Reconstruire le front Uni du Travail

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Reconstruire le front Uni du Travail

1. La population urbaine de la planète représente désormais environ la moitié de l’humanité, soit trois milliards au moins d’individus, l’autre moitié étant constituée de paysans (cf. la nouvelle question agraire et l’avenir des sociétés paysannes du tiers monde).

Les informations chiffrées concernant cette population permettent de faire le partage entre ce qu ‘on peut appeler les classes moyennes et les classes populaires.

Au stade contemporain de l’évolution capitaliste les classes dominantes, propriétaires formels des moyens de production principaux et cadres supérieurs associés à leur mise en œuvre, ne représentent qu’une fraction fort mineure de la population globale même si la part qu’elles prélèvent sur le revenu à la disposition de leurs sociétés est majeure. S’y ajoutent les classes moyennes au sens ancien du terme – non salariés, propriétaires de petites entreprises (et cadres moyens) qui ne sont pas nécessairement en déclin.

Mais la grande masse des travailleurs des segments modernes de la production est constituée de salariés dont la proportion dépasse alors les quatre cinquièmes de la population urbaine des centres développés. Cette masse se partage au moins en deux catégories entre lesquelles la frontière est à la fois visible de l’extérieur pour l’observateur, et vécue réellement comme telle dans la conscience des individus.

Il y a ceux qu’on peut qualifier de classes populaires « stabilisées » au sens qu’ils sont relativement sécurisés dans leur emploi, grâce entre autre à des qualifications professionnelles qui leur donnent un pouvoir de négociation avec les employeurs et sont de ce fait souvent organisés, dans certains pays tout au moins, dans des syndicats puissants. Dans tous les cas cette masse pèse d’un poids politique qui renforce leur capacité de négociation.

Les autres constituent les classes populaires précarisées formées pour partie de salariés fragilisés par leur faible capacité de négociation (du fait de leur faible qualification, de leur statut de non citoyens, ou de leur sexe – femmes, pour partie de non salariés (chômeurs formels, emplois dans l’informel pauvre). On qualifiera cette seconde catégorie des classes populaires de « précarisés », plutôt que de « peu ou non intégrés » (a fortiori « marginalisés »), parce que ces travailleurs sont parfaitement intégrés dans les logiques systémiques qui commandent l’accumulation du capital.

2. En croisant les informations disponibles pour les pays développés et pour certains pays du Sud (dont on extrapole les données) on obtient des ordres de grandeur des proportions que chacune des catégories définies ci-dessus représente dans la population urbaine de la planète.

Pourcentages de la population urbaine totale


Centres

Périphéries

Monde

Classes riches et moyennes

11

13

25

Classes populaires

24

54

75

stabilisées

(13)

(11)

(25)

précarisées

(9)

(43)

(50)

TOTAL

33

67

100

Populations concernées (millions)

(1.000)

(2.000)

(3.000)

Bien que les centres ne rassemblent que 18 % de la population de la planète, leur population étant à 90 % urbanisée, celle-ci constitue encore un tiers de la population urbaine mondiale.

Si l’ensemble des classes populaires rassemble les trois quarts de la population urbaine du monde, le sous ensemble constitué par les précarisés représente aujourd’hui 40 % des classes populaires dans les centres, 80 % dans les périphéries soit deux tiers des classes populaires à l’échelle mondiale. Autrement dit également les classes populaires précarisées représentent la moitié (au moins) de la population urbaine mondiale, située à concurrence de plus de 80 % dans les périphéries, dans une proportion qui s’élève aux deux tiers de la population urbaine des périphéries et au quart de celle des centres.

Un regard sur la composition des classes populaires urbaines il y a un demi siècle, au lendemain de la seconde guerre mondiale, montre que les proportions qui caractérisaient la structure des classes populaires était à l’époque fort différentes de ce qu’elles sont devenues.

La part du tiers monde ne dépassait pas alors la moitié de la population urbaine globale (à l’époque de l’ordre du milliard d’individus) contre deux tiers aujourd’hui. Il n’y avait pas encore, à l’époque, de mégapoles comme celles que l’on connaît aujourd’hui dans pratiquement tous les pays du Sud. Il n’y avait que quelques grandes villes, notamment en Chine, en Inde et en Amérique latine.

Dans les centres, les classes populaires ont bénéficié, dans la période de l’après seconde guerre mondiale, d’une situation exceptionnelle fondée sur le compromis historique imposé au capital par les classes ouvrières permettant la stabilisation de la majorité des travailleurs dans les formes d’organisation du travail connues sous le nom de système fordiste de la grande usine. Dans les périphéries la proportion des précarisés, toujours plus forte, ne dépassait pas la moitié des classes populaires, (contre plus de 70 % aujourd’hui) l’autre moitié de celles-ci étant encore constituée pour part de salariés stabilisés dans les formes de la nouvelle économie coloniale et de la société modernisée, pour part dans des formes anciennes des activités artisanales.

La transformation sociale majeure qui caractérise la longue durée – la seconde moitié du XXe siècle – peut être résumée en un seul chiffre indicatif : la proportion des classes populaires précarisées est, passée de moins d’un quart à plus de la moitié de la population urbaine globale, et ce phénomène de paupérisation a fait sa réapparition à une échelle significative dans les centres développés eux mêmes ; le chiffre de cette population urbaine déstabilisée est passé en un demi siècle de moins d’un quart de milliard à plus d’un milliard et demi d’individus, accusant une croissance dont le taux dépasse celui de tous ceux qui caractérisent l’expansion économique, démographique ou le mouvement d’urbanisation lui-même.

3. « Paupérisation », il n’y a pas de qualificatif meilleur pour désigner la tendance de l’évolution dans la longue durée.

Au demeurant le fait par lui même est reconnu et réaffirmé dans le nouveau langage dominant : « réduire la pauvreté » est devenu un leit motiv des objectifs que prétendent réaliser les politiques mises en œuvre par les pouvoirs. Mais la « pauvreté » en question n’est jamais présentée que comme un fait mesuré empiriquement, soit très grossièrement par la répartition du revenu (les « seuils de pauvreté ») soit un peu moins par des indices composites (comme ceux du « développement humain » proposés par le PNUD), sans que la question des logiques et des mécanismes qui la génèrent ne soit posée.

Notre présentation de ces mêmes faits va plus loin parce qu’elle permet précisément d’amorcer l’explication du phénomène et de son évolution. Couches moyennes, couches populaires stabilisées et couches populaires précarisées sont toutes intégrées dans le même système de production sociale, mais elles y remplissent des fonctions distinctes. Certains sont donc bien « exclus » des bénéfices de la « prospérité », mais ils ne sont pas marginalisés au sens qu’ils ne seraient pas intégrés – fonctionnellement – dans le système.

La paupérisation est un phénomène moderne (on devrait parler non de la « pauvreté », mais de la « modernisation de la pauvreté »), qui n’est en rien réduisible à « l’insuffisance du revenu nécessaire pour la survie ». Elle exerce des effets dévastateurs dans toutes les dimensions de la vie sociale. Sur les émigrants, bien intégrés dans les classes populaires stabilisées au cours des « trente glorieuses » (1945-1975) – ils étaient ouvriers d’usine - , désormais, pour leurs enfants et les nouveaux venus, situés en marge des systèmes productifs principaux, ce qui créé à son tour des conditions favorables pour la substitution de solidarités « communautaires » à la conscience de classe. Sur les femmes, victimes de la précarisation plus encore que les hommes, produisant une détérioration de leurs conditions matérielles et sociales. Et si les mouvements se revendiquant du féminisme ont sans doute réalisé des avancées importantes dans le domaine des idées et des comportements, les bénéficiaires de ces avancées sont presqu’exclusivement les femmes des classes moyennes, certainement pas celles des classes populaires paupérisées. Sur la démocratie dont la crédibilité – et partant la légitimité – est rongée par son incapacité à enrayer la dégradation des conditions d’une fraction grandissante des classes populaires.

La paupérisation est un phénomène inséparable de la polarisation à l’échelle mondiale produit immanent de l’expansion du capitalisme réellement existant, qu’on doit qualifier de ce fait d’impérialiste par nature.

La paupérisation dans les classes populaires urbaines est étroitement liée aux évolutions dont sont victimes les sociétés paysannes du tiers monde. La soumission de celles-ci aux exigences de l’expansion des marchés capitalistes soutient des formes nouvelles de polarisation sociale qui excluent une proportion croissante des paysanneries de l’accès à l’usage de la terre. Ces nouveaux paysans pauvres ou sans terre alimentent – plus encore que la croissance démographique – l’émigration vers les bidonvilles (cf. La nouvelle question agraire et l’avenir des sociétés paysannes du Sud). Or tous ces phénomènes sont appelés à s’aggraver aussi longtemps que les dogmes libéraux ne seront pas remis en cause et aucune politique corrective, dans ce cadre, ne pourra en enrayer le déploiement.

La paupérisation interpelle à la fois la théorie économique et les stratégies de luttes sociales.

La théorie économique vulgaire conventionnelle évacue les questions réelles que pose l’expansion du capitalisme. Car elle substitue à l’analyse du capitalisme réellement existant la construction de la théorie d’un capitalisme imaginaire, conçu comme une extension simple et continue de rapports d’échange (« le marché ») alors que le système fonctionne et se reproduit sur la base de rapports de production et d’échange capitalistes (non marchands simples). Cette substitution se double alors facilement d’un a priori que ni l’histoire ni le raisonnement rationnel ne confortent, selon lequel « le marché » serait par lui même auto-régulateur et producteur d’un « optimum social ». La « pauvreté » ne peut être alors expliquée que par des causes décrétées extérieures à la logique économique, comme la démographie ou les « erreurs » de politiques. Son rapport à la logique même de l’accumulation capitaliste est évacuée de la réflexion théorique. Or ce véritable virus libéral, qui pollue la pensée sociale contemporaine et en annihile la capacité de comprendre le monde, encore plus de le transformer, a profondément pénétré l’ensemble des « gauches historiques » constituées dans l’après seconde guerre mondiale. Les mouvements engagés à l’heure actuelle dans les luttes sociales pour un « autre monde » (meilleur) et une mondialisation alternative ne pourront produire des avancées sociales significatives que s’ils se débarrassent de ce virus pour ouvrier à nouveau un authentique débat théorique. Tant qu’ils ne se seront pas débarrassés de ce virus, les mouvements sociaux, même les mieux intentionnés, resteront enfermés dans les carcans de la pensée unique et de ce fait prisonniers de propositions inefficaces de « correctifs » - celles qui s’alimentent des rhétoriques concernant la « réduction de la pauvreté ».

Le fractionnement grandissant des classes laborieuses est lui même à l’origine de la crise de la gauche. Les majorités stabilisées de ces classes avaient en effet constitué les bases objectives des formes d’ organisation et d’ action des gauches historiques du XX siècle (partis socialistes et communistes , grands syndicats , partis nationaux populistes de libération nationale). Leur émiettement annihile la légitimité et l’ efficacité de ces formes désormais dépassées. Le défi est là : inventer de nouvelles formes capables de reconstruire le front uni du travail. Une démocratie approfondie , sans commune mesure avec celle qu’ on a connue et pratiquée parfois dans le passé, s’impose ici.

L’analyse esquissée ci-dessus doit contribuer à ouvrir ce débat..

Les mouvements qui animent les luttes sociales en cours sont à leur tour ici interpellés par notre analyse. Les stratégies qu’ils déploient pour faire face au défi sont-elles à la hauteur de celui-ci ?

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