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Ecologisme et marxisme

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Samir AMIN

 

Le point de vue des courants dominants de l'écologisme, en particulier évidemment celui de l'écologisme "fondamentaliste", n'est pas celui du marxisme, bien que les uns et les autres dénoncent à juste titre les effets destructeurs du "développement" tel qu'il est.

 

L'écologisme attribue cet effet destructeur à l'adhésion de la "modernité" à une philosophie qualifiée de "eurocentrisme" et "prométhéenne" selon laquelle "l'être humain" ne ferait pas partie de la "nature" mais prétendrait" soumettre celle-ci à la satisfaction de ses besoins. Cette thèse entraîne un corollaire culturaliste fatal. Car elle inspire l'appel à l'adhésion à une "autre philosophie" qui place l'accent sur l'appartenance de l'humanité à la nature, sa "mère". Dans cet esprit l'éloge est fait, en contrepoint de la philosophie qualifiée "d'occidentale", de philosophies prétendues alternatives et meilleures, comme celle dérivée à partir d'une lecture particulière de l'hindouisme. Un éloge inconsidéré, qui ignore que la pratique de la société "hindouiste" n'a pas été (et n'est pas) différente de celle des sociétés dites occidentales, ni en ce qui concerne l'usage de la violence (la société hindouiste est tout sauf "non violente" comme elle se prétend être) ni en ce qui concerne la soumission de la nature à son exploitation.

 

 

Marx développe son analyse sur un tout autre terrain. Il attribue le caractère destructif de l'accumulation du capital à la logique de la rationalité du capitalisme, commandée exclusivement par la recherche du profit immédiat (la rentabilité à court terme). Il en fait la démonstration et en tire la conclusion explicite dans le livre 1 du Capital.

 

Ces deux méthodes de lecture de l'histoire et de la réalité inspirent des jugements différents sur "ce qu'il faut faire" pour relever le défi (les effets destructeurs du "développement"). Les écologistes sont portés à "condamner le progrès" et rejoignent alors les post modernistes dans ce jugement négatif à l'égard des découvertes scientifiques et des avancées de la technologie. La condamnation inspire à son tour une méthode mise en œuvre pour imaginer ce que l'avenir pourrait être qui est, pour le moins qu'on puisse dire, peu réaliste. On construit ainsi des projections conduisant à l'épuisement de telle ou telle ressource naturelle (les énergies fossiles par exemple), et on généralise la validité de ces conclusions – fatalement alarmistes – par l'affirmation, juste dans son principe mais sans portée concernant ce qu'on peut en déduire, que les ressources de la Planète ne sont pas infinies. On ignore donc délibérément les découvertes scientifiques possibles de l'avenir qui pourraient annihiler telle ou telle conclusion alarmiste. Bien entendu l'avenir lointain restera inconnu et la garantie que le "progrès" permettra toujours de trouver la solution de défis à venir inconnus n'existera jamais. La science n'est pas un substitut à la croyance en l'éternité (religieuse ou philosophique). Placer sur ce terrain le débat sur la nature des défis et les manières d'y faire face ne conduit nulle part.

 

En contrepoint, en plaçant le débat sur le terrain défriché par Marx – l'analyse du capitalisme – on est en mesure d'avancer dans celle des défis. Oui il y aura encore, dans l'avenir, des découvertes scientifiques à partir desquels des technologies de maîtrise des richesses de la nature pourront être dérivées. Mais ce qu'on peut affirmer, sans crainte d'erreur, est que, tant que la logique du capitalisme impose à la société la soumission dans ses options aux exigences exclusives de la rentabilité à court terme (que la valorisation du capital implique), les technologies qui seront mises en œuvre pour l'exploitation des nouvelles avancées scientifiques ne seront choisies que si elles sont rentables dans le court terme et que de ce fait elles comportent un risque élevé d'être écologiquement destructrices, et même de plus en plus telles. C'est donc seulement lorsque l'humanité aura construit un mode de gestion de la société fondé sur la prise en considération des valeurs d'usage et l'aura substitué à sa gestion par la valeur d'échange associée à la valorisation du capital, que seront réunies les conditions pour une meilleure gestion des rapports entre l'humanité et la nature. Je dis bien une gestion meilleure et non une gestion parfaite et définitive, qui annihile les limites auxquelles se heurtent toute pensée et action humaines. La critique précoce de l'eurocentrisme que j'ai proposée (reprise dans l'édition augmentée, Modernité, Religions, Démocratie, Critique de l'eurocentrisme, Critique du culturalisme, Parangon, 2008) se situait dans la poursuite de l'œuvre amorcée par Marx, en contrepoint du discours culturaliste post moderniste et prétendu écologiste.

 

Le choix par les écologistes d'un mauvais terrain pour débattre de ces questions enferme dans des impasses non seulement théoriques, mais de surcroît politiques. Car ce choix permet la manipulation par les forces dominantes du capital de toutes les propositions politiques qu'on en déduit. On sait comment l'alarmisme permet aux sociétés de la triade impérialiste de conserver leur privilège d'accès exclusif aux ressources de la planète et d'interdire aux peuples des périphéries d'être en mesure de faire face aux exigences de leur développement – quel qu'il soit, "bon" ou "mauvais". On ne répond pas correctement aux discours "anti-alarmistes" en signalant le fait – incontestable – qu'ils sont eux-mêmes des fabrications de "lobbies" (comme par exemple celui de l'automobile). Le monde du capital fonctionne toujours de cette manière : les lobbies qui défendent les intérêts particuliers de segments du capital s'affrontent sans fin. Aux lobbies des partisans de choix énergétivores s'opposent désormais des lobbies du capitalisme "vert". Les écologistes ne pourront sortir de ce labyrinthe que s'ils comprennent qu'il leur faut devenir … marxistes.