Pour la Cinquième Internationale

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Le capitalisme est un système mondial. Ses victimes ne peuvent donc faire face efficacement à ses défis qu’à la condition de s’organiser également à cette échelle. « L’internationalisme des peuples » a néanmoins toujours été confronté à des difficultés sérieuses produites par le développement inégal associé au déploiement mondialisé du capital. On se propose ici d’identifier l’origine et la nature des obstacles qui entravent aujourd’hui la construction d’une convergence dans la diversité des luttes des classes et des peuples dominés, opprimés et exploités par le capital.

Les fondements objectifs de la diversité dans le capitalisme mondialisé

 

Le capitalisme comme mode de production fondamental qui définit les temps modernes est fondé sur le conflit de classe axial majeur qui oppose le travail au capital. Le caractère central de ce concept est à l’origine du caractère prolétarien proclamé par l’internationale des classes populaires engagées dans des luttes sociales anticapitalistes et à celle de l’horizon socialiste (ou communiste) par lequel le prolétariat en question a défini sa libération . On trouvera donc tout à fait naturel le fait que cette internationale prolétarienne ait trouvé l’origine de sa constitution dans les centres avancées du système capitaliste mondial, en Europe occidentale au XIXe siècle.

Il reste que l’affirmation de ces réalités dominantes a contribué à en cacher d’autres, caractéristiques de l’expansion capitalisme, en l’occurrence impérialiste.

La diversité des conditions sociales et politiques propres aux Etats et nations constitutifs du système mondial résulte de la nature des développements qui caractérisent l’expansion mondiale du capitalisme et plus particulièrement (i) du contraste centres/périphéries inhérent à ce déploiement (autrement dit de la nature fondamentalement impérialiste de cette expansion dans toutes les phases de son histoire ; et (ii) de la multiplicité des centres constitués en Etats nations historiques, engagés dans une compétition permanente qui les opposent les uns aux autres. Soumises aux exigences de l’accumulation dans les centres du système, les formations sociales des périphéries n’ont jamais été caractérisées de ce fait par la centralité de la position du prolétariat ouvrier dans l’organisation d’ensemble de la production. Les victimes du système sont tout autant les sociétés paysannes intégrées et soumises à la logique de l’expansion impérialiste, et – à des degrés variables – beaucoup d’autres classes et groupes sociaux.

Les parcours historiques au long desquels se sont constituées les nations, dominantes ou dominées, ont toujours été marqués par des particularités qui leur ont été spécifiques. Les blocs hégémoniques de classes et d’intérêts qui ont permis au capital d’asseoir sa domination, ceux que les victimes du système ont construit ou tenté de construire pour faire face au défi ont toujours été de ce fait différents d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre. Ces parcours ont façonné des cultures politiques particulières, articulant à leur manière propre des systèmes de valeurs, des « traditions » de formes spécifiques d’expression, d’organisation et de luttes. Ces diversités sont tout également objectives, comme les cultures à travers lesquelles elles s’expriment.
Enfin le développement des forces productives lui même à travers les révolutions scientifiques et technologiques qui en définissent les contenus, a commandé à son tour les changements dans l’organisation du travail et les formes diverses de sa soumission aux exigences de l’exploitation capitaliste.

L’ensemble de ces réalités diverses interdit de réduire les acteurs politiques au couple bourgeoisie/prolétariat. Cette simplification permet peut être d’animer la rhétorique de polémiques, elle ne permet jamais de mettre en œuvre une politique efficace. La diversité en question, parce qu’elle est objective, s’exprime par la segmentation des classes travailleuses et des peuples dominés et exploités, par l’émiettement de leurs luttes de résistance et même de celles – plus offensives – qui leur permettent de modifier les rapports de force en leur faveur.

La diversité ne favorise pas une convergence naturelle des luttes contre ce qui apparaîtrait a posteriori avoir été l’adversaire principal. Au contraire elle accuse la portée négative potentielle des conflits d’intérêts immédiats comme par exemple les conflits entre travailleurs urbains et ruraux (tournant autour des prix des produits alimentaires), les conflits entre nations (ou entre blocs nationaux dominants).

Les stratégies de reproduction des pouvoirs dominants ont souvent exploité avec succès les effets négatifs de la segmentation des intérêts et des luttes. La flexibilité du capitalisme, qu’on analyse souvent comme étant l’expression de sa puissance exceptionnelle (par comparaison avec la rigidité – effective ou mythique – d’autres systèmes), n’est guère que la traduction dans les faits des exigences de sa reproduction comme pôle dominant dans des conditions commandées par la diversité et l’évolution permanentes.

Le nationalisme conforte fréquemment le succès de ces stratégies du capital et du bloc hégémonique qu’il dirige. Dans les centres du système impérialiste cela se traduit par le ralliement des forces politiques qui bénéficient du soutien des classes travailleuses aux stratégies mises en œuvre sur le terrain mondial par les classes dominantes. La colonisation et la domination impérialiste ont été légitimées de la sorte, hier par le discours concernant la « mission civilisatrice », aujourd’hui par ceux qui prétendent exporter la démocratie et défendre partout les droits humains. Les partis socialistes et sociaux démocrates ont souvent pratiqué cet alignement et méritent de ce fait le qualificatif de social-colonialistes (ou de social-impérialistes). C’est le cas des sociaux-libéraux atlantistes de l’Europe contemporaine. Ce nationalisme a parfois été exacerbé – non sans succès hélas – en parallèle avec l’exacerbation des conflits inter-impérialistes. Comme on le sait les classes ouvrières (tout au moins les partis qui les représentent) ont fait bloc derrière leurs bourgeoisies respectives, entre autre dans le conflit majeur que la Première Guerre mondiale a représenté.

En contrepoint, les situations caractéristiques des périphéries dominées génèrent des réactions de libération nationale. Celles-ci sont parfaitement légitimes et positives du point de vue de la longue perspective d’abolition de l’exploitation et de l’oppression. Mais elles n’en véhiculent pas moins quelques dangers et illusions sur lesquels on ne peut faire l’impasse : ceux de renforcer dans le front de libération les forces représentatives des classes exploiteuses, qu’elles aient déjà leur place assignée dans ce fronts ou qu’elles représentent un danger potentiel à venir.

Il s’agit là d’un problème majeur et permanent dans le système mondialisé du capitalisme, pour autant que ce système, impérialiste par sa nature même, produit et reproduit le contraste centres impérialistes/périphéries dominées et partant impose que le défi soit relevé par des luttes nationales. On reviendra plus loin sur ces défis auxquels les peuples d’aujourd’hui sont confrontés dans les conditions de déploiement du projet dit libéral en place.

Les leçons de l’histoire des Internationales socialistes et communistes

La diversité des conditions de reproduction propres aux différents partenaires du capitalisme mondialisé a toujours constitué le défi majeur au succès des luttes conduites par les victimes sociales du système. Les Internationales du mouvement ouvrier et socialiste ont été conçues précisément pour surmonter cet obstacle majeur.

Au terme d’un siècle et demi d’histoire des Internationales en question il sera certainement utile d’en tirer quelques leçons qui permettront de mieux éclairer les défis auxquels les peuples sont confrontés aujourd’hui, les débats en cours et les options entre lesquelles les uns et les autres choisissent de situer leur stratégie d’action.

La Première Internationale – intitulée d’ailleurs Association Internationale des Travailleurs – avait été conçue précisément pour surmonter l’émiettement national dont les révolutions européennes de 1848 avait montré les effets négatifs. Le sujet social nouveau, la victime par excellence de l’expansion du capitalisme en Europe occidentale et centrale, celui dont les espoirs – socialistes et communistes – exprimés en 1848 avaient été brisés par la contre révolution, s’appelait « le prolétariat », lequel se composait d’une minorité rassemblée dans les grandes usines et mines de l’époque et d’une vaste couronne de travailleurs artisanaux. Le nouveau prolétariat étant encore exclusivement localisé dans le quart nord ouest de l’Europe et essaimant aux Etats Unis, cela impliquait que l’aire d’intervention de l’Internationale fut en fait limitée à ces régions.

La Première Internationale a géré, dans ces limites, la diversité des conditions des luttes sociales et politiques dans un esprit démocratique d’avant garde pour son époque. L’Association rassemblait des organisations de nature et de statuts différents, partis politiques (embryonnaires), syndicats et coopératives, associations civiles, « personnalités » (comme Marx, Proudhon, Bakounine !). Les aires d’intervention, les analyses des défis, les propositions de stratégie, les visions de l’avenir à construire, les idéologies mobilisatrices étaient diverses – à l’extrême même. On fera facilement le rappel des limites des conceptions de l’époque : la vision patriarcale dominante des rapports entre les hommes et les femmes, l’ignorance du reste du monde etc. On pourrait tout autant débattre une fois de plus de la nature des idéologies en confrontation les unes avec les autres (marxisme naissant, anarchisme, spontanéisme ouvrier etc.), de leur pertinence et de leur efficacité réelle potentielle, de la justesse ou non des analyses et des perceptions du sens des évolutions etc. Cela n’est certainement pas l’objet de ce papier. On retiendra seulement la leçon donnée par cette première expérience : le respect démocratique du principe de la diversité. Une leçon importante pour nous aujourd’hui.

La Seconde Internationale a été conçue sur la base de principes tout à fait différents. La prolétarisation accélérée de l’époque avait donné naissance à de nouvelles formes de partis ouvriers, relativement importants par le nombre de leurs adhérents et leur influence sur les classes travailleuses. Des partis différents les uns des autres par de nombreux aspects, allant du travaillisme anglais à la social démocratie marxiste allemande et au syndicalisme révolutionnaire français, mais néanmoins ralliés – tout au moins à l’origine – à l’objectif de substituer à l’ordre capitaliste celui du socialisme. Plus important, avec le recul du temps, paraît avoir été l’idée de principe d’ »un » seul parti pour chaque pays, « le » parti qui serait le représentant exclusif de « la » classe, elle-même le sujet historique unique de la transformation sociale, le parti potentiellement porteur de la « ligne juste », que celle-ci fut d’ailleurs – comme l’histoire allait le montrer – celle d’un réformisme modéré ou celle de l’option révolutionnaire. Engels et les premiers leaders marxistes (Kautsky, Labriola et autres) ont certainement considéré les options en question comme le témoignage d’un progrès par rapport à la Première Internationale, ce qu’elles furent probablement en partie. La nouvelle génération des leaders de l’Internationale n’a pas toujours ignoré les dangers que comportaient les options dominantes de l’époque, comme on l’a dit par la suite un peu trop rapidement (mais cela n’est pas l’objet de ce papier d’en discuter). Toujours est-il que les limites de la pratique démocratique dans la gestion du mouvement politique et social animé par les partis en question procèdent de ces options fondamentales d’origine.

Toujours est-il également que les partis de la Seconde Internationale ont dans l’ensemble dérivé dans la direction de l’alignement impérialiste et nationaliste. La Seconde Internationale s’est fort peu occupée de la question coloniale et de l’expansion impérialiste. Elle a souvent légitimé celle-ci par son prétendu effet objectif positif (faire entrer les peuples attardés dans la modernité capitaliste) ; une perspective historique démentie par la nature impérialiste inhérente à l’expansion mondialisée du capitalisme. Le qualificatif de social impérialiste convient parfaitement pour décrire les conséquences de cet alignement sur l’ économisme linéaire bourgeois (avec lequel je prétends que le marxisme n’a rien à voir), une caractéristique dont les partis social démocrates ne se sont jamais départis depuis jusqu’à leur ralliement atlantiste de l’après seconde guerre mondiale et social libéral par la suite.

Ce glissement renforçait les chances d’un ralliement nationaliste parallèle aux visions de la classe dirigeante capitaliste, au moins pour ce qui est des relations internationales. Comme on le sait, les partis de la Seconde Internationale ont sombré dans le chauvinisme produit par la première guerre mondiale.

La Troisième Internationale a été créée pour corriger cette dérive. Et elle l’a fait au moins partiellement. En effet elle s’est affirmée à l’échelle mondiale en soutenant la création de partis communistes dans toutes les périphéries du système mondial proclamant le caractère stratégique de l’alliance des « ouvriers de l’Occident » avec les « paysans de l’Orient ». Le Maoïsme a formulé cette évolution en élargissant l’appel à l’internationalisme pour inclure les « peuples opprimés » aux côtés des « prolétaires de tous les pays ». Plus tard l’alliance entre la Troisième Internationale (devenue Kominform), le Mouvement des Non Alignés issu de Bandoung (1955) et la Tricontinentale (1960) a renforcé l’idée et la pratique de la mondialisation des luttes anticapitalistes à une échelle véritablement planétaire.

Cela étant la Troisième Internationale a non seulement conservé les options organisationnelles de la Seconde, mais encore en a accusé les traits : un « seul » parti par pays, le parti porteur de la seule ligne « juste », le catalyseur de toutes les revendications mises en œuvre par des syndicats et organisations « de masse » considérées comme des courroies de transmission etc.

Cela étant la Troisième Internationale s’est également trouvée dans une situation que n’avaient connue ni la Première, ni la Seconde : celle de devoir protéger le premier Etat socialiste, puis le camp des Etats socialistes. Comment cette exigence a évoluée dans ses effets (négatifs), en relation avec l’évolution du système soviétique lui même, n’est pas l’objet de ce papier.

La Quatrième Internationale, constituée précisément en réaction à cette dérive n’a pas innové pour ce qui concerne les formes d’organisation initiées par la Troisième, aux origines de laquelle celle-là prétendait d’ailleurs seulement vouloir revenir.

Bandoung et la première mondialisation des luttes (1955-1980)

Les gouvernements et les peuples de l’Asie et de l’Afrique proclamaient à Bandoung en 1955 leur volonté de reconstruire le système mondial sur la base de la reconnaissance des droits des nations jusque là dominées. Ce « droit au développement » constituait le fondement de la mondialisation de l’époque, mise en œuvre dans un cadre multipolaire négocié, imposé à l’impérialisme contraint, lui, à s’ajuster à ces exigences nouvelles. Le succès de Bandoung – et non son échec comme on le dit de plus en plus sans réfléchir – est à l’origine d’un bond en avant gigantesque des peuples du Sud, dans les domaines de l’éducation et de la santé, de la construction de l’Etat moderne, souvent de la réduction des inégalités sociales, enfin de l’entrée dans l’ère de l’industrialisation. Sans doute les limites de ces réalisations en particulier le déficit démocratique des régimes du populisme national qui ont « donné aux peuples » mais ne leur ont jamais permis de s’organiser par eux mêmes – doit-il être pris en considération sérieuse dans le bilan de l’époque.

Le système de Bandoung s’articulait aux deux autres systèmes caractéristiques de l’après guerre mondiale, celui du soviétisme (et du maoïsme) et celui du Welfare State de la social-démocratie occidentale. Des systèmes en compétition certes, en conflit même (encore que ceux-ci aient été parfaitement contenus dans les limites ne permettant pas leur dérive au delà de conflits armés localisés), mais certainement également de ce fait complémentaire les uns des autres. Parler dans ces conditions de la mondialisation des luttes fait sens et, s’agissant pour la première fois dans l’histoire du capitalisme de luttes se déployant dans toutes les régions de la planète et à l’intérieur de toutes les nations qui la constituent, inaugure une première dans la direction de cette évolution.

La preuve de l’interdépendance qui caractérisait les luttes et les compromis historiques assurant la stabilisation de la gestion des sociétés concernées a été apportée a contrario par les évolutions qui ont fait suite à l’érosion parallèle des potentiels de développement des trois systèmes. L’effondrement du soviétisme a entraîné également celle du modèle de la social-démocratie, dont les avancées sociales – tout à fait réelles – s’étaient imposées parce qu’elles constituaient le seul moyen possible capable de faire face au « défi communiste ». On devrait se souvenir également à cet endroit de l’écho de la révolution culturelle chinoise dans l’Europe de 1968.

Les progrès de l’industrialisation amorcés durant l’ère de Bandoung ne procèdent pas de la logique du déploiement impérialiste mais ont été imposés par les victoires des peuples du Sud. Sans doute ces progrès ont-ils nourri l’illusion d’une « rattrapage » qui paraissait en cours de réalisation, alors qu’en fait l’impérialisme, contraint lui de s’ajuster aux exigences du développement des périphéries, se recomposait autour de nouvelles formes de domination. Le vieux contraste pays impérialistes/pays dominés qui était synonyme de contraste pays industrialisés/pays non industrialisés cédait peu à peu la place à un contraste nouveau fondé sur la centralisation d’avantages associés aux « cinq monopoles nouveaux des centres impérialistes » (le contrôle des technologies nouvelles, des ressources naturelles, des flux financiers, des communications et des armements de destruction massive).

Les réalisations de la période comme leurs limites invitent à revenir sur la question centrale de l’avenir de la bourgeoisie et du capitalisme dans les périphéries du système. Il s’agit là d’une question permanente pour autant que le déploiement mondialisé du capitalisme, par ses effets polarisants produits par sa nature impérialiste, caractérise l’inégalité fondamentale des potentiels du développement bourgeois et capitaliste au centre et à la périphérie du système. En d’autres termes la bourgeoisie des périphéries était-elle nécessairement contrainte de se soumettre aux exigences de ce développement inégal ? Est-elle de ce fait de nature nécessairement compradore ? La voie capitaliste est-elle, dans ces conditions, nécessairement une impasse ? Ou bien la marge de manœuvre que la bourgeoisie peut mettre à profit dans certaines circonstances (qu’il faudra alors préciser) permet-elle un développement capitaliste national, autonome, capable d’avancer dans la direction du rattrapage ? Où sont les limites de ces possibilités ? Dans quelle mesure l’existence de ces limites impose-t-elle de qualifier l’option capitaliste d’illusion ?

Des réponses doctrinaires et tranchées ont été apportées à ces questions, se sont succédées et affirmées dans un sens puis dans son contraire, pour toujours s’adapter expost à des évolutions jamais prévues correctement ni par les uns (les forces dominantes) ni par les autres (les classes populaires). Au lendemain de la seconde guerre mondiale le communisme de la Troisième Internationale qualifiait toutes les bourgeoisies du Sud de compradore et le maoïsme proclamait que la seule voie de libération possible était celle qu’ouvrait une « révolution socialiste par étapes », dirigée par le prolétariat et ses alliés (les classes populaires paysannes en particulier), et surtout par leur porte parole d’avant garde – le parti communiste. Bandoung allait prouver que le jugement était hâtif, que sous la direction de la bourgeoisie un bloc hégémonique national populiste pouvait faire avancer le développement en question. La page de Bandoung tournée avec l’offensive néo-libérale du capital des oligopoles du centre impérialiste (la triade : Etats Unis, Europe, Japon) à partir de 1980 les bourgeoisies du Sud ont paru à nouveau s’inscrire dans une perspective de soumission compradorisée qui s’exprime dans l’ajustement unilatéral imposé (qui est l’ajustement des périphéries aux exigences du centre, en quelque sorte l’inverse de l’ajustement des centres que les périphéries ont imposé durant l’ère de Bandoung). Mais à peine ce renversement de tendance s’imposait-il qu’à nouveau dans les pays dits « émergents » -singulièrement en Chine, mais également dans d’autres pays comme l’Inde ou le Brésil – une marge se dessinait offrant ses chances à l’avancée d’options de développement capitaliste national. Analyser le potentiel de ces avancées, leurs contradictions et limites demeure au centre des débats sans l’approfondissement desquels on ne pourra pas penser la construction des stratégies efficaces de convergence des luttes aux échelles locales et à celle du monde.

Nouvelle époque, nouveaux défis ?

La page des Internationales et de Bandoung est tournée.

Les trois systèmes dominants de l’après deuxième guerre mondiale ont cessé d’exister, ouvrant la voie à une offensive triomphante du capital. Le capitalisme et l’impérialisme sont entrés dans une nouvelle phase de leur déploiement, porteuse de caractéristiques qualitativement nouvelles. L’identification de ces transformations et de leur portée réelle doit être placée au centre de nos débats. Les travaux importants sur ces questions ne manquent pas, dont la discussion des conclusions n’est pas l’objet de ce papier.
J’ai avancé, concernant ces transformations, quelques thèses centrales que je crois utile de rappeler ici.

(i) les transformations propres à l’organisation du travail et à la stratification des classes et groupes sociaux qui en découle, en relation entre autre avec d’une part la révolution technologique en cours (informatique, génétique, espace, nucléaire) et d’autre part l’industrialisation accélérée des périphéries « émergentes », définissent un complexe d’acteurs sociaux et politiques multiples, articulés de manière nouvelle dans leurs conflits et alliances possibles. L’identification précise de ces nouveaux sujets de la transformation sociale, de leurs intérêts et de leurs aspirations, de leurs visions des défis et des réponses qu’ils y apportent, des conflits qui les séparent et font obstacle à leur convergence dans la diversité, constitue la condition première pour un débat fructueux autour de propositions de stratégie de luttes aux niveaux locaux et mondial.

(ii) Le contraste centres/périphéries n’est plus synonyme de pays industrialisés /pays non industrialisés. La polarisation centres/périphéries qui donne à l’expansion du capitalisme mondial son caractère impérialiste se poursuit, et s’approfondit même, par le moyen des « cinq monopoles nouveaux » dont bénéficient les centres impérialistes (évoqués plus haut). Dans ces conditions la poursuite des projets de développement accéléré des périphéries émergentes, mis en œuvre avec un succès immédiat indiscutable (en Chine en particulier, mais également dans d’autres pays du Sud) ne permettra pas d’abolir la domination impérialiste. Ce déploiement participe de la mise en place du nouveau contraste centres/périphéries, non de son dépassement.

(iii) L’impérialisme ne se conjugue plus au pluriel comme dans les phases antérieures de son déploiement ; il est désormais un « impérialisme collectif » de la « triade » (Etats Unis, Europe, Japon). Dans ce sens les intérêts communs que partagent les oligopoles qui ont leur base d’origine dans la triade l’emportent sur les conflits d’intérêts (« mercantiles ») qui peuvent les opposer. Ce caractère collectif de l’impérialisme s’exprime à travers la gestion du système mondial par les instruments communs de la triade ; au plan économique l’OMC (Ministère des colonies de la triade), le FMI (Agence Monétaire coloniale collective), la Banque mondiale (Ministère de la Propagande), l’OCDE et l’Union Européenne (constituée pour empêcher l’Europe de sortir du libéralisme) ; au plan politique le G7/G8, les forces armées des Etats Unis et leur instrument subalterne que représente l’OTAN (la marginalisation/domestication de l’ONU complète le tableau).

(iv) Le déploiement du projet hégémoniste des Etats Unis mis en œuvre à travers un programme de contrôle militaire de la planète (impliquant entre autre l’abrogation du droit international et le droit que Washington s’est octroyé de conduire des « guerres préventives » de son choix), s’articule sur l’impérialisme collectif et donne au chef de file américain le moyen de sur-compenser ses déficiences économiques.

D’autres réflexions sur les transformations du capitalisme en cours ont été conduites dont je crois nécessaire de signaler fut-ce brièvement les grandes lignes des conclusions auxquelles elles sont parvenues :

(i) On avance l’idée que la révolution scientifique en cours est porteuse de l’abolition des formes du travail soumis à des hiérarchies verticales de commandement, auxquelles elle substitue une « organisation en réseaux » d’individus libres. Dans ce nouveau mode de production fondé sur la domination de la science l’individu serait devenu – ou en passe de devenir – le vrai sujet de l’histoire prenant la relève des sujets de l’histoire qui se sont manifestés dans ses phases antérieures, comme les classes et les nations.

(ii) On avance l’idée - complémentaire de la précédente sans doute – que l’ère de l’impérialisme serait dépassée, et que, dans le système de la mondialisation post impérialiste en place le « centre est partout et nulle part », la confrontation de pouvoirs économiques et sociaux multiples et éclatés ayant pris la relève de celle des Etats, cadres au sein desquels se cristallisait autrefois le pouvoir de blocs hégémoniques relativement stables.

(iii) On met l’accent sur la « financiarisation » du mode de gestion du nouveau capitalisme « patrimonial » qu’on analyse non comme un ensemble de phénomènes conjoncturels particuliers au moment de « transition » en cours (une transition qui conduit à un système nouveau, dont la nature est par ailleurs elle même objet de discussions) mais comme précisément les caractéristiques stables du nouveau système en construction.

Je ne cacherai pas le fait que j’ai, pour ma part, émis des réserves fortes à l’égard de ces thèses. Ce que je proposerai dans ce qui suit n’est pas la poursuite de débats de fond sur ces questions – indiscutablement nécessaires – mais seulement de faire quelques observations concernant la méthode politique souhaitable pour que ces débats servent à la construction positive d’une alternative fondée sur le principe de la convergence dans la diversité.

Comment « faire de la politique » ?

La page du XXe siècle tournée, la « manière de faire de la politique » qui avait été celle des gauches critiques du siècle (en particulier des 2e, 3e, et 4e Internationales) est définitivement rejetée par les nouvelles générations de militants et les mouvements qu’ils animent. On reproche à cette tradition - à juste titre – les pratiques peu démocratiques sur lesquelles elle se fondait : le refus de la diversité, la prétention des uns et des autres de détenir le secret de la « ligne juste » déduite d’une analyse « scientifique » affirmée irréprochable, la centralisation marquée de l’organisation et des pouvoirs de décision (dans les partis, les syndicats et les mouvements associés), les dérives bureaucratiques et doctrinaires fatales dans ces conditions etc. Le concept « d’avant garde » est de ce fait rejeté comme éminemment dangereux.

Cette critique doit être prise au sérieux et acceptée dans ce qu’elle a d’essentiel. Dans ce sens le principe d’ouverture à la diversité, et celui de sa gestion démocratique qui sont à l’origine de la confluence des « mouvements sociaux » dans les « Forum sociaux » (mondial, régionaux et nationaux) doit être intégralement respecté, sans concession.

La diversité en question est multidimensionnelle, et concerne la théorie et la pratique.

La diversité des analyses explicites ou implicites se retrouve non seulement dans l’éventail des mouvements de résistance et de luttes à l’œuvre dans le moment contemporain mais très souvent traverse les uns et les autres. On se fera une idée de l’ampleur de cette diversité en rappelant les positions extrêmes tenues par les uns ou les autres concernant le rapport entre la théorie et la pratique.

A l’un des pôles extrêmes de l’éventail on trouvera ceux qui – reprenant une thèse léniniste connue (et probablement simplifiée) – affirment que la « théorie » (qui doit alors chercher à être aussi « scientifique », c’est à dire vraie, que possible) doit être apportée au mouvement de « l’extérieur ». D’autres lui substitueront – ou associeront – l’imaginaire de l’utopie créatrice. A l’autre pôle de l’éventail se situent ceux qui affirment que l’avenir ne peut être que le produit naturel – à la limite spontanée – du mouvement, libéré de toute préoccupation majeure de formulations préalables systématiques.

Accepter la diversité ici exige certainement qu’on tolère les points de vue exprimées dans tout l’éventail des positions sur la question. Faire avec signifie qu’on se situe dans une perspective qui admet que l’avenir est le produit à la fois des conceptions préalables formulées à son endroit et du mouvement. Pour ma part je définirai l’objectif – que je continuerai à qualifier de socialisme/communisme – comme étant le produit simultané de la théorie et de la pratique, le produit de leur convergence graduelle. Le propos n’implique donc a priori aucun préalable de théorie décrétée « juste », ni aucune vision définie à l’avance du terme de l’évolution. Des efforts systématiques sont déployés par les forces réactionnaires pour légitimer des « conflits de cultures » qu’on prétend fondés sur des « invariants » transmis par l’héritage historique, en particulier religieux. L’internationalisme des peuples doit combattre ces interprétations « culturalistes » et replacer au devant de la scène le véritable conflit des cultures de l’époque moderne qui oppose les valeurs du socialisme à la culture du capitalisme.

J’irai même plus loin et proposerai de concevoir que la diversité concerne également les visions de l’avenir elles mêmes comme les bases éthiques et culturelles qui les fondent. « Marxisme » (au singulier ou au pluriel), « réformismes radicaux », « théologies de la libération », « anarchisme » ont tous leur place dans la construction nécessaire de la convergence dans la diversité.

Cela étant organiser la convergence dans le respect de la diversité n’exclut pas la confrontation des points de vue, mais l’implique assurément, à condition que cette confrontation ne se donne pas l’objectif « d’excommunier les mécréants ».

Parvenu à ce point je formulerai donc ici les propositions qui sont les miennes. Le mouvement par lui même, dans sa spontanéité, ne peut pas produire un avenir désirable quelconque ; il ne permet pas de sortir du chaos. A fortiori si ce mouvement se déclare apolitique. Or on sait que, pour des motifs éthiques parfaitement respectacles et parce que la constatation que « le pouvoir corrompt » fait référence à des expériences historiques réelles, une partie du mouvement refuse de se donner l’objectif de « parvenir au pouvoir ». L’écho enthousiaste que le Néozapatisme du sous commandant Marcos a eu tenait pour une bonne part à cette prise de position. On peut sans doute justifier celle-ci dans les conditions du lieu et du moment ; mais certainement pas en tirer une règle générale valable pour l’avenir (et même déjà le présent). D’une manière plus générale l’option apolitique (ou tout au moins une définition de la politique qui s’en rapproche) – que Hardt et Negri ont formulée (en association avec leur thèse « post impérialiste » - pas par hasard) – me paraît être, au mieux, naïve, au pire le signe de leur ralliement à la culture politique réactionnaire nord américaine (et à son concept de société civile apolitique).

La « manière de faire de la politique » que je crois nécessaire aujourd’hui pour relever les défis du système du capitalisme/impérialisme en place, capable de produire une alternative positive possible, consiste à gérer la diversité comme elle l’a été dans la Première Internationale, et non dans la Seconde, la Troisième et la Quatrième. Je suis d’ailleurs frappé par l’analogie qui caractérise les débats au sein de cette Première Internationale et au sein du Forum Social Mondial.

Les objectifs et les moyens d’une stratégie de construction de la convergence dans la diversité

Au départ j’affirmerai sans hésitation que le système en place (le capitalisme à l’ère de l’impérialisme collectif de la triade sous la conduite du leader nord américain, soutenu par le ralliement des bourgeoisies subalternes du Sud) n’est pas viable.

  • Le capitalisme est parvenu à un stade de son développement où sa victime (son adversaire) n’est plus constituée exclusivement par la classe des prolétaires dont il exploite le travail mais par l’humanité toute entière dont il menace la survie. J’ai qualifié de sénile le système parvenu à ce stade qui, de ce fait, n’a plus d’avenir autre que celui de laisser la place à un « autre monde » (possible) qui pourrait être meilleur mais aussi pire.

 

En effet la poursuite de l’accumulation du capital exige désormais la destruction des sociétés paysannes (qui rassemblent la moitié de l’humanité) par la généralisation d’une politique « d’enclosure » à l’échelle planétaire – sans que le système ne soit capable de recycler dans des activités industrielles et des services rentables les paysans chassés de leurs campagnes. Elle conduit tout également à l’épuisement rapide des ressources non renouvelables, à la destruction accélérée de la biodiversité, à l’exacerbation des menaces qui pèsent sur les équilibres écologiques essentiels pour la reproduction de la vie sur la Planète. Elle exige, en association avec la dévalorisation de la force de travail marchande, l’intensification de l’apport de travaux de survie non marchands, fournis pour l’essentiel par des femmes. On pourrait poursuivre l’énumération des domaines pour lesquels ces effets destructifs de l’expansion capitaliste l’emportent désormais de loin sur leurs effets créateurs. La poursuite de l’accumulation du capital est devenue un obstacle à la production des richesses possibles portée par le développement de la science et de la technologie.

Cette évolution signifie que le sujet historique porteur des transformations souhaitables doit désormais se conjuguer au pluriel. La pluralité grandissante des domaines d’intervention des mouvements et des luttes de résistance et de protestation témoigne de cette multiplicité des sujets historiques à vocation anticapitaliste. Mais cette pluralité à travers laquelle s’exprime une puissance potentielle invincible du mouvement social, est en même temps, par sa dispersion, la manifestation de la faiblesse immédiate de ce même mouvement. Car l’addition des revendications – si légitimes soient-elles, et elles le sont – et la somme des luttes conduites en leur nom, ne constituent pas une alternative efficace, laquelle exige la cohérence nécessaire à un enchaînement d’avancées successives.

Le défi est donc sérieux et ne sera surmonté qu’au fur et à mesure que se constitueront des coalitions capables de conduire à la victoire des luttes importantes et communes, de construire des blocs hégémoniques alternatifs à ceux qui exercent le pouvoir dans le cadre du capitalisme contemporain.

Le défi est tel qu’il est difficile d’imaginer qu’une action efficace puisse se contenter de réponses immédiates et partielles (visant à « donner un visage humain » au capitalisme) sans s’inscrire dans une perspective allant « au delà » du capitalisme. Sans doute toute stratégie de lutte efficace doit-elle savoir définir des objectifs à court terme et d’autres à plus long terme, autrement dit identifier les étapes de la progression du mouvement. Sans doute la seule affirmation de l’objectif lointain (comme par exemple « le socialisme ») non seulement ne suffit pas, mais fait courir le risque de décourager les mobilisations militantes. Des objectifs de portée immédiate doivent être identifiés et l’action organisée en vue d’assurer des victoires aux luttes engagées par ces mobilisations militantes. Mais cela ne suffit pas. Il est nécessaire plus que jamais de restaurer la légitimité et la crédibilité d’une perspective plus lointaine, celle du socialisme/communisme.

Au lendemain de l’effondrement du système soviétique, alors que la Chine abandonnait le maoïsme pour s’engager dans la voie qu’on connaît, alors que les régimes du populisme national qui avaient connu la gloire à l’époque de Bandoung s’enfonçaient dans la dérive, le terme même de socialisme avait perdu tout sens crédible et légitime. Les régimes issus des révolutions conduites au nom du socialisme et les pouvoirs d’Etat constitués par les mouvements de libération nationaux victorieux, une fois engagés dans des dérives médiocres , honteuses et parfois criminelles, enfoncés dans le mensonge d’une rhétorique répétitive creuse, sont responsables de cet effondrement des espoirs, qui a fait immédiatement l’affaire du capital. Que le « mouvement » renaissant, dans les premières phases de son déploiement – la décennie 1990 – acceptat dans ces conditions le capitalisme comme, sinon la fin de l’histoire, du moins l’horizon indépassable de l’avenir visible, qu’il acceptat d’ignorer l’impérialisme et les droits bafoués des Nations victimes de son expansion, on ne saurait s’en étonner.

Mais il est temps de comprendre que ce moment doit être dépassé. Il est temps d’être radical. Il est temps de comprendre que l’offensive néo-libérale sauvage révèle seulement le vrai visage du capitalisme et de l’impérialisme.

  • Pour l’Europe le défi s’articule autour de la question centrale des institutions européennes. Celles-ci ont été conçues pour bétonner systématiquement l’Europe dans le libéralisme économique et l’atlantisme politique et la Commission est, dans ce sens, le parfait garant de la pérennité du pouvoir de la réaction européenne. Les appels à une « autre Europe », une « Europe sociale » relèveront de la pure incantation tant que cette construction institutionnelle ne sera pas remise en question de fond en comble.

 

L’institution européenne a annihilé les pouvoirs souverains des Etats, fondement sans lequel l’exercice de la démocratie, faute de prise sur le réel, tourne à la farce, sans leur substituer la construction d’un pouvoir fédéral (ou confédéral, peu importe) pour lequel les conditions d’existence ne sont d’ailleurs pas réunies. C’était évidemment réduire l’Europe réellement existante à n’être que le volet européen du projet politique américain (l’atlantisme et le rôle décisif de l’OTAN, dirigée par Washington, dans la politique extérieure réelle de l’Europe). Et pour autant que l’action des forces dominantes de l’impérialiste collectif de la Triade s’inscrit dans la mondialisation libérale qu’on connaît, l’institution européenne opère comme l’un des instruments de celle-ci.

Ce qu’on appelle en Europe la « gauche plurielle », ralliée au principe de « l’alternance » dans les limites imposées par l’institution européenne libérale et atlantiste (et qui de ce fait ne constitue pas une alternative), n’est certainement pas le moyen par lequel les peuples de ce continent pourraient envisager leur sortie du tunnel. La reconstruction d’une « autre gauche » est la condition sans laquelle il est difficile d’imaginer la perspective de l’exercice du pouvoir en Europe par les peuples européens. Dans ces conditions des contradictions entre « l’Europe » et les Etats Unis sont-elles quand même appelées à se manifester avec une force grandissante ? Certains en attribuent la probabilité (qu’ils souhaitent ou déplorent) au conflit des intérêts économiques des firmes dominantes dans les deux pays/régions considérées. Je ne suis pas persuadé par cet argument. Par contre je crois que le contraste qui sépare la culture politique de l’Europe de celle des Etats Unis est porteur d’un conflit politique dont les premières manifestation sont déjà visibles. La réaffirmation des cultures politiques de l’Europe, menacées par l’américanisation du continent, est d’ailleurs, à mon avis, précisément porteuse de la possibilité d’une renaissance d’une gauche à la hauteur du défi, c’est à dire anti-libérale et anti-atlantiste. Le libéralisme est l’ennemi de la démocratie et sa mise en œuvre produit l’érosion des traditions démocratiques, là où elles existent. Des fractions importantes de la droite dans les pays concernés s’inscrivent sans hésitation dans une perspective autoritaire anti démocratique. Mais d’autres forces politiques, notamment celles que représentent les partis sociaux démocrates, restent attachées à la défense de la démocratie qu’elles croient possible de concilier avec leur ralliement libéral. Le combat contre le libéralisme ne peut ignorer cette contradiction réelle.

  • Les peuples des trois continents (Asie, Afrique, Amérique latine) sont confrontés aujourd’hui à un système par beaucoup d’aspects analogues à celui en place à la sortie de la seconde guerre mondiale : un système colonial qui ne reconnaît pas leurs droits souverains, leur impose le système économique qui convient à l’expansion des oligopoles du centre impérialiste, voire les systèmes politiques adéquats. L’expansion du système impérialiste dit néo-libéral mondialisé des dernières décennies n’est rien de moins que la construction de « l’apartheid à l’échelle mondiale ».

 

Bandoung avait été la réponse à ce même défi produit en 1955 par les Etats, les nations et les peuples d’Asie et d’Afrique. Il s’agissait d’Etats constitués aux lendemains de la victoire de révolutions conduites sous les bannières du socialisme ou de mouvements de libération nationale puissants et qui, de ce fait bénéficiaient d’une légitimité établie. Par ailleurs les coalitions qui constituaient les blocs révolutionnaires et les mouvements de libération nationale, par delà leur diversité certaine, comportaient toujours au moins des segments importants aspirant à s’imposer comme bourgeoisie capitaliste dirigeante dans la nouvelle société, quand bien même ceux-ci n’auraient-ils pas été en mesure, à l’époque, d’assurer seuls la direction de l’Etat. Cette dimension bourgeoise de Bandoung – qui se manifestait dans la vision du développement mis en œuvre à l’époque – réhabilitait la « bourgeoisie nationale » dont on avait considéré le rôle historique comme définitivement clos dans l’étape antérieure de l’immédiat après guerre. Les rapports houleux entre les ambitions de cette bourgeoisie d’une part et les aspirations des classes populaires de l’autre ont façonné l’histoire des décennies de Bandoung.

Le nouvel ordre impérialiste en place sera remis en question. Par qui peut-il l’être ? Par qui le sera-t-il ? Et que produira cette remise en question ? Tels sont les défis auxquels les Etats et les peuples de la périphérie sont confrontés aujourd’hui.

Sans doute l’image de la réalité dominante ne permet-elle pas d’imaginer une remise en question immédiate de cet ordre. Les classes dirigeantes des pays du Sud, défaites, ont largement accepté de s’inscrire dans leur rôle de compradores subalternes ; les peuples désemparés, engagés dans la lutte pour la survie quotidienne paraissent souvent accepter leur sort ou même – pire – se nourrir des illusions nouvelles dont ces mêmes classes dirigeantes les abreuvent (l’Islam politique en est l’exemple le plus dramatique). Mais d’un autre côté la montée des mouvements de résistance et de luttes contre le capitalisme et l’impérialisme à travers les cinq continents, les succès remportés – jusqu’à leurs termes électoraux – par les gauches nouvelles en Amérique latine (quelles que soient les limites que comportent ces victoires), la radicalisation progressive de beaucoup de ces mouvements, l’amorce de positions critiques prises par les gouvernements du Sud au sein de l’OMC, constituent le gage qu’un « autre monde », meilleur, devient effectivement possible.

La stratégie offensive nécessaire de reconstitution du front des peuples du Sud exige la radicalisation des résistances sociales face à l’offensive du capital impérialiste.

Elle exige leur politisation au sens plein du terme, c’est à dire leur capacité de faire converger les luttes des paysans, des femmes, des ouvriers, des chômeurs, des « informels », des intellectuels démocrates et d’assigner au mouvement populaire dans son ensemble des objectifs de démocratisation et de progrès social – indissolublement associés et non dissociés – possibles à terme immédiat et à plus long terme. Elle exige que les valeurs qui donnent sa légitimité à ce mouvement soient de portée universelle (qu’elles s’inscrivent donc dans une perspective socialiste) et par là même permettent de surmonter les clivages qui opposent les peuples du Sud les uns aux autres (Musulmans et Hindous par exemple). Les « culturalismes » para religieux (l’Islam politique, l’Hindouisme politique) ou para ethniques ne sont pas des alliés possibles dans le combat pour l’émergence d’une alternative anti-impérialiste ; ils sont au contraire des alliés réactionnaires fondamentaux des forces qui dominent le système impérialiste.

Il n’est pas exclu que les mobilisations et les avancées que les luttes populaires peuvent produire parviennent à infléchir les politiques mises en œuvre par les pouvoirs en place dans les pays du Sud, voire imposent des changements positifs dans la nature de ces pouvoirs. L’amorce de telles inflexions est déjà visible comme en témoigne la constitution du groupe des vingt et celui des 99 au sein de l’OMC (quelles que soient les ambiguïtés portées par ces cristallisations d’intérêts divers convergents ou divergents selon les cas).

Les classes dirigeantes de certains pays du Sud ont visiblement opté pour une autre stratégie, qui n’est ni celle de la soumission passive aux forces dominantes dans le système mondial, ni celle de l’opposition déclarée à celles-ci : une stratégie d’interventions actives sur lesquelles elles fondent leurs espoirs d’accélérer le développement de leur pays.

La Chine, par la solidité de la construction nationale que sa révolution et le maoïsme ont produit, par son choix de conserver le contrôle de sa monnaie et des flux de capitaux, par son refus de remettre en question la propriété collective du sol (principal acquis révolutionnaire des paysans), était mieux équipée que d’autres pour faire ce choix et en tirer des résultats incontestablement brillants. L’expérience peut-elle être poursuivie ? Et quelles sont ses limites possibles ? L’analyse des contradictions portées par cette option m’a conduit à la conclusion que le projet d’un capitalisme national capable de s’imposer à égalité avec celui des puissances majeures du système mondial se nourrissait largement d’illusions. Les conditions objectives héritées de l’histoire ne permettent pas la mise en œuvre d’un compromis social historique capital/travail/paysannerie garantissant la stabilité du système qui, de ce fait, ne peut à terme que soit dériver à droite (et être alors confronté à des mouvements sociaux grandissants des classes populaires) ou évoluer vers la gauche en construisant le « socialisme de marché » comme une étape de la longue transition au socialisme.

Les options apparemment analogues faites par les classes dirigeantes d’autres pays dits « émergents » sont encore plus fragiles. Ni le Brésil, ni l’Inde – parce qu’ils n’ont pas fait une révolution radicale comme la Chine – ne sont capables de résister avec autant de force aux pressions conjuguées de l’impérialisme et des classes locales réactionnaires. Le ralliement de ces deux gouvernements au libéralisme mondialisé mis en œuvre par l’OMC (à Hong Kong en décembre 2005) a incontestablement aidé l’impérialisme à éviter le désastre qui se dessinait pour lui, porté un coup dur à l’amorce d’émergence du front des pays du Sud. Cette erreur magistrale – si ce n’est plus grave – ne sert que les intérêts des classes locales les plus réactionnaires (les latifundistes brésiliens et indiens !), alliés naturels de l’impérialisme et ennemis certains des classes populaires des pays en question. Les espoirs qu’une partie de la gauche historique de l’Amérique latine a investi dans le modèle de la social-démocratie sont fondés sur une erreur d’appréciation magistrale : la social démocratie a pu réaliser ce qu’elle a fait en Europe parce qu’elle pouvait être social-impérialiste, ce que les conditions du Brésil ou de tout autre pays du Sud ne permettent pas. Le Forum de Sao Paulo -qui réunit les partis de la gauche démocratique en Amérique latine- a certainement contribué positivement aux victoires démocratiques remportées par les peuples de la région au cours des dernières décennies ; il a néanmoins aussi contribué à renforcer ici et là des illusions social démocrates.

Vers une Cinquième Internationale ?

La mondialisation des stratégies du capital dominant appelle celle de la riposte de ses victimes. Alors pourquoi ne pas concevoir qu’une nouvelle Internationale puisse fournir un cadre efficace pour la construction des convergence nécessaires au succès des luttes engagées par les peuples contre le capital ?

La réponse que je fais à cette question est positive, sans hésitation, mais à condition que l’Internationale envisagée soit conçue comme le fut la Première, et non la seconde, la troisième ou la quatrième. Autrement dit une Internationale socialiste/communiste ouverte à tous ceux qui veulent agir ensemble pour construire la convergence dans la diversité. Le socialisme (ou le communisme) est, dans cet esprit conçu comme le produit du mouvement, non déduit d’une définition préalable. Cette proposition n’exclut pas la formulation de conceptions théoriques concernant la société qu’on souhaite construire – au contraire elle les appelle à se manifester avec autant de précision que possible, mais elle exclut que l’une de celles-ci parmi d’autres se donne le monopole de définir la voie juste et les étapes de la transition.

La mise en œuvre de ces principes fondamentaux de la démocratie sera certainement difficile, parce que précisément l’exercice de la démocratie l’est toujours. Il faudra bien fixer des « frontières », accepter que la définition d’objectifs stratégiques implique de faire des choix, que la gestion correcte du rapport d’une majorité à une (ou des) minorités n’est jamais donnée à l’avance.

Je ne chercherai donc pas à proposer des réponses à ces questions, ce qui, par définition même, entrerait en contradiction avec les principes que je viens de formuler. Je me contenterai donc de proposer quelques objectifs majeurs de stratégies de lutte qui pourraient constituer des réponses efficaces aux défis du moment actuel. Je rangerai ces propositions dans trois rubriques :

(i) Mettre en déroute le libéralisme à tous les niveaux, du national au mondial. Cet objectif implique la restauration des droits souverains des peuples, la reconnaissance de ce droit inaliénable fondamental par sa nature même, la condamnation de la conception impérialiste/coloniale de la gestion libérale mondialisée. Des propositions d’objectifs à terme immédiat sont concevables dans cette perspective, comme par exemple l’exclusion de l’agriculture de l’agenda de l’OMC, l’abrogation des décisions imposées par les puissances impérialistes concernant les droits de propriété intellectuelle et industrielle, l’abrogation des décisions qui entravent le développement de méthodes de gestion non marchande des ressources naturelles et des services publics, l’abrogation des interdictions de régulation, concernant les mouvements de capitaux, la proclamation du droit des Etats à répudier les dettes qui, après audit, s’avéreraient immorales ou odieuses etc.

(ii) Mettre en déroute le programme de contrôle militaire de la planète par les forces militaires des Etats Unis et/ou de l’OTAN. Cet objectif implique la condamnation sans réserves de la répudiation du droit international par les Etats Unis, de « l’autorisation » qu’ils se sont donnés de conduire des guerres préventives de leur choix, la restauration de l’ONU dans ses fonctions, etc. Il implique le retrait inconditionnel et immédiat des armées d’occupation stationnées en Iraq, de l’administration israélienne en Palestine occupée, le démantèlement de toutes les bases militaires des Etats Unis dispersées sur tous les continents. Tant que ce projet de contrôle de la Planète ne sera pas mis en déroute moralement, diplomatiquement, politiquement et militairement, toutes les avancées démocratiques et sociales que les luttes des peuples pourraient arracher ici ou là demeureront vulnérables, menacées par les bombardements de l’US Air Force.
(iii) Mettre en déroute en Europe les conceptions libérales et atlantistes qui constituent le fondement des institutions de l’Union Européenne. Cela implique la remise en question de fond en comble de toute la construction institutionnelle européenne et la dissolution de l’OTAN.

Des initiatives ont déjà été prises allant dans le sens de la précision des objectifs de stratégies de convergence qui correspondent à la vision générale du défi proposée ici. La journée du 18 Janvier 2006, organisée à Bamako à la veille de l’ouverture du Forum Social Mondial Polycentrique 2006 (Bamako et Caracas), a été consacrée précisément à débattre de ces propositions de stratégie de lutte et de construction de la convergence dans la diversité. Que cela fut possible et ait donné des résultats intéressants constitue sans doute l’illustration que le mouvement social mondial comme on dit est bel et bien engagé sur cette voie.

L’objectif de la Cinquième Internationale suggérée, ou plus modestement et en attendant des propositions de stratégies d’action de l’Appel de Bamako auxquelles je renvoie ici, est de contribuer à la construction de l’internationalisme des peuples. La phrase concerne donc tous les peuples, du Nord et du Sud, comme elle fait référence non au seul prolétariat mais à l’ensemble des classes et couches populaires victimes du système, à l’humanité dans son ensemble, menacée dans sa survie. Cet internationalisme n’exclut pas le renforcement de la solidarité des peuples des trois continents (Asie, Afrique, Amérique latine) contre l’agression de l’impérialisme de la triade. Au contraire ces deux internationalismes ne peuvent que se compléter et se renforcer l’un l’autre. La solidarité des peuples du Nord et du Sud ne peut être fondée sur la charité, mais sur l’action commune contre l’impérialisme.

Le renforcement de l’internationalisme des peuples créera des conditions favorables facilitant des avancées dans trois directions qui, conjuguées ensemble, en association étroite et non dissociées les uns des autres, construisent l’alternative : le progrès social, l’approfondissement de la démocratisation, l’affermissement de l’autonomie nationale dans une mondialisation négociée.

Qui peut souscrire à cette perspective ? On retrouve à ce point la question des « frontières » évoquée plus haut. La Cinquième Internationale ne doit pas être une assemblée exclusive de partis politiques, mais accueillir tous les mouvements de résistance et de luttes des peuples et garantir à la fois leur participation volontaire à la construction de stratégies communes et l’indépendance de leur décision propre. Cela étant il n’y a certainement pas lieu d’exclure définitivement les partis politiques (ou des fractions de ceux-ci) qui, qu’on le veuille ou non, constituent des points de rassemblement importants dans l’action de la société civile.

Le principe fondamental peut être formulé dans les deux phrases complémentaires suivants : (i) pas de socialisme sans démocratie (et donc pas de progrès dans la direction du socialisme sans pratique démocratique de ceux qui militent dans ce sens), mais aussi (ii) aucun progrès démocratique n’est viable s’il n’est pas associé au progrès social. Le socialisme doit associer – et non seulement concilier- les aspirations à la liberté et à l’égalité. Une association difficile à notre époque d’explosion des ambitions individualistes débridées flattées par le système capitaliste, accompagnée par l’abandon de l’objectif d’égalité auquel on a substitué celui, douteux, de l’ « égalité des chances ».

On peut donc imaginer que les forces politiques et sociales qui trouveront leur place naturelle dans cette perspective sont loin d’être réduites à quelques groupuscules politiques extrémistes et aux ONG de bonne volonté. Beaucoup des grands mouvements de lutte (les syndicats, les associations de paysans, de femmes, de citoyens) savent d’expérience que « l’union fait la force ». Les partis de la 3 et 4e Internationales devraient également trouver leur place dans cette perspective, s’ils renoncent à se poser en avant gardes auto proclamées ! Beaucoup de partis démocratiques, sociaux et anti-impérialistes des périphéries comprendront certainement qu’ils peuvent tirer de grands avantages de la coordination des luttes anti-impérialistes. Mais sans doute aussi, hélas, les partis de la 2e Internationale ralliés au libéralisme et à l’atlantisme se sont-ils exclus par eux mêmes de la perspective.

Il ne saurait être question ici d’aller plus loin dans l’identification des « conditions » de l’adhésion (par analogie avec la célèbre liste des 21 conditions imposées à l’adhésion à la 3e Internationale). Des débats sérieux sur ces principes et les statuts de l’Internationale sont indispensables. Nous appelons seulement à commencer à y réfléchir.

Le Forum Social Mondial compte certainement parmi les amis de cette Internationale, si celle-ci voit le jour. Car le principe d’ouverture démocratique fondamental sur la base duquel celui-ci a été constitué – l’accueil sans réserves de tous ceux qui acceptent sa charte – permet aux adhérents éventuels à la nouvelle Internationale, à d’autres organisations qui souhaitent contribuer à construire la convergence dans la diversité sans néanmoins adhérer à la perspective socialiste, comme à celles des organisations qui décideraient de demeurer en dehors des débats concernant des propositions de stratégies communes, de cohabiter sans problème. Cette diversité, qui fait la force du mouvement (en dépit des effets limitatifs que représente son émiettement), doit être préservée.

Néanmoins l’idée du projet d’une cinquième internationale a des adversaires et en aura davantage si elle devient réalité. Les adversaires en question sont d’ailleurs déjà aussi ceux du Forum Social Mondial qu’ils s’emploieront à vouloir maintenir dans un état d’impuissance maximale. Les propositions idéologiques par lesquelles ils croient légitimer l’inertie qu’ils suggèrent sont connues. Soit qu’il s’agisse d’établir un signe d’égalité entre la diversité représentée dans le Forum et celle qui s’est auto proclamée « gauche plurielle » (en Europe principalement). Soit qu’il s’agisse de reprendre la thèse de l’idéologie de la « société civile apolitique » (ou même « anti-politique »). En fait, cette thèse n’est pas nouvelle, elle caractérise la culture politique des Etats Unis depuis toujours ; elle exerce quelque attraction sur un certain nombre d’ONG constituées ici ou là au cours des dernières décennies.

Les objectifs de ces adversaires sont connus : il s’agit de faire du Forum Social Mondial le complément de celui de Davos. Autrement dit il s’agit de ne pas remettre en question les principes fondamentaux du libéralisme, du capitalisme et de la mondialisation impérialiste, mais de leur donner une nouvelle légitimité par la prise en compte d’un minimum de « demandes sociales » (du style de la « lutte contre la pauvreté ») pour la formulation desquelles l’association des organisations dites de la « société civile » (aussi apolitiques que possible) est jugée utile.

Des initiatives allant dans ce sens sont déjà à pied d’œuvre, soutenues par l’establishment de Davos, le G7, les grandes fondations des Etats Unis et les institutions de l’Union Européenne. Le « Forum Méditerranéen » (l’initiative dite de Barcelone dont le promoteur est l’Union Européenne), le « Forum arabe pour la Démocratie » (devenu « Forum pour l’avenir ») promu par des agences nord américaines, les coalitions d’ONG triées constituées à l’initiative des institutions internationales (ONU et Banque mondiale principalement) pour « suivre » les grandes conférences organisées par les institutions du système (OMC et autres), s’inscrivent probablement dans cette perspective qui vise à diviser les Forums Sociaux, peut être à les faire éclater, ou tout au moins à en ruiner le potentiel de développement, de renforcement et de radicalisation efficace.

 

Samir AMIN
Septembre 2007

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