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Amilcar Cabral (fr)

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Les colonies portugaises

Lorsque, en 1960, la France, la Grande Bretagne et la Belgique acceptaient le principe de la décolonisation politique, le Portugal par contre s’y refusait. Il ne restait donc plus aux mouvements de libération nationale que de s’engager dans des guerres de libération. La guerre inspire toujours à la fois des possibilités réelles de radicalisation de la politique, mais aussi des illusions romantiques. Une bonne partie de ceux qui ont soutenu la lutte de ces mouvements, en Afrique et hors d’Afrique (notamment parmi les tiers mondistes occidentaux) ont nourri de telles illusions.

Le Cap Vert et la Guinée-Bissao

Amilcar Cabral était probablement l’un des meilleurs penseurs de notre époque, non pas seulement dans son petit pays, mais à l’échelle de toute l’Afrique et au delà. Il était aussi un véritable militant c’est à dire une personne qui veut comprendre le monde pour le transformer. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui de deux questions majeures.

La première concernait sa thèse du « suicide de la petite bourgeoisie en tant que classe ». Sans doute les conditions créées par la guerre favorisent-elle souvent l’épanouissement des qualités humaines, dont même les « petits bourgeois » ne sont pas dépourvus « par nature ». Le courage, la solidarité, le contact permanent avec les masses paysannes réelles, peuvent contribuer à gommer les préjugés et les ignorances de départ. Mais je restais peu convaincu que, une fois l’indépendance acquise, les réalités sociales - c’est à dire les avantages que procurent les positions d’encadrement, fatalement réservées à une minorité quand bien même aurait-elle admis en son sein des cadres venus de la base - cesseraient d’opérer dans le sens de la reproduction des inégalités. Le combat pour le socialisme est, pour moi, une guerre de très longue durée. D’autant qu’on pouvait voir, au sein même des partis de la libération nationale, au delà de leur rôle historique progressiste incontestable, fonctionner déjà ces hiérarchies et toutes les manoeuvres qui les accompagnent. Le modèle des PC du soviétisme favorisait ces comportements. Autour du chef, ou des chefs locaux, combien de militants - même courageux - pouvaient se comporter en « fidèles » plus ou moins inconditionnels ? Parfois en flagorneurs. Ce que je n’ai pas dit à Cabral c’est que certains de ceux que j’ai connus comme étant parmi les meilleurs militants, les plus sincèrement avec le peuple, les plus courageux au plan militaire, étaient envoyés en première ligne - à la mort certaine parfois - par d’autres, des « chefs » bien planqués dans leurs directions à l’extérieur. J’y voyais déjà que « la petite bourgeoisie n’était pas prête à se suicider ».

La seconde question concernait le problème national Guinée Bissao-Cap Vert. Je ne croyais pas que les peuples de ces deux colonies constituaient « une seule nation ». La Guinée Bissao est un morceau de l’Afrique de l’Ouest semblable aux autres, un Etat africain potentiel pluriethnique. Le Cap Vert est tout à fait différent. C’est dans les îles du Cap Vert, inhabitées lors de leur découverte par les Portugais, que ces derniers ont mis au point la formule qui allait construire l’Amérique : la colonie esclavagiste de plantations, pièce du système mercantiliste euro-atlantique. Cette formule fut définie par les fondateurs - véritablement géniaux - de la conquista portugaise (et plus tard espagnole, britannique et française) des Amériques ; elle fut définie dans toutes ses dimensions : traite négrière, colonat, créolisation de la colonie, formes administratives. Le Cap Vert c’est l’ancêtre des Antilles et du Brésil.

 

Que le PAICV ait perdu les élections au profit précisément de cette petite bourgeoisie - et bourgeoisie - créoles qui n’avaient pas participé aux luttes de libération, interpelle l’interprétation de ce qu’est réellement cette société. C’est certainement triste, car, quelles qu’aient été les limites et les erreurs du gouvernement du PAICV, le Cap Vert lui doit d’exister ; et c’est le PAICV qui a donné à son peuple affamé de va nu pieds la terre et l’école. Alors pourquoi la défaite ? Sous estimation du rôle de l’Eglise, certes. Mais aussi l’arrogance dans les petits comportements quotidiens d’anciens militants courageux devenus responsables de l’administration. C’est l’explication qui m’a été donnée par Pedro Pirés lui même, secrétaire général du PAICV. Pourtant le gouvernement du PAICV pouvait compter sur des cadres remarquables, en nombre relatif beaucoup plus important que dans beaucoup d’autres pays africains. J’en dirais autant des « opposants de gauche » au PAICV, qui, ayant adopté à l’époque une ligne maoiste, avaient été fort mal vus par le pouvoir du PAICV, au point d’avoir été contraints pour beaucoup de s’exiler au Portugal, avant de rentrer au pays. Ces querelles devraient être classées aujourd’hui. L’important maintenant est de reconstituer une force de la gauche populaire, unifiée autour d’un programme minimal, mais conservant sa diversité, dans le respect mutuel des partenaires. Je n’hésite pas à dire que certains des éléments qui ont contribué à la victoire de la droite, par dépit et forcés par le sectarisme triomphaliste du PAICV pourraient retrouver une place dans cette alternative démocratique et populaire.

L’Angola et le Mozambique

Les problèmes de l’Angola n’étaient pas moins difficiles, bien que d’une toute autre nature.

Le MPLA était bien implanté dans la capitale et particulièrement dans les classes mieux éduquées - souvent métisses - ce que les démagogues du nationalisme anti-blancs/anti-métisses ne manquaient pas d’exploiter. Il était aussi un parti convaincu que seule la perspective socialiste répondait aux attentes du peuple, et comptait dans ses rangs un bon nombre de militants qui avaient été formés dans le parti communiste portugais. Le FLNA et l’UNITA n’étaient que des organisations tribalistes sans programme quelconque, constituées autour d’un chef absolu et démagogue. Non seulement donc, bien entendu, anticommunistes, mais également prêts à toutes les compromissions avec Washington, Mobutu et même la PIDE (la petite politique portugaise) qui savait les utiliser le cas échéant contre le MPLA. Plus tard, lorsque les élections donnèrent aux Angolais le choix entre le MPLA et l’UNITA (le FLNA avait disparu dans la tourmente) les électeurs dirent avoir préféré les « voleurs » (le MPLA) aux « assassins » (l’UNITA). Et c’était vrai, le MPLA au pouvoir à Luanda depuis quinze ans avait bien évolué et la corruption s’y était généralisé ; mais les sbires de l’UNITA se comportaient en véritables assassins dans les zones qu’ils contrôlaient. N’empêche que les médias occidentaux vomissaient les leaders du MPLA - peu démocrates (ce qui n’était pas faux) - mais encensaient Savimbi, le chef des assassins (est-il un démocrate, lui ?). Mais FLNA et UNITA existaient, et l’UNITA existe toujours.

Une réunion houleuse avait remué l’OUA quand au lendemain de 1974, il fallait reconnaître un gouvernement angolais représentatif du mouvement de libération nationale. Mais j’ai constaté d’abord l’intrusion tonitruante des Soviétiques, massivement présents dans les couloirs. Eux directement et quelques Etats africains alliés affirmaient que seul le MPLA existait sur le terrain, et qu’il avait le droit de constituer seul le gouvernement légal du pays. A mon avis cette affirmation génait plutôt qu’elle n’aidait. Car elle était fausse, et chacun le savait. Les Etats Unis, plus subtils le faisaient remarquer par l’intermédaire de leurs Etats amis. La Chine s’est alors mêlée de l’affaire à son tour. A l’époque elle ne laissait jamais Soviétiques et Américains occuper seuls la scène. Les suggestions chinoises - très officieuses - étaient au départ raisonnables, à mon avis : constituer un gouvernement de coalition avec les trois organisations, pour éviter la guerre civile. J’ai entendu de mes oreilles un ambassadeur de Chine dire simplement : si le MPLA est si fort réellement, il absorbera les autres et les digérera, s’il ne l’est pas, un gouvernement de coalition s’impose avec encore plus de raisons. Cela étant l’antisoviétisme a fait déraper l’attitude de la Chine, peu après. Comme un gouvernement MPLA s’installait à Luanda, mais qu’il ne contrôlait qu’une partie du pays, qu’il acceptait la perspective de la guerre pour chasser l’UNITA, et qu’il recevait une aide militaire soviétique à cette fin (le soutien de Cuba n’a pris le relai que plus tard), la Chine décidait de continuer à soutenir l’UNITA (comme elle l’avait fait avant 1974 soit disant pour ne pas laisser le MPLA prosoviétique occuper seul le terrain), se retrouvant aux côtés des Etats Unis et de l’Afrique du Sud qui ne ménageaient pas leur soutien financier et militaire à l’assassin Savimbi. Discutant plus tard de toute cette histoire avec Mario de Andrade celui-ci m’a bien dit : la solution du gouvernement de coalition eut été la meilleure. Mais il n’est pas sur qu’elle eut été possible. Washington tenait à la saboter. Ce que je crois vrai. Toujours est-il que s’il avait été possible, le compromis aurait évité 17 ans de guerre inutile. Puisque, au terme de cette tragédie, l’URSS n’existant plus, Cuba s’étant retiré (après avoir battu à plate couture les Sud Africains, ce qui fut magnifique), l’apartheid lui aussi ayant disparu, le MPLA ne faisant plus peur à Washington (bien que les Etats Unis ne pardonnent jamais et restent toujours haineux à l’égard de tous ceux qui leur ont résisté ) , les héritiers de Savimbi étant aussi toujours là, il fallait bien accepter la négociation et même un gouvernement de coalition. Triste fin.

Les choses paraissaient plus simples au Mozambique. Le Frelimo menait seul la guerre de libération. Les difficultés devaient apparaître plus tard, après la libération. La base de Dar es Salaam était évidemment le lieu de rencontres fréquentes, particulièrement avec Marcelino dos Santos, futur vice Président, avec Aquino da Bragança qui a péri dans l’accident d’avion où le Président Samora Machel a trouvé la mort et avec Sergio Vieira l’idéologue du parti. Je ne me souviens pas beaucoup de ces discussions qui ont été, je crois, assez banales.

La dérive est venue après la libération. Le Frelimo n’était implanté que dans le Nord du pays, il n’était pas suffisamment préparé pour maîtriser la situation à Maputo, absorber l’afflux des petits bourgeois qui n’avaient guère participé à la guerre mais fournissaient la masse des cadres rapidement promus pour prendre la relève des Portugais partis en masse. Réponse au défi par une « dérive de gauche » -collectivisation impopulaire etc ... A quoi s’est ajoutée rapidement la guerre nouvelle imposée par le Renamo, soutenu par l’Afrique du Sud. Et bien que les « partisans » de ce parti qui a eu l’heur de plaire aux « démocrates » de l’Occident ne soient que de vulgaires assassins sans le moindre programme, leur seule existence n’a été rendue possible que par les erreurs du Frelimo. La capitulation qui a suivi les accords de Nkomati (1987) avec l’Afrique du Sud et l’ouverture de négociations avec le Renamo comme l’adoption du multipartisme ont eu les effets catastrophiques qu’on devait attendre : l’effondrement. L’idéologie triomphante des « ONG  - représentants la société civile» a fait ici des ravages qui ont été dénoncés avec force par le suédois Abramson. Car il est évident que ces ONG ont été dans l’ensemble un instrument supplémentaire mis en oeuvre, manipulé et constitué par les forces réactionnaires externes (les promoteurs du « nouvel ordre néo-libéral » sans Etat !), le soutien de la bourgeoisie corrompue à l’intérieur et nullement l’expression autonome des classes populaires. Mais je ne connais encore tout cela que par mes lectures, par les discussions que le Forum a commencé à organiser autour d’une petite équipe animée par l’économiste Eugenio Macamo comme avec nos amis le recteur Carlos Machili, Maria do Ceu Carmoreis.

 

EXTRAITS DES MEMOIRES DE SAMIR AMIN