouvelle science s'emploie à tenter de démontrer que dans "l'économie de marché" imaginaire inventée en réponse à Marx les marchés en question sont auto régulés, tendent à la production d'un équilibre (optimal de surcroit), et méritent de ce fait d'être considérés comme l'expression d'une rationalité transhistorique. Walras au XIXe siècle, Sraffa au XXe siècle qui sont les penseurs majeurs qui se sont donnés cet objectif, ont échoué dans cette tentative impossible.

 

Le système - celui de l'économie-monde (du capitalisme historique) - se déplace de déséquilibre en déséquilibre au gré des évolutions des rapports de force entre classes et Nations, sans jamais tendre à un équilibre définissable à l'avance. "L'économique", néanmoins toujours constitutive de l'axe majeur de la pensée sociale du capitalisme, remplit une fonction idéologique décisive sans laquelle le pouvoir du centre libéral en place perd sa prétention à la rationalité, c'est à dire sa légitimité.

 

Le XIXe siècle, apogée du capitalisme historique

 

Le capitalisme n'est pas un système fondé sur une rationalité transhistorique, qui lui permettrait de se renouveler indéfiniment, devenant ainsi l'expression de la "fin de l'histoire". En contrepoint de cette vision idéologique inspirée par "l'économique" du capitalisme imaginaire, je lis la trajectoire historique du capitalisme comme constituée d'une longue préparation (huit siècles de l'an 1000 en Chine à 1800 en Europe), d'une courte apogée (le XIXe siècle), s'ouvrant sur un déclin amorcé dès le XXe siècle.

 

Les deux concepts "d'économie-monde européenne" et de "capitalisme historique" sont-ils interchangeables? Ma définition du capitalisme historique intègre sa vocation mondiale, progressant par inclusion de régions extérieures à partir de 1492, achevée seulement à la fin du XIXe siècle. Sur ce point essentiel les analyses de chacun des quatre coéquipiers (Wallerstein, Arrighi, Frank à l’origine et moi-même) convergent et en cela se séparent de la vision conventionnelle dominante qui, pour le moins qu'on puisse dire, sous estime la dimension mondialisée du capitalisme, qu'elle se contente de juxtaposer à l'analyse des formations diverses qui composent le système mondial.

 

Mon approche de la formation du capitalisme part de la spécificité de ce mode de production par opposition au mode précédant dominant, que j'ai qualifié de tributaire. Ce dernier n'exige pas la formation d'un pouvoir politique opérant sur un espace vaste. Celle-ci reste l'exception dont la Chine constitue le modèle, par opposition aux avortements successifs des constructions impériales dans la région Moyen-Orient/Méditerranée/Europe.

 

Wallerstein choisit pour identifier la naissance de l'économie-monde européenne soit la date de 1492, soit un siècle et demi plus tôt, en Europe. Je propose ici une approche plus ambitieuse fondée sur la thèse que les mêmes contradictions traversaient toutes les sociétés tributaires, en Asie comme en Europe. Je lis, dans cette perspective, l'amorce de la modernité capitaliste comme engagée beaucoup plus tôt, à partir du siècle des Sung en Chine, pénétrant le Khalifat abbasside puis les villes italiennes. Néanmoins Wallerstein et moi-même nous retrouvons dans la critique de la thèse ultérieure de Frank (formulée dans Re-Orient) qui abolit la spécificité capitaliste.

 

Le tableau du XIXe siècle que dessine Wallerstein est bien celui de l'apogée (courte) du capitalisme: l'ordre social est stabilisé et les classes populaires ont cessé d'être dangereuses, la domination de l'Europe sur "le reste du monde" est établie et parait indestructible. Il s'agit là de l'endroit et de l'envers de la même médaille. Mais cette apogée sera de brève durée.

 

L'apogée du capitalisme entraine en Europe l'affirmation de nouvelles "nations" que les modèles de la France, de l'Angleterre, des Pays Bas et de la Belgique inspirent à des degrés divers. Les unités allemande et italienne, amorcées en 1848, achevées en 1870, sont façonnées par ce type de "renaissance nationale" qui tient lieu de révolution bourgeoise; l'affirmation des nations de l'Est et du Sud est européen, également proclamées en 1848, complète ce tableau. Ces processus complexes associant les aspirations des classes moyennes éduquées, à défaut de bourgeoisies établies, et celles de la paysannerie, ont fait l'objet de débats animés, notamment au sein de l'austro-marxisme et du bolchévisme naissant de la fin du siècle. Ces mouvements dits du "printemps des nations" (des peuples?) sont évidemment distincts de ceux des peuples victimes du colonialisme interne - un phénomène particulier et propre à l'Angleterre (la question irlandaise) et aux Etats Unis (la question des Afro-américains). Des mouvements analogues de réveil des peuples victimes de colonialismes internes se déploient dans les régions indiennes de l'Amérique latine (la révolution mexicaine de 1910-1920 constitue le premier exemple de ce réveil), et en Afrique du Sud.

 

Le succès même du déploiement de cette apogée va néanmoins conduire rapidement à la première grande crise systémique du capitalisme. Le défi de cette grande et longue crise amorcée en 1973 et qui ne trouvera sa solution - provisoire - qu'après la seconde guerre mondiale provoquera une triple réponse du capital: le passage au capitalisme des monopoles, la financiarisation et la mondialisation. Cette transformation qualitative du capitalisme historique marque la fin de l'apogée du système et amorce son long déclin tout au long du XXe siècle, qui se prolonge au XXIe siècle.

 

D'une première longue crise (1873-1945/1955) à la seconde (amorcée en 1971 et toujours en cours d'approfondissement), ce long déclin - "l'automne du capitalisme" - coïncidera-t-il avec "le printemps des peuples"? Ce défi est au cœur des luttes sociales et des conflits internationaux (la révolte des périphéries) à l'œuvre depuis une centaine d'années.

 

On comprend que le XIXe siècle inspire toujours une nostalgie à peine dissimulée chez tous les défenseurs de l'ordre capitaliste dit "libéral" (libéral centriste).

 

L'impossible stabilisation du centre libéral dans les périphéries du système mondial capitaliste/impérialiste

 

Le triomphe du centre libéral n'a concerné que l'Europe et les Etats Unis, et peut être, mais beaucoup plus tard, le Japon. Dans les périphéries du système l'ordre capitaliste n'a jamais pu être stabilisé sur la base d'un consensus quelconque emportant la conviction de sa légitimité. Dès le départ, c'est à dire à partir du milieu du XIXe siècle, les Etats, les nations et les peuples des périphéries ont amorcé leurs combats contre ce système. Je me contenterai ici de signaler trois des grands mouvements qui, déployés au XIXe siècle, annoncent le XXe siècle et le déclin du système monde capitaliste impérialiste.

 

La Chine n'avait été intégrée dans ce système qu'à partir des guerres de l'opium (1840). Mais à peine une décennie plus tard - de 1850 à 1865 - son peuple s'engageait dans la Révolution des Taiping (qui n'est pas une "révolte" comme l'historiographie dominante continue à la qualifier), étonnamment moderne dans son projet qui s'adresse au défi nouveau, et n'est pas de ce fait l'équivalent d'un de ces mouvements millénaristes des époques tributaires antérieures. La Révolution des Taiping associe une critique radicale du système tributaire-impérial chinois à celle de l'ordre impérialiste nouveau qui vient à peine de commencer à être mis en place. Elle ouvre la voie au maoïsme du XXe siècle.

 

En Russie - une "semi-périphérie" peut-on dire- le débat entre Slavophiles et Occidentalistes pose, dans des termes analogues, même si passablement confus, la même question: comment refuser l'ordre mondial nouveau? Par un retour au passé ou par l'adoption des valeurs occidentales? Le conflit se mue en un autre débat portant sur les moyens de refuser à la fois le passé et l'ordre nouveau, où s'opposent les Narodniks et ceux qui donneront le bolchévisme.

 

Dans le monde arabe la Nahda par contre propose une toute autre perception du défi impérialiste nouveau et suggère une réponse passéiste appelant au rétablissement de l'Islam dans sa première grandeur des origines. La Nahda, qui amorce les révolutions arabes du XXe siècle, engage les peuples concernés dans l'impasse.

 

On pourrait illustrer la diversité des exemples et les analyser de plus près: une opération indispensable pour comprendre comment le déclin du capitalisme ("l'automne du capitalisme") pourrait devenir, ou ne pas devenir, synonyme des "printemps des peuples", à quelles conditions pourrait s'amorcer une évolution "au-delà du capitalisme" et du système mondial dans le cadre duquel il se déploie.

 

Le triomphe du centre libéral lui-même s'est avéré plus fragile qu'il ne semblait l'être aux yeux des Européens et des Etats Unis. Le centre libéral n'avait d'ailleurs progressé que lentement dans ses centres majeurs, plus lentement encore dans la majeure partie de l'Europe. Il avait été remis en cause par la Commune de Paris (1871) qui a démontré en théorie et en pratique qu'un autre ordre social était nécessaire et possible: le socialisme, ou le communisme, entendu comme une étape supérieure du déploiement de la civilisation humaine. Mais dira-t-on la Commune vaincue, l'ordre du centre libéral semble avoir gagné une légitimité définitive. La réalité, qui se déploiera à travers les convulsions du XXe siècle, est plus nuancée. Le heurt des réactions antilibérales (les fascismes) et de projets plus radicaux que ceux du centre libéral (les fronts populaires) occupera le devant de la scène dans l'entre-deux guerres. Mais dira-t-on encore, cette page tournée, l'ordre du centre libéral parait bien bénéficier enfin d'un consensus solide en Europe et aux Etats Unis. Certes mais ce constat n'est pas suffisant. Car l'approfondissement de la crise systémique ("la crise de civilisation") qui accompagne le passage du capitalisme des monopoles (1880-1960) au capitalisme des monopoles généralisés en place aujourd'hui, entraine à son tour le déclin de l'ordre du centre libéral, la dérive de la vision et de la pratique démocratiques sur lesquels reposait sa légitimité.

 

Le triomphe, encore une fois exclusivement en Europe et aux Etats Unis, du centre libéral n'aura été qu'imparfait, instable, vulnérable, incapable de répondre au défi que je définis par l'affrontement des forces désormais conservatrices, qui défendent le maintien de l'ordre impérialiste en place, et des ambitions des peuples des périphéries, ouvertement anti-impérialistes et potentiellement anticapitalistes.

 

Le XXe siècle amorce une première vague d'avancées des mouvements d'émancipation des périphéries: 1905 en Russie (qui prépare 1917), 1911 en Chine (qui prépare 1949), 1910-1920 au Mexique et d'autres évènements de même nature. Les Européens qui avaient bénéficié de l'exclusivité dans l'initiative de la construction du monde moderne depuis 1492 cèdent la place aux peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. Ce retournement constitue le fait majeur dans ma lecture du déclin du capitalisme historique. Je l'analyse comme la manifestation historique concrète des propositions centrales du maoïsme: (i) que les périphéries constituent la "zone des tempêtes" où l'ordre capitaliste/impérialiste (ces deux dimensions de la réalité étant indissociables) ne bénéficie d'aucune légitimité stable; (ii) que la remise en cause de cet ordre opère simultanément aux trois niveaux dans lesquels se manifeste la réalité sociale - les Etats (les classes dirigeantes), les nations, les peuples (les classes travailleuses) - et que, de ce fait, les luttes de classes et les conflits internationaux s'enchevêtrent dans des rapports de complémentarité et de conflits complexes et fluctuants; (iii) que le mouvement porte en lui la capacité potentielle d'aller au-delà de la libération nationale et du développement dans et par le capitalisme en direction de la remise en cause de l'ordre social du capitalisme.

 

Je lis donc le XIXe siècle comme le moment bref d'apogée de la longue histoire du capitalisme. Et, tout comme la voie capitaliste s'était frayé son chemin à travers une longue maturation multiséculaire par vagues successives, je lis le déclin du capitalisme comme associé à des vagues successives d'avancées possibles dans la direction du socialisme à venir. Et c'est exactement ici que se situe l'objet de ma question: l'automne du capitalisme et le printemps des peuples coïncideront-ils?

 

Il n'y a pas de réponse tranchée possible à cette question.

 

La coïncidence est exigeante. Elle implique la construction de convergences à l'échelle du monde entier (le "Nord" et le "Sud"), c'est à dire celle d'un internationalisme des peuples capable de mettre en déroute celui du capital des monopoles généralisés. Encore une fois les luttes de classes ne peuvent être lues come des réalités propres aux formations sociales qui constituent le système mondial, pas plus que les conflits des classes dirigeantes opérant sur la scène mondiale. Marx l'avait déjà dit: la classe ouvrière (peu importe sa définition, restrictive ou élargie) n'existe que dans son conflit lucide avec la classe bourgeoise qui l'exploite. A défaut les travailleurs restent des pions commandés par la compétition qui les oppose les uns aux autres. De la même manière les classes ouvrières "nationales" n'existent que par leur association dans la lutte contre le capital dominant à l'échelle mondiale. A défaut elles restent des otages manipulés par leurs classes dirigeantes nationales engagées dans la compétition entre elles.

 

La pensée conventionnelle dominante est économiciste, linéaire et déterministe: il n'y a pas d'alternative à la soumission aux exigences du marché, celle-ci de surcroit produit finalement le progrès, martèle-t-elle. En contrepoint Marx analyse les contradictions d'un système vieillissant en termes dialectiques qui ouvrent le champ à des avenirs différents, également possibles. Soit que les victimes d'un système devenu obsolète agissent avec lucidité pour le dépasser. C'est la "voie radicale", que l'on donne à cette qualification le sens de la "révolution" ou celui d'avancées révolutionnaires par des réformes radicales par étapes. Soit que le système s'effondre par le seul jeu de ses propres contradictions internes. C'est la voie de "l'autodestruction" dont Marx n'ignore pas la possibilité.

 

Face au défi du capitalisme obsolète des monopoles généralisés, dont la poursuite de l'accumulation est désormais simplement destructive de l'être humain et de la nature avec une puissance sans cesse grandissante, les sociétés de la triade de l'impérialisme collectif (Etats Unis, Europe, Japon) sont actuellement engagées dans cette voie de l'auto destruction. Les résistances et les luttes des victimes, bien que réelles, demeurent sur la défensive, sans projet alternatif positif lucide. Elles se nourrissent de "vœux pieux", au sens précis que les propositions qu'elles soutiennent exigeraient pour leur mise en œuvre l'accord des deux parties - les victimes et le pouvoir dominant - conformément au dogme idéologique du consensus. La "régulation des marchés financiers" appartient à cette famille de "solutions" illusoires, en réalité donc de "non solutions". L'avancée radicale exige, elle, des ruptures audacieuses: "nationaliser les monopoles", dans la perspective de faire progresser la socialisation par la démocratie se substituant à la socialisation par le marché. La spirale descendante dans laquelle le système de l'Euro est engagé nous offre un exemple caricatural en opération de cette voie du chaos, à défaut d'alternative positive, laquelle implique la dé-construction du système" en place.

 

Les Etats Unis, l’Europe et le Japon sont engagés dans un mouvement de spirale descendante. Jusqu’à ce jour le capital des monopoles généralisés conserve l’initiative et poursuit inlassablement son objectif unique : l’accumulation croissante de la rente des monopoles, qui produit à son tour la croissance galopante de l’inégalité dans la répartition du revenu, lui-même en croissance affaiblie. Cette inégalité approfondit l’impossibilité pour la rente des monopoles de trouver son débouché dans l’expansion du système productif et conduit à la fuite en avant dans la croissance de la dette publique qui offre un débouché possible pour le placement de l’excédent de sur-profits. Les politiques d’austérité mises en œuvre ne permettent pas la réduction de la dette (qui est leur objectif proclamé) mais au contraire produisent sa croissance continue (qui est l’objectif réel, bien qu’inavoué). En dépit des protestations des victimes, les majorités électorales (gauche incluse) ne remettent pas en question l’économie des monopoles et permettent de ce fait au mouvement descendant de se poursuivre indéfiniment. Bien entendu l’inégalité croissante appelle une gestion politique toujours plus autoritaire à l’intérieur et militariste à l’échelle mondiale. Ce processus de dégradation du système par l’effet exclusif du déploiement de ses contradictions internes propres est encore renforcé à l’échelle européenne et à celle du sous-système de l’euro par l’adoption constitutionnalisée des règles de la dogmatique libérale, absurdes certes, mais néanmoins parfaitement fonctionnelles pour perpétuer la gestion économique des monopoles généralisés.

 

Face à ce même défi les sociétés du Sud sont-elles engagées dans des luttes et des combats lucides? Oui, mais au mieux partiellement, comme le sont les combats des pays émergents contre l'hégémonisme, agissant dans le sens de la reconstruction d'un monde multipolaire, ou certains combats pour la démocratisation de la société associée au progrès social et non dissociée de celui-ci, notamment en Amérique latine.

 

Et pourtant le moment est tout à fait favorable à une offensive des travailleurs et des peuples. La reproduction de l’accumulation de la rente des monopoles exige en effet à la fois la paupérisation des travailleurs des centres et celle des peuples des périphéries. Les conditions de la construction d’un front internationaliste sont offertes sur un plat d’argent aux travailleurs et aux peuples de toute la planète. Mais pour mettre à profit cette conjoncture exceptionnelle il faut aux uns et aux autres de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. Celle-ci semble cruellement manquer. Les gauches radicales vont-elles alors laisser passer ce moment favorable pour faire face demain à un chaos géré par on ne sait trop qui, sans doute les forces les plus obscurantistes qu’on peut imaginer ?

 

Références :

 

Ce commentaire du volume 4 de Wallerstein s’inscrit dans la poursuite de notre dialogue continu depuis des années. Je ne reviens donc pas ici sur les questions évoquées dans cet article, qui concernent : la formation des cultures politiques européennes et étatsunienne, la distinction « grandes révolutions/révolutions ordinaires », la définition de la modernité, les colonialismes internes et externes, la question nationale, son rapport à la question agraire, l’austro marxisme, l’idéologie tributaire et la conciliation « foi/raison », les étapes de la trajectoire du capitalisme historique, la question des cycles longs et des hégémonies, les caractères du système contemporain du capitalisme des monopoles généralisés et de l’impérialisme collectif de la triade, la nature de la crise en cours, l’opposition « révolution ou décadence », la question de la zone des tempêtes.

 

Voir à ces sujets pour un complément de lectures possibles :

 

Au delà du capitalisme sénile ; PUF Actuel Marx 2002

Le virus libéral; Le Temps des cerises, Paris 2003

Pour un monde multipolaire ; Syllepse 2005

Du capitalisme à la civilisation; Syllepse 2008

Modernité, Religion, Démocratie, Critique de l'eurocentrisme,

Critique du culturalisme; Parangon, 2008

La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ;

Le Temps des Cerises, Paris 2009,

La loi de la valeur mondialisée ; Le temps des cerises, 2011

Délégitimer le capitalisme ; Contradictions, Bruxelles 2011

Global History ; Pambazuka 2010

The trajectory of historical capitalism; Monthly Review, feb 2011

La commune de Paris et la révolution des Taipings; à paraître

La farce démocratique; à paraître

 

Pour un retour sur les débats Wallerstein/Arrighi/Frank/Amin, voir également :

S.Amin, The early roots of unequal exchange, the modern world system by Immanuel Wallerstein ; Monthly Review, n°7, 1975

S.Amin et A.G.Frank, L’accumulation dépendante ; Anthropos 1978

 

Auteurs cités (autres que Marx et Hobsbawn) :

A.G. Frank, Re Orient

Amiya Bagchi, Perilous passages; Oxford UPress, 2006

Giovanni Arrighi, The long XX th century

Giovanni Arrighi, Adam Smith in Beijing

Kenneth Pomeranz, Une grande divergence

Harry Braverman

 

Last Updated on Saturday, 16 March 2013 12:33
 
WORLD FORUM FOR ALTERNATIVES AND THIRD WORLD FORUM AT THE WORLD SOCIAL FORUM PDF Print E-mail
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Sunday, 28 April 2013 18:15

WORLD FORUM FOR ALTERNATIVES AND THIRD WORLD FORUM

AT THE WORLD SOCIAL FORUM

(Tunis, 26 to 30 march 2013)

Radical responses to the crisis: democratisation of the societies, social progress, a responsible management of the ecological challenge, reinforcing the sovereignty of nations and peoples, South South cooperation

Third World Forum and World Forum for Alternatives have participated in the World Social Forum last edition, which was held in Tunis from 26 to 30 March 2013.

Indeed we consider important that voices from the South aware of the challenges to which their peoples are confronted and the manoeuvres of the imperialist forces and their local reactionary allies aiming at destroying the chances of authentic revolutionary advances be heard.

The programme of our activities in Tunis was conceived as a contribution to a radical critique of the contemporary global system of so called “neo liberal” globalization, that very system that has entered into a deep systemic crisis, and as well to review critically the strengths and the weaknesses of the movements in struggle and their capability to develop a positive alternative to the neoliberal regime.

The program included four blocs of questions for debate:

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2011 : le printemps arabe ? PDF Print E-mail
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Sunday, 26 June 2011 15:01

SAMIR AMIN

 

 

L’année 2011 s’est ouverte par une série d’explosions fracassantes de colère des peuples arabes. Ce printemps arabe amorcera-t-il un second temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces révoltes vont-elles piétiner et finalement avorter – comme cela été le cas du premier moment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud. Dans la première hypothèse, les avancées du monde arabe s’inscriront nécessairement dans le mouvement de dépassement du capitalisme / impérialisme à l’échelle mondiale. L’échec maintiendrait le monde arabe dans son statut actuel de périphérie dominée, lui interdisant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le façonnement du monde.

 

Il est toujours dangereux de généraliser en parlant du « monde arabe », en ignorant par là même la diversité des conditions objectives qui caractérisent chacun des pays de ce monde. Je centrerai donc les réflexions qui suivent sur l’Égypte, dont on reconnaîtra sans difficulté le rôle majeur qu’elle a toujours rempli dans l’évolution générale de la région.

 

Last Updated on Saturday, 02 July 2011 08:35
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LIBERAL CAPITALISM, CONNIVING CAPITALISM ("Crony") AND LUMPEN DEVELOPMENT What are the immediate answers? PDF Print E-mail
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Saturday, 16 March 2013 12:27

 

 

 

 

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LIBERAL CAPITALISM, CONNIVING CAPITALISM ("Crony") AND LUMPEN DEVELOPMENT

What are the immediate answers?

The case of Egypt

Samir Amin

A." Liberal " Capitalism or conniving capitalism ?

Liberal capitalism (or neoliberal) proposed and imposed as without alternatives is based on seven principles considered as valid for all societies in the globalized world.

1. The economy must be managed by private companies because they only behave normally as actors subject to the requirements of the transparent competition , moreover beneficial to society, it ensures economic growth based on the rational allocation of resources and fair remuneration of all factors of production - capital, labor and natural resources. Accordingly if there are assets owned by the state, unfortunate legacy of "socialism" (productive enterprises, financial institutions, urban land or agricultural land), they should be privatized.

2. The labor market must be liberalized, fixing compulsory minimum wage (and a fortiori a sliding scale for the latter) should be removed. Labor law must be reduced to the minimum standards to ensure the morality of human relations between employer and employee . Trade union rights limited and controlled for this purpose. The wage hierarchy result of individual and free negotiations between employees and employers s must be accepted, as well as the sharing of net national income between labor income and capital income as a result.

3. Services called social - education, health, or the supply of water and electricity, housing, transport and communications - when they were in the past provided by public agencies (state and local authorities ) should also be privatized as much as possible, their cost must be borne by the individuals who are the beneficiaries and not covered by the tax.

4. The tax function should be the minimum necessary to cover only sovereign functions (public order, national defense in particular), the tax rate must remain relatively moderate, not discourage private initiative and to guarantee their reward.

5. Credit management should be undertaken by private interests, allowing the free encounter between supply and demand of credits to form itself in a rational monetary and financial market.

6. Public budgets must be designed to be balanced without deficit other than circumstantial and conjunctural. If a country suffers from a structural deficit inherited from a past that we want to deny his inheritance, the government must commit to reforms that reduce the scale as quickly as possible. Meanwhile the deficit must be covered by the borrowing on the private capital market, domestic or foreign.

7.The six principles are considered to be implemented not only in all the nations of the globalized world, but also in international relations, regional (for example the EU) or global. Private foreign capital must be free to move and be treated on an equal footing with local private capital.

These principles together constitute the "market fundamentalism". I shall recall here the inconsistency of the assumptions and the lack of compliance of the scheme with reality. Very briefly the proof by logical reasoning that the free play of market widespread, even in the extravagant (not according to reality) assumption that the existence of a competition called transparent would produce a balance between supply and demand (in addition socially optimal), has never been made. Instead logical reasoning leads to the conclusion that the system moves from imbalance to imbalance never arriving to balance. Successive imbalances in question are produced because this theory (which defines the conventional economics) excludes from its scope of investigation the conflicts of social and national interests .Moreover, these assumptions describe an imaginary world that has nothing to do with the contemporary system that really exists, which is that of a capitalism of generalized,financialized, and globalized monopolies. This system is not viable and its ongoing implosion shows that. I refer here to my writings on this radical critique of the system in question and the economic theory which legitimizes it.

Implemented globally the principles of liberalism do not produce anything in the outskirts of the "south" else than a connivance capitalism (crony capitalism ), hinged on a comprador state, as opposed to the national state embarked on a path of sustainable economic and social development. This form of capitalism (and there is no other possible) therefore produces no development, but a lumpen-development. The example of Egypt, considered in what follows, provides a good example.

B. Connivance capitalism, comprador state and lumpen development: The case of Egypt (1970-2012)

Successive Egyptian governments since Sadat 'access to Presidency (1970) have so far implemented with all diligence all principles proposed by the liberal fundamentalism. What has resulted has been the subject of serious and accurate analysis with definite conclusions, as follows:

1. The Nasserist project to build a national developmentalist state had produced a model of state capitalism that Sadat pledged to dismantle, as he told his U.S. interlocutors ("I want to send to the devil Nasserism, the socialism and all this nonsense and I need your support to achieve that”, a support which was obviously given ??without restriction). Assets owned by the state - industrial, financial and commercial, agricultural land and urban or desert land - have been "sold". To whom? To businessmen in collusion, close to the power system : Senior army officers, officials, rich merchants returned from their exile in the Gulf countries equipped with beautiful fortunes (in addition to the political and financial support of the Muslim Brotherhood).But also to "Arabs" of the Gulf countries and foreign US and European companies. At what price ? At ridiculous prices, incommensurate with the real value of assets.

It is in this way that has been built the new "owning" Egyptian and foreign class that fully deserves the qualification of capitalist collusion/crony (rasmalia al mahassib, Egyptian term to designate it and understood by all).Some notes:

a. property granted to the "army" transformed the character of the responsibilities it already exercised in certain segments of the productive system ("the army factories") that the army managed as state institution. These powers of management became those of private owners. In addition to privatization in the race the most powerful officers also "acquired" the property of many other state-owned assets: commercial businesses, suburban and urban land and housing estates in particular.

b. The opinion describes these Egyptian practices of "corruption" (fasad) located in the field of morality, making the assumption that justice worthy of the name could fight it successfully. Much of the left itself makes the distinction between this condemnable corrupt capitalism and an acceptable and desirable productive capitalism. Only a small minority understands that when the principles of "liberalism" are accepted as the basis for any policy called "realistic" capitalism in the periphery of the system can't be different. There is no bourgeoisie building itself on its own initiative as the World Bank wants us to believe. There is a comprador state active behind the creation of these colossal fortunes.

c. The fortunes of Egyptian and foreign were formed through the acquisition of existing assets without adding productive capacities other than negligible. The "capital inflows" (Arab and other), moreover modest, fall within this framework. The operation ended with the establishment of private monopoly groups that now dominate the Egyptian economy. It is far from healthy and transparent competition liberal discourse trumpeted to them. Moreover, the greater part of these colossal fortunes consists of real estates: Holiday villages ("Marina") on the shores of the Mediterranean and the Red Sea, new neighborhoods closed, guarded (at Latin American fashion - previously unknown in Egypt), desert terrain in principle intended for agricultural development. These properties are retained by their owners who speculate on resale after the State has provided staggering costs of infrastructure that give them real value (and these costs have obviously not been included into the sale price of the land).

2. The monopoly power of the new capitalism of complicity has been systematically reinforced by the almost exclusive access of these new billionaires to bank credit (including for the "purchase" of the assets in question) at the expense of lending to small and medium producers.

3. These monopolistic positions have also been reinforced by massive subsidies from the state, for example, granted for the consumption of oil, natural gas and electricity by industries that had been privatized (cement, iron metallurgy and the aluminum, textiles and others). But the "free market" has allowed these companies to raise their prices to adjust to those of competing imports. The logic of public subsidy which compensated for lower prices by the state sector is broken in favor of super profits of private monopolies.

4. Real wages for the vast majority of unskilled and medium qualifications deteriorated by the effect of the laws of the free labor market and the fierce repression of collective action and trade unions. They are now located at rates much lower than they are in other countries of the South, whose per capita GDP is comparable. Super profits of private monopolies and poverty go hand in hand and result in the continued widening of inequality in income distribution.

5. Inequality has been reinforced consistently by a tax system which denied the principle of progressive taxation. This low tax for the rich and corporations, praised by the World Bank for its alleged virtue to support investment resulted simply into super-profits.

6. Throughout these policies implemented by the state, comprador/crony capitalism does not produce by itself but a low growth (less than 3%) and hence the continued growth of unemployment. When the rate was a little better, it was out of the expansion of extractive industries (oil and gas), associated with a conjuncture of better prices, the growth in fees from the Suez Canal, tourism and remittances from migrant workers.

7.These policies have also made it impossible to reduce the public deficit and the external trade balance. They have led to the continuing deterioration of the value of the Egyptian pound, and imposed growing public debt. This gave the opportunity to the IMF to impose ever greater respect for the principles of liberalism.

C. Immediate responses

These answers have not been imagined by the author of these lines. I merely collected them from the various components of the movement - left and center national democratic forces, trade unions, various youth and women organizations etc. .Considerable work and of quality was conducted for more than a year by activists responsible for the formulation of a common program to meet the immediate requirements. Their formulations (repeated here) have already been published, among others by our colleague Ahmad El Naggar. The salient points are:

1. Transfer operations of public assets should be subject to systematic revision. Specific studies - equivalent to good audits - are available for many of these transactions and prices corresponding to the real value of these assets calculated. Given that the "buyers" of these assets have not paid these prices, the property acquired assets must be transferred by law after an audit ordered by the court to state corporations whose shareholder is equal to the difference between the actual value of the assets and that paid by buyers. The principle is applicable to all these buyers be it Egyptian, Arab and foreign.

2. The law should establish minimum wages, amounting to LE 1200 per month (155 Euro at rate of exchange in effect, the equivalent purchasing power of 400 Euros). This rate is lower than it is in many countries whose GDP per capita is similar to that of Egypt. The minimum wage must be associated with a sliding scale and unions responsible for monitoring its implementation. It will apply to all activities of public and private sectors.

Given that the beneficiaries of the freedom of prices, private sectors that dominate the Egyptian economy have already chosen to locate their prices closer to those of competing imports, the measure can be implemented and will reduce margins of monopolies profit without destroying the viability of the industries. This adjustment does not threaten the balance of public accounts, taking into account savings and new tax legislation as proposed later in the paper.

The proposals made by the movements concerned will be strengthened by the adoption of the maximum wage : 15 times the minimum wage.

3. Workers' rights - conditions of employment and loss of employment, working conditions, health insurance / unemployment / retirement - should be discussed in a major tripartite consultation (unions, employers, government). Independent unions formed through the struggles of the past decade should be legally recognized as the right to strike (always "illegal" in the current legislation).

A "survival benefit" must be established for the unemployed, the amount and conditions of access and funding of which should be subject to negotiation between the unions and the state.

4. Subsidies granted by the colossal budget to private monopolies should be abolished. Again the specific studies conducted in these areas show that the abolition of these benefits does not affect the profitability of the activities involved, but only reduce their monopoly rents.

5. New tax legislation should be implemented based on progressive taxation of individuals. The rate of taxation of profits of enterprises employing more than 20 workers should be raised to 25%. Tax exemptions granted with extreme generosity to Arab and foreign monopolies should be abolished. Taxation of small and medium enterprises, often heavier now (!)should be revised downward. The proposed rate for the upper brackets of personal income - 35% - also remains low in international comparison.

6. A precise calculation was conducted which shows that all the measures proposed in paragraphs 4 and 5 can not only remove the current State budget deficit (2009-2010) but also provide a surplus. This will be used to increase public spending on education, health, popular housing subsidy.. The reconstruction of a public social sector in these areas does not impose discriminatory measures against private activities of a similar nature.

7.The credit must be placed under the control of the Central Bank. Extravagant facilities granted to monopolies should be abolished in favor of the expansion of credit to small businesses in action or that could be created in this perspective. Specific studies have been conducted in the areas concerned, craft, industrial, transport and service. The demonstration has been made ??that the candidates to take initiatives in the direction of creating business and employments exist (particularly among unemployed graduates).

8.Programs offered by the components of the movement remains less clear with regard to the peasant question. The reason is that the movement of resistance to the expropriation of small farmers accelerated since the current policies of "modernization" of the World Bank were adopted remains fragmented and never went out of the village concerned - especially because of the fierce repression to which it is submitted and the non-recognition of its legality.

The current claim of the movement - mainly urban, admittedly - is simply passing laws making it harder for the eviction of tenants unable to pay excess rents charged on them and the expropriation of indebted smallholders.. In particular, it advocates a return to a law fixing the maximum rent (they were later freed by the successive laws revising the agrarian reform).

But it should go further. Progressive organizations of agronomists have produced concrete projects and argued for ensuring the development of the small peasantry. Improved irrigation methods (drip etc.), choice of rich and intensive cultures (vegetables and fruits), remove of the upstream monopoly control of inputs by suppliers, remove of the downstream monopoly power through the creation of marketing cooperative associated with consumer cooperatives. But it remains to establish an enhanced communication between these organizations of agronomists and agricultural smallholders involved. Legalization of organizations of farmers, their federation at the provincial and national levels should facilitate progress in this direction.

9.The action program set out in paragraphs above would certainly initiate a resumption of healthy and sustainable economic growth. The argument advanced by liberal critics - that would ruin any hope of new entries of capital from external sources - do not hold. The experience of Egypt and other countries, particularly in Africa, who have agreed to comply fully with the requirements of liberalism and renounced to develop by themselves a project of authentic development shows that these countries do not “ attract" foreign capital despite their uncontrolled opening (precisely because of it).Foreign capital will simply then conduct raid operations on the resources of the countries concerned, supported by the state and collusion of comprador capitalism .On the other end emerging countries who actively implement a national development project do offer real opportunities to foreign investment that accept to engage in these national projects, and accept the constraints imposed on them by the state as well as the adjustment of profits at reasonable rates.

10.The government in Cairo, composed exclusively of Muslim Brotherhood chosen by the President Morsi has immediately declared its unconditional adherence to all the principles of liberalism, and taken measures to accelerate their implementation, and deployed to this end all means of repression inherited from the former regime. The state and comprador capitalism connivance continue ! Popular consciousness that there is no change is growing as evidenced of the success of popular demonstrations on 12 and 19 October. The movement continues! The people say in the streets : “the revolution has not changed the regime, but it has changed the people”.

11.The program of immediate demands which I have traced the dominant lines here only concerns the economic and social challenge. Of course, the movement also discusses its political sides: the draft constitution, the democratic and social rights, the required " citizens state" ( Dawla al muwatana) contrasting with the proposed theocratic state (Dawla al Gamaa al islamiya).These issues have not been addressed here.

(Prepared by Samir Amin in October 2012)

 

Last Updated on Saturday, 16 March 2013 12:28
 
De l’audace, encore de l’audace PDF Print E-mail
Written by Webmaster   
Saturday, 16 March 2013 12:19

 

 

 

 

De l’audace, encore de l’audace

 

 

SAMIR AMIN

 

La conjoncture historique produite par l’implosion du capitalisme contemporain impose à la gauche radicale, au Nord comme au Sud, d’avoir de l’audace dans la formulation de son alternative politique au système en place. L’objet de ce papier est de montrer pourquoi cette exigence puis ce que j’entends par elle.

 

Pourquoi de l’audace ?

1. Le capitalisme contemporain est un capitalisme de monopoles généralisés. J’entends par là que les monopoles constituent désormais non plus des îles (fussent-elles importantes) dans un océan de firmes qui ne le sont pas – et qui, de ce fait, sont encore relativement autonomes – mais un système intégré et que, de ce fait, ces monopoles contrôlent désormais étroitement l’ensemble de tous les systèmes productifs. Les petites et moyennes entreprises, et même les grandes entreprises qui ne relèvent pas elles-mêmes de la propriété formelle des ensembles oligopolistiques concernés – sont enfermées dans des réseaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval par les monopoles. Leur marge d’autonomie s’est rétrécie de ce fait comme une peau de chagrin. Ces unités de production sont devenues des sous-traitants des monopoles.

 

Ce système des monopoles généralisés est le produit d’une étape nouvelle de la centralisation du capital dans les pays de la triade (les Etats Unis, l’Europe occidentale et centrale, le Japon) qui s’est déployée au cours des années 1980 et 1990.

 

Simultanément ces monopoles généralisés dominent l’économie mondiale. La « mondialisation » est le nom qu’ils ont eux-mêmes donné à l’ensemble des exigences par lesquelles ils exercent leur contrôle sur les systèmes productifs des périphéries du capitalisme mondial (le monde entier au-delà des partenaires de la triade). Il ne s’agit de rien d’autre que d’une étape nouvelle de l’impérialisme.

 

2. Le capitalisme des monopoles généralisés et mondialisés constitue un système qui assure à ces monopoles la ponction d’une rente de monopole prélevée sur la masse de la plus value (transformée en profits) que le capital extrait de l’exploitation du travail. Dans la mesure où ces monopoles opèrent dans les périphéries du système mondialisé cette rente de monopole devient une rente impérialiste. Le procès d’accumulation du capital – qui définit le capitalisme dans toutes ses formes historiques successives – est, de ce fait, commandé par la maximisation de la rente monopolistique/impérialiste.

 

Ce déplacement du centre de gravité de l’accumulation du capital est à l’origine de la poursuite continue de la concentration des revenus et des fortunes, au bénéfice de la rente des monopoles, largement accaparée par les oligarchies (« plutocraties ») qui gouvernent les groupes oligopolistiques, au détriment des rémunérations du travail et même des rémunérations du capital non monopolistique.

 

3. Ce déséquilibre en croissance continue est lui-même, à son tour, à l’origine de la financiarisation du système économique. J’entends par là qu’une fraction croissante du surplus ne peut plus être investie dans l’élargissement et l’approfondissement des systèmes productifs et que le « placement financier » de cet excédent croissant constitue alors la seule alternative possible pour la poursuite de l’accumulation commandée par les monopoles.

 

La mise en place de systèmes permettant cette financiarisation opère par différents moyens inventés et imposés à cet effet : (i) la soumission de la gestion des firmes au principe de la « valeur actionnariale », (ii) la substitution de systèmes de retraites par capitalisation (les Fonds de Pension) aux systèmes de retraites par répartition, (iii) l’adoption du principe des « changes flexibles », (iv) l’abandon du principe de la détermination du taux de l’intérêt – le prix de la « liquidité » – par les banques centrales et le transfert de cette responsabilité au « marché ».

 

La financiarisation a transféré à une trentaine de banques géantes de la triade la responsabilité majeure dans la commande de la reproduction de ce système de l’accumulation. Ce qu’on appelle pudiquement « les marchés » ne sont alors rien d’autre que les lieux où se déploient les stratégies de ces agents dominants la scène économique.

 

A son tour cette financiarisation, qui accuse la croissance de l’inégalité dans la répartition des revenus (et des fortunes), génère le surplus grandissant dont elle se nourrit. Les « placements financiers » (ou encore les placements de spéculation financière) poursuivent leur croissance à des rythmes vertigineux, sans commune mesure avec ceux de la « croissance du PIB » (elle-même devenue de ce fait largement fictive) ou ceux de l’investissement dans l’appareil productif.

 

La croissance vertigineuse des placements financiers exige – et alimente – entre autre celle de la dette, dans toutes ses formes, et en particulier celle de la dette souveraine. Lorsque les gouvernements en place prétendent poursuivre l’objectif de « réduction de la dette », ils mentent délibérément. Car la stratégie des monopoles financiarisés a besoin de la croissance de la dette (qu’ils recherchent et non combattent) – un moyen financièrement intéressant d’absorber le surplus de rente des monopoles. Les politiques d’austérité imposées, « pour réduire la dette » dit-on, ont, au contraire, pour conséquence (recherchée) d’en augmenter le volume.

 

4. C’est ce système – qualifié vulgairement de « néolibéral », en fait le système du capitalisme des monopoles généralisés, « mondialisés » (impérialistes) et financiarisés (par nécessité imposée pour sa reproduction) qui implose sous nos yeux. Ce système, visiblement incapable de surmonter ses contradictions internes grandissantes, est condamné à poursuivre sa course folle.

 

La « crise » du système n’est pas due à autre chose qu’à son propre « succès ». En effet jusqu’à ce jour la stratégie déployée par les monopoles a toujours donné les résultats recherchés: les plans « d’austérité », les plans dits sociaux (en fait antisociaux) de licenciement, s’imposent toujours, en dépit des résistances et des luttes. L’initiative demeure toujours, jusqu’à ce jour, dans les mains des monopoles (« les marchés ») et de leur serviteurs politiques (les gouvernements qui soumettent leurs décisions  aux exigences dites du « marché »).

 

5. Dans ces conditions le capital des monopoles a ouvertement déclaré la guerre aux travailleurs et aux peuples. Cette déclaration trouve sa formulation dans la sentence « le libéralisme n’est pas négociable ». Le capital des monopoles entend donc poursuivre sa course folle et non pas en ralentir le rythme. La critique que je ferai plus loin des propositions de « régulation » s’inscrit dans cette logique.

 

Nous ne sommes pas dans un moment historique où la recherche d’un « compromis social » constitue une alternative possible. Il y a eu de tels moments dans l’histoire, comme par exemple dans l’après guerre, avec les compromis social capital/travail propres à l’Etat social démocrate en Occident, au socialisme réellement existant de l’Est, aux projets nationaux populaires du Sud. Mais notre moment historique n’est pas de ceux là. Le conflit oppose donc le capital des monopoles aux travailleurs et aux peuples invités à une capitulation sans condition. Les stratégies défensives de résistance sont, dans ces conditions, inefficaces, appelées à être toujours finalement vaincues. Face à la guerre déclarée par le capital des monopoles, les travailleurs et les peuples doivent développer des stratégies qui leur permettent de passer à l’offensive.

 

Cette conjoncture de guerre sociale s’accompagne nécessairement par la prolifération des conflits politiques internationaux et des interventions militaires des puissances impérialistes de la triade. La stratégie de « contrôle militaire de la Planète » par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l’Otan constitue en dernier ressort le seul moyen par lequel les monopoles impérialistes de la triade peuvent espérer poursuivre leur domination sur les peuples, les nations et les Etats du Sud.

 

Face à ce défi (la guerre déclarée par les monopoles), quelles sont les réponses alternatives proposées ?

 

Première réponse : la « régulation des marchés » (financiers et autres).

Il s’agit là d’initiatives que les monopoles et les pouvoirs à leur service prétendent envisager. En fait il ne s’agit là que d’une rhétorique creuse, destinée à tromper les opinions publiques. Ces initiatives ne peuvent pas arrêter la course folle à la rentabilité financière qui est le produit de la logique de l’accumulation commandée par les monopoles. Elles ne constituent donc qu’une fausse alternative.

 

Seconde réponse : le retour aux modèles de l’après guerre.

Ces réponses alimentent une triple nostalgie : (i) la refondation d’une « sociale démocratie » véritable en Occident ; (ii) la résurrection de « socialismes » fondés sur les principes qui ont gouverné ceux du XXe siècle ; (iii) le retour aux formules du nationalisme populaire dans les périphéries du Sud. Comme on peut le voir ces nostalgies imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles, en l’obligeant à régresser sur les positions qui étaient les siennes en 1945. Elles ignorent que l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière. Il faut s’attaquer au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui, et non à ce qu’on aurait souhaité qu’il soit, en imaginant le blocage de son évolution. Il reste que ces nostalgies continuent à hanter des segments importants des gauches à travers le monde.

 

Troisième réponse : la recherche d’un consensus « humaniste ».

Je définis les vœux pieux de cette manière précise : l’illusion qu’un consensus qui associe les porteurs d’intérêts fondamentalement conflictuels serait possible . L’écologie naïve, entre autre, partage cette illusion.

 

Quatrième réponse : les illusions passéistes.

Ces illusions invoquent la « spécificité » et le « droit à la différence » sans se soucier d’en comprendre la portée et le sens. Le passé aurait déjà répondu aux questions d’avenir. Ces « culturalismes » peuvent revêtir des formes para religieuses ou ethniques. Les théocraties et les ethnocraties constituent alors des substituts commodes aux luttes sociales démocratiques qu’elles évacuent de leur agenda.

 

Cinquième réponse : la priorité aux « libertés individuelles ».

L’éventail des réponses fondées sur cette priorité, considérée comme la « valeur suprême » et même exclusive, intègre dans ses rangs les inconditionnels de la « démocratie électorale représentative », assimilée à la démocratie tout court. La formule dissocie la démocratisation des sociétés du progrès social, et tolère même de facto son association avec la régression sociale, au prix de risquer de décrédibiliser la démocratie, réduite au statut de farce tragique.

Mais il existe des formes de cette posture encore plus dangereuses. Je fais référence ici à certains courants « post modernistes » (à Toni Negri en particulier) qui imaginent que l’individu est déjà devenu le sujet de l’histoire, comme si le communisme, qui permettra à l’individu réellement émancipé des aliénations marchandes de devenir effectivement le sujet de l’histoire, était déjà là !

 

On voit bien que toutes ces réponses, dont celles de droite (les « régulations » qui ne remettent pas en cause la propriété privée des monopoles), ne sont pas sans trouver d’échos puissants dans les majorités des peuples de gauche tels qu’ils sont encore.

 

6.La guerre déclarée par le capitalisme des monopoles généralisés de l’impérialisme contemporain n’a rien à craindre des fausses alternatives dont j’ai dessiné ici les lignes directrices.

 

Alors, que faire ?

Le moment nous offre l’occasion historique d’aller bien plus loin ; il impose comme seule réponse efficace une radicalisation audacieuse dans la formulation d’alternatives capables de faire passer les travailleurs et les peuples à l’offensive, de mettre en déroute la stratégie de guerre de l’adversaire. Ces formulations, fondées sur l’analyse du capitalisme contemporain réellement existant, doivent regarder en face l’avenir à construire, et tourner le dos aux nostalgies du passé et aux illusions identitaires ou consensuelles.

Des programmes audacieux pour la gauche radicale

J’organiserai les propositions générales qui suivent dans trois rubriques : (i) socialiser la propriété de monopoles ; (ii) dé-financiariser la gestion de l’économie ; (iii) dé-mondialiser les rapports internationaux.

 

Socialiser la propriété des monopoles

L’efficacité de la réponse alternative nécessaire exige la remise en cause du principe même de la propriété privée du capital des monopoles. Proposer de « réguler » les opérations financières, de restituer aux marchés leur « transparence » pour permettre aux « anticipations des agents » d’être « rationnelles », définir les termes d’un consensus sur ces réformes, sans abolir la propriété privée des monopoles, ce n’est rien d’autre que jeter de la poudre aux yeux des publics naïfs. Car on invite alors les monopoles eux-mêmes à « gérer » ces réformes, contre leur intérêt propre, en ignorant qu’ils conservent mille et un moyens d’en contourner les objectifs.

 

L’objectif du projet alternatif doit être d’inverser la direction de l’évolution sociale (du désordre social) produite par les stratégies des monopoles, d’assurer l’emploi maximal et de le stabiliser, de garantir des salaires convenables en croissance parallèle à celle de la productivité du travail social. Cet objectif est tout simplement impossible sans exproprier le pouvoir des monopoles.

 

Le « logiciel des théoriciens de l’économie » doit être reconstruit (comme l’écrit François Morin). Car l’absurde et impossible théorie économique des « anticipations » expulse la démocratie de la gestion de la décision économique. Avoir de l’audace, c’est ici reformuler dans la perspective radicale exigée les réformes de l’enseignement, non seulement pour la formation des économistes, mais également pour celle de tous ceux appelés à occuper des fonctions de cadres.

 

Les monopoles sont des ensembles institutionnels qui doivent être gérés selon les principes de la démocratie, en conflit frontal avec ceux qui sacralisent la propriété privée. Bien que l’expression de « biens communs », importé du monde anglo-saxon, soit par elle-même toujours ambigüe parce que déconnectée du débat sur le sens des conflits sociaux (le langage anglo-saxon veut ignorer délibérément la réalité des classes sociales), on pourrait à la rigueur l’invoquer ici en qualifiant les monopoles précisément de « biens communs ».

 

L’abolition de la propriété privée des monopoles passe par leur nationalisation. Cette première mesure juridique est incontournable. Mais l’audace consiste ici à proposer des plans de socialisation de la gestion des monopoles nationalisés et à promouvoir des luttes sociales démocratiques qui engagent sur cette longue route.

 

Je donnerai ici un exemple concret de ce que pourraient être ces plans de socialisation.

 

Les agriculteurs « capitalistes » (ceux des pays capitalistes développés) comme les agriculteurs « paysans » (en majorité au Sud) sont tous prisonniers en amont des monopoles qui leur fournissent les intrants et le crédit, en aval de ceux dont ils dépendent pour la transformation, le transport et la commercialisation de leurs produits. De ce fait ils ne disposent d’aucune autonomie réelle dans la prise de leurs « décisions ». De surcroit les gains de productivité qu’ils réalisent sont pompés par les monopoles qui les réduisent au statut de « sous traitants » de fait. Quelle alternative ?

 

Il faudrait pour cela substituer aux monopoles concernés des institutions publiques dont une loi cadre fixerait le mode de constitution des directoires. Ceux-ci seraient constitués par des représentants : (i) des paysans (les intéressés principaux) ; (ii) des unités d’amont (usines de fabrication des intrants, banques) et d’aval (industries agro-alimentaires, chaînes de distribution) ; (iii) des consommateurs ; (iv) des pouvoirs locaux (intéressés par l’environnement naturel et social – écoles, hôpitaux, urbanisme et logements, transports) ; (v) de l’Etat (les citoyens). Les représentants des composantes énumérés ici seraient eux-mêmes choisis selon des procédures cohérentes avec leur mode propre de gestion socialisée, puisque par exemple les unités de production d’intrants seraient elles mêmes gérées par des directoires composites associant les travailleurs directement employés par les unités concernées, ceux qui sont employés par des unités de sous-traitance etc. On devrait concevoir ces constructions par des formules qui associent les cadres de gestion à chacun de ces niveaux, comme les centres de recherche scientifique et technologique indépendants et appropriés. On pourrait même concevoir une représentation des fournisseurs de capitaux (les « petits actionnaires ») hérités de la nationalisation, si on le juge utile.

 

Il s’agit donc de formules institutionnelles beaucoup plus complexes que ne le sont celles de « l’autogestion » ou de la « coopérative » telles que nous les connaissons. Il s’agit de formules à inventer qui permettraient l’exercice d’une démocratie authentique dans la gestion de l’économie, fondée sur la négociation ouverte entre les parties prenantes. Une formule qui associe donc systématiquement démocratisation de la société et progrès social, en contrepoint de la réalité capitaliste qui dissocie la démocratie – réduite à la gestion formelle de la politique – des conditions sociales – abandonnées à ce que le « marché », dominé par le capital des monopoles, produit. Alors et alors seulement on pourrait parler de transparence authentique des marchés, régulés dans ces formes institutionnalisées de la gestion socialisée.

 

L’exemple choisi pourrait paraître marginal dans les pays capitalistes développés du fait que les agriculteurs n’y représentent qu’une très faible proportion des travailleurs (3 à 7 %) Par contre cette question est centrale dans les pays du Sud dont la population rurale restera importante encore longtemps. Ici l’accès à la terre, qui doit être garanti à tous (avec la moindre inégalité possible dans cet accès) s’inscrit dans les principes fondamentaux de l’option en faveur d’une agriculture paysanne (je renvoie ici à mes développements plus fournis sur la question). Mais dire « agriculture paysanne » ne doit pas être compris comme synonyme d’« agriculture stagnante » (voire « réserve folklorique »). Et le progrès nécessaire de cette agriculture paysanne exige certaines « modernisations » (même si ce terme est impropre car il suggère immédiatement à beaucoup la modernisation par le capitalisme). Des intrants plus efficaces, des crédits, un écoulement convenable des productions sont nécessaires pour donner du sens à l’amélioration de la productivité du travail paysan. Les formules proposées poursuivent l’objectif de permettre cette modernisation par des moyens et dans un esprit « non capitalistes », c'est-à-dire s’inscrivant dans une perspective socialiste.

 

Evidemment l’exemple concret choisi ici n’est pas le seul dont il faudrait imaginer l’institutionnalisation. Les nationalisations/socialisations de la gestion des monopoles de l’industrie et des transports, celles des banques et des autres institutions financières devraient être imaginées dans le même esprit, mais en tenant compte pour la constitution de leurs directoires de la spécificité de leurs fonctions économiques et sociales. Encore une fois ces directoires devraient associer les travailleurs de l’entreprise et ceux des sous-traitants, les représentants des industries d’amont, les banques, les institutions de recherche, les consommateurs, les citoyens.

 

La nationalisation/socialisation des monopoles répond à une exigence fondamentale, qui constitue l’axe du défi auquel les travailleurs et les peuples sont confrontés dans le capitalisme contemporain des monopoles généralisés. Elle seule permet de mettre un terme à l’accumulation par dépossession qui commande la logique de la gestion de l’économie par les monopoles.

 

L’accumulation dominée par les monopoles ne peut en effet se reproduire qu’à la condition que l’aire soumise à la « gestion des marchés » soit en expansion continue. Celle-ci est obtenue par la privatisation à outrance des services publics (dépossession des citoyens), et de l’accès aux ressources naturelles (dépossession des peuples). La ponction que la rente des monopoles opère sur les revenus du capital des unités économiques « indépendantes » est elle-même une dépossession (de capitalistes !) par l’oligarchie financière.

 

La dé-financiarisation : un monde sans Wall Street

 

La nationalisation/socialisation des monopoles abolit déjà par elle-même le principe de la « valeur actionnariale » imposé par la stratégie de l’accumulation au service de la rente des monopoles. Cet objectif est essentiel pour tout programme audacieux de sortie des ornières dans lesquelles la gestion de l’économie contemporaine est enlisée. Sa réalisation coupe l’herbe sous les pieds de la financiarisation de cette gestion. Revient-on par là même à cette fameuse « euthanasie des rentiers » préconisée par Keynes en son temps ? Pas nécessairement et encore moins intégralement. L’épargne peut être encouragée par une récompense financière, mais à condition d’en définir d’une manière précise les origines (épargne des ménages de travailleurs, des entreprises, des collectivités) et les conditions de leur rémunération. Le discours concernant l’épargne macroéconomique dans la théorie économique conventionnelle cache en réalité l’organisation de l’accès exclusif des monopoles au marché des capitaux. Sa prétendue « rémunération par les marchés » n’est alors rien d’autre que le moyen de garantir la croissance des rentes de monopoles.

 

Bien entendu la nationalisation/socialisation des monopoles implique celle des banques, au moins des majeures d’entre elles. Mais la socialisation de leur intervention (les « politiques de crédit ») comporte des spécificités qui imposent une conception adéquate dans la constitution de leurs directoires. La nationalisation au sens classique du terme impliquait seulement la substitution de l’Etat aux conseils d’administration formés par les actionnaires privés. Cela permettrait déjà, en principe, la mise en œuvre par les banques des politiques de crédit formulés par l’Etat ; et cela n’est déjà pas rien. Mais cela ne suffit certainement pas dès lors qu’on a pris conscience que la socialisation implique la participation directe dans la gestion bancaire des partenaires sociaux concernés. Bien entendu ici également « l’autogestion » – la gestion des banques par leur personnel – n’est pas la formule qui répond aux questions posées. Les personnels concernés doivent certes être associés aux décisions concernant leurs conditions de travail, mais guère plus, car ils n’ont rien à dire concernant les politiques de crédit à mettre en œuvre.

 

Si les directoires bancaires doivent associer les intérêts – conflictuels – de ceux qui fournissent les crédits (les banques) et de ceux qui les reçoivent (les « entreprises ») la formule est à penser concrètement en relation avec ce que sont ces dernières et ce qu’elles demandent. Une recomposition du système bancaire, trop centralisé surtout depuis que les régulations financières traditionnelles des deux siècles passés ont été abandonnées au cours des quatre dernières décennies, s’impose. Il y a là un argument fort pour justifier la reconstruction de spécialisations bancaires, selon les destinataires de leurs crédits et selon la fonction économique de ceux-ci (fourniture de liquidités à court terme, contribution au financement des investissements à moyen et long termes). On pourrait alors par exemple concevoir une « banque de l’agriculture » (ou un ensemble coordonné de banques de l’agriculture) dont la clientèle serait constituée non pas seulement par les agriculteurs et les paysans mais également par les unités d’intervention en amont et en aval de l’agriculture décrites plus haut. Son directoire associerait alors d’une part les « banquiers » (le personnel dirigeant de la banque, eux-mêmes choisis par le directoire) et d’autre part les clients (les agriculteurs ou les paysans, les unités d’amont et d’aval). On devrait imaginer d’autres ensembles bancaires articulés sur les secteurs industriels, dont les directoires associeraient les clientèles industrielles, les centres de recherche et de technologies, des services compétents dans le domaine du contrôle des effets écologiques des modes de production mis en œuvre, garantissant de ce fait le risque minimal (sachant bien qu’aucune action humaine ne comporte de risque zéro), objet lui-même de débats démocratiques transparents.

 

La dé financiarisation de la gestion économique implique également deux séries de mesures législatives. Les premières concernent la suppression pure et simple des fonds de spéculation (hedge funds), dont un Etat souverain peut toujours interdire les opérations sur le territoire national. Les secondes concernent les Fonds de Pension, devenus d’ailleurs des opérateurs majeurs dans la financiarisation du système économique. Ces fonds ont été conçus – d’abord aux Etats Unis bien entendu – pour transférer aux salariés les risques qui normalement sont encourus par le capital et constituent la raison même invoquée pour légitimer sa rémunération ! Il s’agit donc d’une opération scandaleuse, en contradiction manifeste avec le discours idéologique de défense du capitalisme ! Mais cette « invention » convient parfaitement au déploiement des stratégies de l’accumulation dominée par les monopoles. Leur abolition s’impose, au bénéfice de systèmes de retraites par répartition, qui, par leur nature même, permettent et imposent le débat démocratique pour la détermination des montants et durées de cotisation et des rapports entre les montants des pensions et les rémunérations salariales. Ces systèmes ont la vocation normale, dans une démocratie respectueuse des droits sociaux, à être généralisés à tous les travailleurs. Cependant, à la rigueur, et par souci de ne rien « interdire » qui soit souhaité par un groupe d’individus, des retraites complémentaires servis par des fonds de pension pourraient être autorisées.

 

L’ensemble des mesures de dé financiarisation suggérées ici conduisent à une conclusion évidente : « un monde sans Wall Street », pour reprendre le titre du livre de François Morin, est possible et souhaitable.

 

Dans ce monde la vie économique demeure largement régulée par le « marché ». Mais il s’agit alors de marchés pour la première fois réellement transparents, régulés par la négociation démocratique d’authentiques partenaires sociaux (pour la première fois également ceux-ci ne sont plus des adversaires comme ils le sont nécessairement dans le capitalisme). Ce qui est aboli, c’est le « marché » financier – opaque par nature – soumis aux exigences de sa gestion au bénéfice des monopoles. On pourrait discuter davantage pour savoir s’il est utile ou non de « fermer les bourses », les opérations de transfert éventuel des droits de propriété tant dans leurs formes privées que dans leurs formes sociales étant conduites « autrement », ou si l’on conserve des bourses refondées à cette fin. Le symbole en tout cas – « un monde sans Wall Street » – conserve toute sa force.

 

La dé financiarisation n’implique certainement pas l’abolition de la politique macroéconomique et en particulier celle de la gestion macro du crédit. Tout au contraire elle en rétablit l’efficacité en la libérant de sa soumission aux stratégies de maximisation de la rente des monopoles. La restauration des pouvoirs des banques centrales nationales, non plus « indépendantes » mais dépendantes à la fois de l’Etat et des marchés régulés par la négociation démocratique des partenaires sociaux, donne à la formulation de la politique macro de crédit toute son efficacité au service d’une gestion socialisée de l’économie.

 

Au plan international : la déconnexion

 

Je reprendrai ici le terme de déconnexion que j’ai proposé il y a déjà un demi siècle, auquel la langue contemporaine semble substituer le synonyme de « dé-globalisation/dé-mondialisation ». Je rappelle que je n’ai jamais entendu par déconnexion un repli autarcique, mais une inversion stratégique dans la vision des rapports internes/externes, en réponse aux exigences incontournables d’un développement autocentré. La déconnexion favorise la reconstruction d’une mondialisation fondée sur la négociation, et non la soumission aux intérêts exclusifs des monopoles impérialistes. Elle favorise la réduction des inégalités internationales.

 

La déconnexion s’impose du fait que les mesures préconisées dans les deux sections qui précèdent ne pourront véritablement jamais être mises en œuvre à l’échelon mondial, ni même à celui d’ensembles régionaux (comme l’Europe). Elles ne peuvent être amorcées que dans le cadre des Etats/nations les plus avancés par l’ampleur et la radicalité des luttes sociales et politiques, s’assignant l’objectif de s’engager dans la voie de la socialisation de la gestion de leur économie.

 

L’impérialisme, dans les formes qui ont été les siennes jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, avait construit le contraste centres impérialistes industrialisés/périphéries dominées interdites d’industries. Les victoires des mouvements de libération nationale ont amorcé l’industrialisation des périphéries, à travers les mises en œuvre de politiques de déconnexion exigées par leur option en faveur d’un développement autocentré. Associées à des réformes sociales plus ou moins radicales, ces déconnexions ont créé les conditions de « l’émergence » ultérieure de ceux de ces pays qui étaient allé le plus loin dans cette voie, la Chine en tête du peloton bien entendu. Cependant l’impérialisme de la triade, contraint de reculer et de «s’ajuster » aux conditions de cette époque révolue, s’est reconstruit sur des bases nouvelles, fondées sur des « avantages » dont il entend garder le privilège de l’exclusivité et que j’ai classés dans cinq rubriques : le contrôle des technologies de pointe, de l’accès aux ressources naturelles de la planète, du système monétaire et financier intégré à l’échelle mondiale, des systèmes de communication et d’information, des armements de destruction massive.

 

La forme principale de la déconnexion aujourd’hui se définit alors précisément par la remise en cause de ces cinq privilèges de l’impérialisme contemporain. Les pays émergents sont engagés sur cette voie, avec plus ou moins de détermination évidemment. Certes leur succès antérieur lui-même leur a permis, au cours des deux dernières décennies, d’accélérer leur développement, industriel en particulier, dans le système mondialisé « libéral » et par des moyens « capitalistes » ; et ce succès a alimenté des illusions concernant la possibilité de poursuite dans cette voie, autrement dit de se construire comme de nouveaux « partenaires capitalistes égaux ». La tentative de « coopter » les plus prestigieux de ces pays par la création du G 20 a encouragé ces illusions. Mais avec l’implosion en cours du système impérialiste (qualifié de « mondialisation ») ces illusions sont appelées à se dissiper. Le conflit entre les puissances impérialistes de la triade et les pays émergents est déjà visible, et est appelé à s’aggraver. Si elles veulent aller de l’avant les sociétés des pays émergents seront contraintes de se tourner davantage vers des modes de développement autocentrés tant aux plans nationaux que par le renforcement des coopérations Sud-Sud. L’audace consiste ici à s’engager avec fermeté et cohérence dans cette voie, en associant les mesures de déconnexion qu’elle implique à des avancées sociales progressistes.

 

L’objectif de cette radicalisation est triple et associe la démocratisation de la société, le progrès social et des postures anti-impérialistes conséquentes. Un engagement dans cette voie est possible, non pas seulement dans les sociétés des pays émergents, mais également dans les « laissés pour compte » du grand Sud. Ces pays avaient été véritablement recolonisés à travers les programmes d’ajustement structurel des années 1980. Leurs peuples sont désormais en révolte ouverte, qu’ils aient déjà marqué des points (en Amérique du Sud) ou pas encore (dans le monde arabe). L’audace consiste ici pour les gauches radicales dans les sociétés en question de prendre la mesure du défi et de soutenir la poursuite et la radicalisation nécessaire des luttes en cours.

 

La déconnexion des pays du Sud prépare la déconstruction du système impérialiste en place. La chose est particulièrement visible dans les domaines concernés par la gestion du système monétaire et financier mondialisé, comme il l’est par l’hégémonie du dollar. Mais attention : il est illusoire de penser pouvoir substituer à ce système un « autre système monétaire et financier mondial » mieux équilibré et plus favorable au développement des périphéries. Comme toujours la recherche d’un « consensus » international permettant cette reconstruction par en haut relève des vœux pieux et de l’attente du miracle. Ce qui est à l’ordre du jour c’est la déconstruction du système en place – son implosion – et la reconstruction de systèmes alternatifs nationaux (pour les pays continents) ou régionaux, comme certains projets de l’Amérique du Sud en amorcent la construction. L’audace consiste ici à aller de l’avant avec la plus grande résolution possible, sans trop s’inquiéter des ripostes de l’impérialisme aux abois.

 

Cette même problématique de la déconnexion/déconstruction concerne l’Europe, mise en place comme sous ensemble de la mondialisation dominée par les monopoles. Le projet européen a été pensé dès l’origine et construit systématiquement pour déposséder les peuples concernés des moyens d’exercer leur pouvoir démocratique. L’Union Européenne a été placée dans un régime de protectorat exercé par les monopoles. Avec l’implosion de la zone euro cette soumission qui abolit la démocratie réduite au statut de farce prend des allures extrêmes : comment les « marchés » (c'est-à-dire les monopoles) et les « agences de notation » (c'est-à-dire encore les monopoles) réagissent-ils ? Voilà la seule question désormais posée. Comment les peuples pourraient réagir ne fait plus l’objet de la moindre considération.

 

Il est alors évident qu’il n’y a pas ici non plus d’alternative à l’audace : « désobéir » aux règles imposées par la « Constitution  européenne », comme par la fausse banque centrale de l’euro. Autrement dit déconstruire les institutions de l’Europe et de la zone euro. Telle est la condition incontournable pour la reconstruction ultérieure d’une « autre Europe » (des peuples et des nations).

 

En conclusion : De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

Ce que j’ai entendu par audace c’est donc :

(i) Pour les gauches radicales dans les sociétés de la triade impérialiste l’engagement dans la construction d’un bloc social alternatif anti-monopoles.

(ii) Pour les gauches radicales dans les sociétés des périphéries l’engament dans la construction d’un bloc social alternatif anti-compradore.

 

Des avancées dans ces constructions, qui prendront leur temps, mais pourraient fort bien s’accélérer dés lors que la gauche radicale en amorcerait avec détermination le mouvement, s’inscrivent nécessairement comme des avancées sur la longue route du socialisme. Il s’agit donc de propositions de stratégies non pas de « sortie de la crise du capitalisme », mais de « sortie du capitalisme en crise » pour reprendre le titre d’un de mes ouvrages récents.

 

Nous sommes dans une période cruciale de l’histoire. La seule légitimité du capitalisme est d’avoir créé les conditions de son dépassement socialiste, entendu comme une étape supérieure de la civilisation. Le capitalisme est désormais un système obsolète, dont la poursuite du déploiement ne produit plus que la barbarie ; et il n’y a plus d’autre capitalisme possible. L’issue de ce conflit de civilisation est incertain, comme toujours. Ou bien les gauches radicales parviendront, par l’audace de leurs initiatives, à arracher des avancées révolutionnaires, ou bien la contre révolution l’emportera. Il n’y a pas de compromis durable entre ces deux réponses au défi.

 

Toutes les stratégies des gauches non radicales ne sont en fait que des non-stratégies, c'est-à-dire des ajustements au jour le jour aux vicissitudes du système en implosion. Et si les pouvoirs en place veulent, comme le Guépard, « tout changer afin que rien ne change », les candidats de la gauche non radicale croient possible de « changer la vie sans toucher aux pouvoirs des monopoles » ! Les gauches non radicales n’arrêteront pas le triomphe de la barbarie capitaliste. Elles ont déjà perdu la bataille, faute de vouloir la livrer.

 

De l’audace : il faut pour faire coïncider l’automne du capitalisme, annoncé par l’implosion de son système, avec un authentique printemps des peuples, devenu possible.

 

Références :

 

Samir Amin, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ; Le temps des cerises, 2009.

Samir Amin, Du capitalisme à la civilisation ; Syllepse, 2008.

Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union Européenne ; Les mille et une nuits, 2011.

Jacques Nikonoff, Sortir de l’euro ; Mes mille et une nuits, 2011.

François Morin, Un monde sans Wall Street ; Le seuil, 2011.

 

 

NOVEMBRE 2011

 
Qu’est-ce que « l’émergence » ? PDF Print E-mail
Written by Webmaster   
Saturday, 16 March 2013 12:15

Qu’est-ce que « l’émergence » ?

SAMIR AMIN

Ce terme fait l’objet d’utilisations par les uns et les autres dans des contextes différents à l’extrême et le plus souvent sans que la précaution d’en préciser le sens ait été prise. Je préciserai donc ici le sens que je donnerai à l’ensemble des transformations économiques, sociales, politiques et culturelles qui permet de parler « d’émergence » d’un Etat, d’une nation et d’un peuple qui a été placé dans une situation périphérique (au sens que j’ai moi-même donné à cette qualification) au sein du système capitaliste mondial.

L’émergence ne se mesure ni par un taux de croissance du PIB (ou des exportations) élevé sur une période longue (plus d’une décennie), ni par le fait que la société concernée ait atteint un niveau élevé de son PIB per capita, comme le fait la Banque Mondiale, l’ensemble des institutions de la « coopération » des puissances occidentales et les économistes conventionnels.

L’émergence implique bien davantage : une croissance soutenue de la production industrielle dans le pays concerné et une montée en puissance dans la capacité de ces industries d’être compétitives à l’échelle mondiale. Encore faut-il préciser de quelles industries il s’agit et ce qu’on entend par compétitivité.

Il faut exclure de l’examen les industries extractives (mines et combustibles) qui peuvent à elles seules, dans des pays bien dotés par la nature de ce point de vue, produire une croissance accélérée sans entraîner dans son sillage l’ensemble des activités productives dans le pays concerné. L’exemple extrême de ces situations « non-émergentes » est celui des pays du Golfe, ou du Vénézuéla, du Gabon et d’autres.

Il faut également comprendre la compétitivité des activités productives dans l’économie considérée comme celle du système productif pris dans son ensemble et non d’un certain nombre d’unités de production envisagées par elles mêmes. Par les biais de la délocalisation ou de la sous traitance, des multinationales opérant dans les pays du Sud peuvent être à l’origine de la mise en place d’unités de production locales (filiales des transnationales ou autonomes) capables en effet d’exporter sur le marché mondial, ce qui leur vaut la qualification de compétitives dans le langage de l’économie conventionnelle. Ce concept tronqué de compétitivité, qui procède d’une méthode empiriste du premier degré, n’est pas le nôtre. La compétitivité est celle du système productif. Encore faut-il que celui-ci existe, c'est-à-dire que l’économie concernée soit constituée d’établissements productifs et de branches de la production suffisamment interdépendants pour qu’on puisse parler de système. La compétitivité de celui-ci dépend alors de facteurs économiques et sociaux divers, entre autre des niveaux généraux d’éducation et de formation des travailleurs de tous grades comme de l’efficacité de l’ensemble des institutions qui gèrent la politique économique nationale (fiscalité, droit des affaires, droits du travail, crédit, soutiens publics etc.). A son tour le système productif en question ne se réduit pas aux seules industries de transformation productives de biens manufacturés de production et de consommation (mais l’absence de celles-ci annule l’existence même d’un système productif digne de ce nom), mais intègre la production alimentaire et agricole comme les services exigés pour le fonctionnement normal du système (transports et crédit en particulier).

Un système productif réellement existant peut être néanmoins plus ou moins « avancé ». J’entends par là que l’ensemble de ses activités industrielles doit être qualifié : s’agit-il de productions « banales » ou de productions technologiques de pointe ? Il est important de situer le pays émergent de ce point de vue : dans quelle mesure est-il en voie de remonter dans l’échelle des valeurs produites ?

Le concept d’émergence implique donc une approche politique et holistique de la question. Un pays n’est émergent que dans la mesure où la logique mise en œuvre par le pouvoir s’assigne l’objectif de construire et de renforcer une économie autocentrée (fut-elle ouverte sur l’extérieur) et d’affirmer par là même sa souveraineté économique nationale. Cet objectif complexe implique alors que l’affirmation de cette souveraineté concerne tous les aspects de la vie économique. En particulier elle implique une politique qui permette de renforcer sa souveraineté alimentaire, comme également sa souveraineté dans le contrôle de ses ressources naturelles et l’accès à celles-ci hors de son territoire. Ces objectifs, multiples et complémentaires, font contraste avec ceux d’un pouvoir compradore qui se contente d’ajuster le modèle de croissance mis en œuvre dans le pays concerné aux exigences du système mondial dominant (« libéral-mondialisé ») et aux possibilités que celui-ci offre.

La définition de l’émergence proposée jusqu’ici ne dit rien concernant la perspective dans laquelle s’inscrit la stratégie politique de l’Etat et de la société concernés : capitalisme, ou socialisme ? Néanmoins cette question ne peut être évacuée du débat, car le choix de cette perspective par les classes dirigeantes produit des effets majeurs positifs ou négatifs du point de vue du succès même de l’émergence. Et sur ce plan je ne dirai pas que seule une option s’inscrivant dans une perspective capitaliste, qui met en œuvre des moyens de nature capitaliste (le contrôle et l’exploitation de la force de travail et une certaine liberté du marché), parce qu’elle serait « réaliste », est appelée à être couronnée de succès. Mais je ne dirai pas non plus que seule une option socialiste radicale qui remet en cause ces formes capitalistes (la propriété, l’organisation du travail, le contrôle du marché) est capable de s’inscrire dans la durée et de faire avancer la société concernée dans le système mondial.

Le rapport entre les politiques d’émergence d’une part et les transformations sociales qui l’accompagnent d’autre part ne dépend pas exclusivement de la cohérence interne des premières, mais également du degré de leur complémentarité (ou de leur conflictualité) avec les secondes. Les luttes sociales – luttes de classes et conflits politiques – ne viennent pas « s’ajuster » à ce que produit la logique du déploiement du projet d’Etat d’émergence ; elles constituent un déterminant de celui-ci. Les expériences en cours illustrent la diversité et les fluctuations de ces rapports. L’émergence est souvent accompagnée d’une aggravation des inégalités. Encore faut-il préciser la nature exacte de celles-ci : inégalités dont ces bénéficiaires sont une minorité infime ou une forte minorité (les classes moyennes) et qui se réalisent dans un cadre qui produit la paupérisation des majorités de travailleurs ou qui, au contraire, s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie de ceux-ci, quand bien même le taux de croissance de la rémunération du travail serait inférieur à celui des revenus des bénéficiaires du système. Autrement dit les politiques mises en œuvre peuvent associer ou pas l’émergence et la paupérisation. L’émergence ne constitue pas un statut définitif et figé qui qualifie le pays concerné ; elle est faite d’étapes successives, les premières préparant avec succès les suivantes ou au contraire engageant dans l’impasse.

De la même manière le rapport entre l’économie émergente et l’économie mondiale est lui-même en transformation constante et s’inscrit dans des perspectives générales différentes, soit que celles-ci favorisent le renforcement de la souveraineté ou au contraire l’affaiblissent, soit que celles-ci favorisent le renforcement de la solidarité sociale dans la nation ou au contraire l’affaiblissent. L’émergence n’est donc pas synonyme de croissance des exportations et montée en puissance du pays concerné mesuré de cette manière. Car cette croissance des exportations s’articule sur celle du marché interne à préciser (populaire, des classes moyennes) et la première peut devenir un soutien ou un obstacle à la seconde. La croissance des exportations peut donc affaiblir ou renforcer l’autonomie relative de l’économie émergente concernée dans ses rapports au système mondial.

On ne peut donc pas parler d’émergence en général, ni même de modèles (chinois, indien, brésilien, coréen) également en général. On doit examiner concrètement, pour chaque cas, les étapes successives de l’évolution émergente concernée, identifier leurs points forts et leurs faiblesses, analyser la dynamique du déploiement de leurs contradictions.

L’émergence est un projet politique et pas seulement économique. La mesure de son succès est donc donnée par sa capacité à réduire les moyens par lesquels les centres capitalistes dominants en place perpétuent leur domination, en dépit des succès économiques des pays émergents mesurés dans les termes de l’économie conventionnelle. J’ai pour ma part défini ces moyens en termes de contrôle par les puissances dominantes du développement technologique, de l’accès aux ressources naturelles, du système financier et monétaire global, des moyens d’information, de la disposition d’armes de destruction massive. Et j’ai soutenu la thèse de l’existence d’un impérialisme collectif de la triade (Etats Unis, Europe, Japon) qui entend conserver par tous les moyens ses positions privilégiées dans la domination de la planète et interdire aux pays émergents de remettre en question cette domination. J’en ai conclu que les ambitions des pays émergents entrent en conflit avec les objectifs stratégiques de la triade impérialiste, et que la mesure de la violence de ce conflit était donnée par le degré de radicalité des remises en cause par chacun par des pays émergents des privilèges du centre énumérés plus haut.

L’économie de l’émergence n’est donc pas dissociable de la politique internationale des pays concernés. S’alignent-ils sur la coalition politico-militaire de la triade ? acceptent-ils de ce fait les stratégies mises en œuvre par l’OTAN ? ou au contraire tentent-ils de les contrer ?

Les réflexions qui suivent concernent l’échec des tentatives d’émergence de la Turquie, de l’Iran et de l’Egypte, dans le passé lointain et proche, leur mise en déroute par les interventions des puissances impérialistes et/ou par l’essoufflement de leur capacité de faire face au défi, les concepts des classes dirigeantes en place aujourd’hui qui rendent douteuse la perspective d’une émergence de ces trois pays. Bien entendu ces réflexions se situent dans le cadre conceptuel défini dans les pages précédentes.

 

 

Emergence et lumpen développement

Il n’y a pas d’émergence sans une politique d’Etat, assise sur un bloc social confortable qui lui donne légitimité, capable de mettre en œuvre avec cohérence un projet de construction d’un système productif national autocentré et d’en renforcer l’efficacité par des politiques systématiques assurant à la grande majorité des classes populaires la participation aux bénéfices de la croissance.

Aux antipodes de l’évolution favorable que dessinerait un projet d’émergence authentique de cette qualité la soumission unilatérale aux exigences du déploiement du capitalisme mondialisé des monopoles généralisés ne produit que ce que j’appellerai un « lumpen-développement ». J’emprunte ici librement le vocable par lequel le regretté André Gunder Frank avait analysé une évolution analogue, mais dans d’autres conditions de temps et de lieu. Aujourd’hui le lumpen-développement est le produit de la désintégration social accélérée associée au modèle de « développement » (qui de ce fait ne mérite pas son nom) imposé par les monopoles des centres impérialistes aux sociétés des périphéries qu’ils dominent. Il se manifeste par la croissance vertigineuse des activités de survie (la sphère dite informelle), autrement dit par la paupérisation inhérente à la logique unilatérale de l’accumulation du capital.

On remarquera que je n’ai pas qualifié l’émergence de « capitaliste » ou de « socialiste ». Car l’émergence est un processus qui associe dans la complémentarité, mais également la conflictualité, des logiques de gestion capitaliste de l’économie et des logiques « non capitalistes » (donc potentiellement socialistes) de gestion de la société et de la politique.

Parmi ces expériences d’émergence certaines paraissent pleinement mériter la qualification, parce qu’elles ne sont pas associées à des processus de lumpen-développement ; il n’y a pas de paupérisation qui frappe les classes populaires, mais au contraire une progression de leurs conditions de vie, modeste ou plus affirmée. Deux de ces expériences sont visiblement intégralement capitalistes – celles de la Corée et de Taïwan (je ne discuterai pas ici des conditions historiques particulières qui ont permis le succès du déploiement du projet dans ces deux pays). Deux autres héritent du legs des aspirations de révolutions conduites au nom du socialisme – la Chine et le Vietnam. Cuba pourrait intégrer ce groupe s’il parvient à maîtriser les contradictions qu’il traverse actuellement.

Mais on connaît d’autres cas d’émergence qui sont associés au déploiement de processus de lumpen-développement d’une ampleur manifeste. L’Inde en fournit le meilleur exemple. Il y a bien ici des segments de la réalité qui correspondent à ce qu’exige et produit l’émergence. Il y a une politique d’Etat qui favorise le renforcement d’un système productif industriel conséquent, il y a une expansion des classes moyennes qui lui est associée, il y a une progression des capacités technologiques et de l’éducation, il y a une politique internationale capable d’autonomie sur l’échiquier mondial. Mais il y a également pour la grande majorité – les deux tiers de la société – paupérisation accélérée. Nous avons donc affaire à un système hybride qui associe émergence et lumpen-développement. On peut même mettre en relief le rapport de complémentarité entre ces deux faces de la réalité. Je crois, sans suggérer ici une généralisation abusive, que tous les autres cas de pays considérés comme émergents appartiennent à cette famille hybride, qu’il s’agisse du Brésil, de l’Afrique du Sud ou d’autres.

Mais il y a aussi – et c’est le cas de beaucoup d’autres pays du Sud – des situations dans lesquelles des éléments d’émergences ne se dessinent guère tandis que les processus de lumpen-développement occupent à peu près seuls toute la scène de la réalité. Les trois pays considérés ici – Turquie, Iran, Egypte – font partie de ce groupe et c’est la raison pour laquelle je les qualifie de non-émergents, dont les projets d’une émergence possible ont avorté.

 
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