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DEUX VOIES DE DEVELOPPEMENT HISTORIQUE

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Samir AMIN

 

Le contraste Europe/monde chinois : origines et parcours

 

1.      Le général et le particulier dans les trajectoires de l'évolution de l'humanité

Le concret, l’immédiat, est toujours particulier. Le constater relève de la banalité. S’y arrêter interdit de s’élever au niveau nécessaire pour comprendre l’histoire de l’humanité. Celle-ci paraît alors – au niveau phénoménal – comme constituée de successions de trajectoires et d’évolutions particulières, sans liens entre elles autres que de hasard. Chacune de ces successions ne peut être expliquée que par des causalités et des enchaînements particuliers. La méthode renforce la tendance aux « culturalismes » c'est-à-dire à l’idée que chaque « peuple » s’identifie par les spécificités de sa « culture », lesquelles sont largement transhistoriques au sens qu’elles persistent au-delà du changement.

 

Marx est pour moi le penseur de la recherche du général au-delà du particulier. Certes le général en question ne doit pas être décrété a priori par la réflexion et le raisonnement idéalisé concernant l’essence des phénomènes (à la Hegel ou Auguste Comte). Il doit être induit à partir de l’analyse du concret divers. Dans ces conditions évidemment il n’y a aucune garantie « absolue » que l’induction proposée soit définitive ou même correcte. Mais on ne peut contourner l’obligation de poursuivre cette recherche.

 

Analysez le particulier et vous y découvrirez comment le général s’impose à travers des formes particulières. Telle est ma lecture de Marx.

 

Dans cet esprit j’ai proposé une lecture du matérialisme historique fondée sur la succession générale de trois grands stades de l’évolution des sociétés humaines – le stade communautaire, le stade tributaire, le stade capitaliste (porteur potentiel de son dépassement communiste). Et tenté, dans ce cadre, de lire la diversité des sociétés du stade tributaire (comme antérieurement celles du stade communautaire) comme des formes particulières d’expression des exigences générales qui définissent chacun de ces stades. La proposition s’inscrit contre la tradition de l’opposition banalisée entre la « voie européenne » (celle des cinq fameux stades : communisme primitif, esclavage, féodalité, capitalisme, socialisme – qui n’est pas une invention de Staline mais la lecture dominante en Europe avant et après Marx) et la « voie (ou mieux l’impasse) asiatique ». La thèse hydraulique, à la Wittfogel, m’est alors apparue plus qu’infantile, erronée, procédant du préjugé eurocentrique. Ma proposition s’inscrit aussi contre l’autre tradition, produite par le marxisme vulgaire, celle de l’universalité des cinq stades.

 

Dans cet esprit également j’ai proposé une lecture des contradictions opérant au sein de la grande famille des sociétés tributaires comme des expressions d’une exigence générale qui imposait le dépassement des principes fondamentaux de l’organisation du système social tributaire par l’invention de ceux qui définissent la modernité capitaliste (et au-delà la possibilité du socialisme/communisme). Le capitalisme n’était pas destiné à être l’invention exclusive de l’Europe. Il était tout également en voie de se constituer dans l’Orient tributaire, en particulier en Chine, comme on le verra plus loin.

 

Cependant une fois le capitalisme constitué dans sa forme historique, c'est-à-dire à partir de l’Europe, l’expansion mondiale de celui-ci par la conquête et la soumission des autres sociétés aux exigences de sa reproduction polarisante a mis un terme à la possibilité d’une « autre voie » de développement capitaliste de l’humanité (la « voie chinoise » entre autre). Cette expansion a gommé la portée et l’importance des variantes des capitalismes locaux pour les inscrire toutes dans la dichotomie du contraste centres capitalistes/impérialistes dominants – périphéries capitalistes dominées, que définit la polarisation propre au capitalisme historique (européen d’origine).

 

Dans ce qui suit je proposerai donc une lecture des « deux voies » (celle de la région Méditerranée/Europe, celle du monde chinois), qui n’est pas celle de l’opposition cinq stades/impasse asiatique, mais repose sur un autre principe d’analyse, qui oppose les formes achevées du mode tributaire dans le monde chinois aux formes périphériques de ce même mode dans la région Méditerranée/Europe. La forme achevée est caractérisée par une stabilité forte visible dès les origines de son invention, tandis que les formes périphériques ont toujours été fragiles, entraînant l’avortement des tentatives successives de la centralisation impériale de la ponction tributaire, faisant contraste avec le succès de celle-ci dans l’empire chinois.

 

  La question paysanne au cœur de l’opposition voie européenne/voie chinoise de développement

 

La voie Méditerranée/Europe et celle du monde chinois s’opposent dès l’origine. Car la stabilité du mode tributaire achevé implique une forme d’intégration solide du monde paysan dans la construction d’ensemble du système, et pour cela, un accès au sol garanti. Cette option de principe a été celle de la Chine dès l’origine. On sait néanmoins que sa mise en œuvre n’a pas été sans souffrir d’entorses parfois graves, mais finalement toujours surmontées. Par contre dans la région Méditerranée/Europe l'accès au sol a été aboli radicalement avec l’adoption du principe de la propriété privée du sol agraire, devenu droit fondamental et absolu avec la mise en place de la modernité capitaliste  dans sa forme européenne.

 

Le capitalisme historique qui en a été le produit a procédé de ce fait à l’expulsion massive de la majorité des ruraux et à leur exclusion, pour une grande partie d’entre eux, de la construction nouvelle. Ce capitalisme historique impliquait une émigration massive, que la conquête des Amériques permettait, et sans laquelle le succès de son déploiement aurait été impossible. Le capitalisme historique est devenu un capitalisme/impérialisme militaire et conquérant, d'une violence sans précédent.

 

La voie amorcée par le développement capitaliste en Chine (avant la soumission de la Chine à l’impérialisme conquérant dans la seconde moitié du XIXe siècle) était différente. Elle reposait sur l’affirmation et non l'abolition de l'accès au sol de l’ensemble de la paysannerie et partant sur des options d’intensification de la production agricole et de la dispersion des manufactures industrielles dans les régions rurales. Ces options ont donné à la Chine une avance marquée sur l’Europe dans tous les domaines de la production qui n’a été perdue que tardivement, après que la révolution industrielle ait procédé avec succès au façonnement de l’Europe moderne.

 

La Chine moderne avant l’Europe

 

Les penseurs européens étaient conscients de la supériorité de la Chine, devenu le « modèle » par excellence, comme Etiemble et d’autres l’ont reconnu. Modèle de la rationalité administrative : la Chine invente très tôt le service public indépendant des aristocraties et des clerc religieux et le recrutement d’une bureaucratie d’Etat par concours. Il faudra attendre des siècles pour que l'Europe découvre cette forme de modernité administrative (au XIX ième siècle seulement), progressivement imitée par le reste du monde. Modèle de rationalité de la mise en œuvre des technologies de loin les plus avancées pour les productions agricoles et artisanales/manufacturières. Cette admiration pour le modèle chinois n’a disparu que lorsque les Européens sont parvenus, par leur supériorité militaire (et par elle seule), à casser le modèle chinois.

 

La Chine était donc engagée sur la voie de l’invention du capitalisme, dans des formes qui auraient été très différentes de celles du capitalisme/impérialisme mondialisé conquérant.

 

Il reste à savoir pourquoi la voie chinoise moderne, dont l’amorce de la formation est antérieure à celle de l’Europe d’au moins cinq siècles, ne s’est pas imposée. Pourquoi la voie européenne, amorcée tardivement, est parvenue à se cristalliser dans un temps court et par là même à s’imposer à l’échelle mondiale. La tentative d’explication que j’ai proposée à cet endroit est fondée sur la mise en relief des « avantages » du caractère périphérique des sociétés tributaires européennes (la voie « féodale ») par opposition aux lenteurs imposées à l’évolution par la solidité de la forme centrale du mode tributaire chinois. Il s’agit là de l’expression la plus générale de ce que j’ai qualifié de développement inégal : les formes périphériques, parce que moins solides, plus souples, facilitent un dépassement plus rapide des contradictions du système ancien, tandis que ses formes centrales, plus solides, ralentissent le mouvement.

 

2.Les grandes régionalisations pré modernes et la centralisation du surplus tributaire

Le terme de mondialisation est utilisé de nos jours dans des sens divers, vagues et ambigus. De surcroit le phénomène par lui-même est considéré comme allant de soi et incontournable, expression d’une évolution prétendue fatale de la réalité. Des phénomènes analogues à celui de la mondialisation moderne, qui, pour la première fois dans l’histoire concerne la Planète entière, peuvent être repérés au cours des temps plus anciens. Sauf que ceux-ci ne concernaient que de grandes régions relatives de l’ancien monde, les Amériques dites précolombiennes étant alors isolées et inconnues de celui-ci (et vice versa). Je les qualifierai de mondialisations/régionalisations.

 

Je définis tous ces phénomènes par un critère commun : celui d'organiser la commande du surplus dégagé de la production courante à l’échelle de l’ensemble de la région (ou du monde) concernée par une autorité centrale et une dose importante de centralisation de ce surplus par cette autorité. Celle-ci à son tour réglemente la répartition de l’accès au surplus qu’elle commande.

 

Les régionalisations (on la mondialisation) concernées peuvent être tendanciellement homogénéisantes ou polarisantes selon que la redistribution du surplus est soumise à des lois et usages qui visent expressément l’un ou l’autre de ces objectifs, ou les produisent par le déploiement de leur logique propre.

 

   La centralisation du surplus tributaire

 

Le surplus en question revêt dans tous les systèmes prémodernes (les régionalisations anciennes) la nature d’un tribut, et dans le système moderne – capitaliste – celle de profit du capital, ou plus précisément de rente du capital oligopolistique dominant. La différence spécifique qui sépare ces deux formes de surplus est qualitative et décisive. La ponction du surplus tributaire est un phénomène transparent : travail gratuit du paysan dominé sur les terres du seigneur, proportion de la récolte ponctionnée par celui-ci ou l’Etat ; ces formes sont naturelles par excellence, non monétaires, même lorsqu’elles revêtent la forme monétaire, ce qui est généralement marginal ou exceptionnel. La ponction du profit/rente du capital dominant est par contre opacifiée du fait qu’elle résulte du fonctionnement d’un réseau d’échanges marchands monétaires : salaires des travailleurs, achats/ventes des moyens de production et des produits de l’activité économique.

 

La ponction du surplus tributaire est de ce fait indissociable de l’exercice du pouvoir politique dans la région (grande ou petite) où elle opère. Par contre celle du surplus capitaliste apparaît dissociée de l’exercice du pouvoir politique, étant le produit apparent des mécanismes qui commandent les marchés (du travail, des produits, du capital lui-même). Les systèmes tributaires (pré modernes) n’impliquaient pas leur exercice sur des territoires vastes et des populations nombreuses. Le niveau de développement des forces productives propre à ces époques anciennes était encore limité et le surplus consistait pour l’essentiel du produit de communautés paysannes. Les sociétés tributaires pouvaient être émiettées, parfois à l’extrême, chaque village ou seigneurie constituant alors une société élémentaire par elle-même.

 

L’émiettement des sociétés tributaires n’excluait pas leur participation à des réseaux d’échanges plus larges, marchands ou autres, à des systèmes de pouvoirs établis sur des espaces plus vastes. Les sociétés tributaires élémentaires ne vivaient pas nécessairement dans l’autarcie, même si l’essentiel de leur production devait assurer leur propre reproduction sans apport extérieur.

 

L’émergence d’empires tributaires a toujours exigé celle d’un pouvoir politique capable de s’imposer aux sociétés tributaires émiettées. On peut ranger dans cette catégorie les Empires romain, califal et ottoman pour la région Europe/Méditerranée/Moyen Orient, l’Empire chinois et les Etats impériaux que l’Inde a connus à plusieurs occasions dans son histoire. Cette émergence d’empires tributaires a été facilitée, et à son tour a facilité, l’expansion de rapports marchands et monétaires en leur sein et dans leurs rapports avec l’extérieur.

 

Les empires tributaires n’ont pas poursuivi nécessairement l’objectif politique de l’homogénéisation des conditions dans la région contrôlée par leur pouvoir central. Mais les lois et les usages qui gouvernaient ces systèmes, dominés par l’instance politique à laquelle le fonctionnement de l’économie demeurait soumis, ne produisaient pas par elles mêmes une polarisation croissante entre les sous régions composant l’empire.

 

L’histoire a largement démontré la fragilité des empires tributaires dont les apogées ont été courtes – quelques siècles – suivies de longues périodes de désintégration, qualifiées généralement de décadences. La raison en est que la centralisation du surplus ne procédait pas ici d’une exigence interne nécessaire à la reproduction des sociétés tributaires élémentaires. Leur vulnérabilité aux attaques de l’extérieur et aux révoltes de l’intérieur, celles des classes dominées ou des provinces en tant que telles était grande. Des évolutions dans des domaines divers, de l’écologie, de la démographie, de l’armement militaire, des échanges marchands lointains, se sont avérées suffisamment fortes dans leurs effets pour traduire cette vulnérabilité en catastrophe.

 

La seule exception – mais elle est de taille – est celle de l’Empire chinois.

 

3.L’itinéraire de la Chine : un long fleuve tranquille ?

 

Les réflexions précédentes ont été centrées sur la région Moyen Orient/Méditerranée/Europe. Cette région a été le théâtre de la formation des premières civilisations (tributaires) – l’Egypte et la Mésopotamie – et tardivement de sa périphérie marchande/esclavagiste grecque, puis, à partir de la période hellénistique, de tentatives successives de construction d’Empires tributaires (les Empires Romain, Byzantin, Califal, Ottoman). Ceux-ci ne sont jamais parvenus à se stabiliser véritablement et ont été le théâtre de longs déclins chaotiques. Ces conditions ont été, peut être de ce fait, plus favorables à l’émergence précoce du capitalisme dans sa forme historique, prélude à la conquête du monde par l’Europe.

 

L’itinéraire de la Chine a été remarquablement différent. La Chine s’est constituée presque d’emblée en un Empire tributaire dont la stabilité a été exceptionnelle, en dépit des moments où celle-ci s’est trouvée menacée d’éclatement, néanmoins toujours finalement surmonté.

 

Ecriture phonétique, écriture conceptuelle

 

Les raisons du succès de la construction de la centralisation tributaire à l'échelle du monde chinois sont certainement diverses. Des auteurs chinois peu connus hors de chez eux (comme Wen Tiejun) ont proposé à cet effet des hypothèses diverses en relation avec les données de la géographie et de l'écologie de leur région et placé l'accent sur l'invention précoce d'une agriculture intensive associée à une densité de population devenant progressivement considérablement plus forte que celle du monde Méditerranée/Europe. L'objet de cette présentation n'est pas d'ouvrir le débat sur ces questions difficiles et peu étudiées jusqu'à présent, du fait de l'eurocentrisme dominant. Pour ma part j'insisterais volontiers sur les effets très différents à long terme de l'adoption de l'écriture conceptuelle par la Chine.

 

L’écriture phonétique (alphabétique  ou syllabique), inventée au Moyen Orient est devenue progressivement celle de toutes les langues de la région Méditerranée/Europe et du sous continent indien. Leur lecture n’est compréhensible que par ceux qui connaissent le sens des mots prononcés dans la langue écrite, et exige pour les autres une traduction. L’expansion de ce mode d’écriture a renforcé la distinction des langues et partant les formes d’identité fondées sur celles-ci. Elle a constitué un obstacle à l’expansion de pouvoirs politiques régionaux et donc à la centralisation tributaire. Avec la modernité capitaliste elle a fondé la mythologie de l’Etat-nation homogène linguistiquement. Elle persiste – renforcée même – dans l’Europe contemporaine et constitue de ce fait un obstacle à son unification politique. L’obstacle ne peut être surmonté – partiellement – que par l’adoption d’une langue commune, étrangère pour beaucoup, que ce soit les langues d’Empires héritées par les Etats modernes (le français, l’anglais et le portugais en Afrique,  l’anglais en Inde, et, jusqu’à un certain point  pour les Indiens d’Amérique latine,  l’espagnol et le portugais), ou le « business-English » devenant la langue de l’Europe contemporaine.

 

La Chine a inventé une autre façon d’écrire, conceptuelle et non phonétique. Le même caractère désigne un objet (une porte) ou une idée (l’amitié) et peut être lu en le prononçant différemment : porte, door ou bab, ou encore amitié, friendship, sadaka par des lecteurs respectivement français, anglais ou arabe. Cette forme d’écriture a constitué un facteur puissant favorisant l’expansion d’un pouvoir impérial à l’échelle continentale du monde chinois. Un monde dont la population est comparable à celle de toutes les Amériques de l’Alaska à la Terre de feu et de l’Europe du Portugal à Vladivostok. Le mode conceptuel de l’écriture chinoise tolérait sans problème la lecture phonétique dans les langues diverses du sous continent. Et ce n’est que tout à fait récemment que, par le moyen de l’éducation généralisée, le mandarin de Pékin est en voie de devenir la langue (phonétique) de l’ensemble du monde chinois.

 

La Chine en avance de cinq siècles sur l'Europe

 

L'image de l'itinéraire de la Chine présenté comme celui du cours d'un "long fleuve tranquille" est certainement forcée.

 

La Chine ancienne jusqu'à l'introduction du bouddhisme aux premiers siècles de l'ère chrétienne était constituée de formations tributaires multiples organisées dans des principautés et des royaumes en conflit fréquent. La tendance était néanmoins déjà à leur unification dans un seul empire qui trouve son expression précoce dans les écrits de Confucius, cinq siècles avant J.C., à l'époque tourmentée des Royaumes Combattants.

 

Le monde chinois adopte ensuite une religion de salut individuel, le Bouddhisme, quand bien même ait il été mâtiné de Taoisme, à l'instar de l'Europe chrétienne. Les deux sociétés, celle de l'Europe féodale et chrétienne et celle de la Chine impériale et bouddhiste, présentent des similitudes frappantes. Mais également deux différences majeures : (i) la Chine est un Empire  politique unifié qui connaît avec les Tang une apogée remarquable, tandis que  l' Europe féodale n'y est jamais parvenue, (ii) la tendance à la reconstitution du droit d'accès au sol chaque fois que celui-ci subit des dégradations importantes fait contraste en Chine avec l'émiettement durable de la propriété féodale européenne.

 

La Chine se libère de la religion, en l'occurrence le Bouddhisme, dès l'époque des Song et définitivement avec les Ming. Elle entre alors dans la modernité qu'elle inaugure cinq siècles avant la Renaissance européenne. L'analogie entre la Renaissance chinoise et celle ultérieure de l'Europe est frappante. Les Chinois "retournent à leurs sources", le confucianisme, dans une réinterprétation libre, rationnelle et a religieuse, analogue à celle de la Renaissance européenne qui s'invente un ancêtre gréco romain pour rompre avec ce que les Lumières qualifieront d'obscurantisme religieux du Moyen Age.

 

Toutes les conditions étaient alors réunies pour permettre au monde chinois moderne d'accomplir des progrès remarquables dans tous les domaines : l'organisation de l'Etat, les connaissances scientifiques, les techniques de production agricole et manufacturières, la pensée rationnelle. La Chine invente la laïcité cinq siècles avant son amorce en Europe. La Chine moderne avance l'idée que l'Homme fait son histoire, cette idée qui définit l'apport central ultérieur des Lumières. L'impact de ces progrès a été renforcé par la correction régulière des dérives dangereuses en direction de l'appropriation privative du sol.

 

La stabilité du mode d’organisation économique et politique de la Chine a constitué la base d’un modèle de développement des forces productives fondé sur l’intensification continue de la production agricole, opposant un contraste saisissant avec le modèle du capitalisme historique européen fondé sur l’appropriation privative du sol agraire, l’expulsion des ruraux, l’émigration massive et la conquête du monde qui lui a été associée. Le modèle de ce capitalisme européen a été celui d’une accumulation par dépossession, non pas seulement primitive, mais permanente (l’autre face de la polarisation inhérente à la mondialisation capitaliste). La Chine s’engageait sur des rails qui auraient pu conduire à un capitalisme d’une forme différente, fermé sur lui-même et non conquérant. L’expansion prodigieuse des relations marchande associées à la ponction tributaire et non séparées de celle-ci témoignait de cette possibilité. Mais l’association en question donnait à ce processus de l’évolution un caractère relativement lent par comparaison à celui de l’Europe de la transition au capitalisme achevé.

 

La Chine a conservé de ce fait son avance – en termes de productivité moyenne du travail social – sur l’Europe jusqu’à la révolution industrielle du XIXe siècle.

 

L' Europe des Lumières reconnaissait, comme je l'ai dit, cette avance de la Chine qu'elle se donnait en modèle. Néanmoins ni l'Europe des Lumières de la transition mercantiliste, ni plus tard l'Europe du capitalisme achevé du XIX ième siècle ne sont parvenues à dépasser l'émiettement des royaumes d'Ancien Régime puis des Etats nations modernes pour se constituer en un pouvoir unifié capable de maîtriser la centralisation du surplus tributaire puis capitaliste à l'instar de la Chine.

 

De leur côté les observateurs chinois ont bien vu l'avantage de leur voie de développement historique. Un voyageur chinois, visitant l'Europe aux lendemains de la guerre franco prussienne de 1870, comparait l'état du continent à celui des Royaumes Combattants, cinq siècles avant J.C.!

 

Le déclin de la Chine, causé par la conjonction de l’épuisement du modèle de progression de l’intensification/marchandisation de la production agricole et rurale d’une part et de l’agression militaire européenne d’autre part, a été relativement court et n’a pas entraîné la dislocation de cet Etat continental, même si cette menace s’est manifestée au cours de ce déclin. Des caractéristiques essentielles de la révolution chinoise et de la voie empruntée après sa victoire dans les moments successifs maoïste et post maoïste sont à replacer dans cette perspective de longue durée exceptionnelle.

 

4.La fragilité de la mondialisation capitaliste

 

  La mondialisation polarisante du capitalisme historique

 

Le capitalisme se définit par un renversement des rapports de dominance entre l’instance politique et celle de l’économie. Ce renversement est associé à l’aliénation marchande nouvelle et à l’opacification de la production sociale et de la ponction du surplus qui l’accompagnent (Marx).

 

Des transformations décisives dans la société sont les produits de ce renversement. Entre autre : (i) la libération de l’esprit d’entreprise économique et l’accélération prodigieuse par sa rapidité du développement des forces productives ; (ii) la réunion des conditions permettant l’émergence de sciences sociales (dont l’économique) dont les formulations s’émancipent de la morale pour lui substituer la recherche de causalités objectives ; (iii) l’émergence de la modernité, formulée dans les termes de l’émancipation du genre humain, capable de faire son histoire, et avec celle-ci la réunion des conditions de la démocratie moderne.

 

Le capitalisme est le premier système qui pouvait devenir véritablement mondial. La raison en est que la puissance qu’il permettait de développer, sans commune mesure avec celle des sociétés antérieures les plus avancées, mettait à l’ordre du jour sa conquête de la Planète entière. Cette puissance, visible déjà dans les siècles de la transition mercantiliste (1500-1800), s’affirme sans plus de limites à partir de la révolution industrielle.

 

Le capitalisme historique (réellement existant) s’est mondialisé par le moyen de la conquête de la Planète par les nouvelles puissances impérialistes du centre européen. Cette expansion mondiale graduelle a dans un premier temps soumis les Amériques à la colonisation, puis s’est imposée à travers des traités inégaux imposés aux Etats demeurés formellement indépendants ou par leur conquête coloniale ultérieure. Contrairement à la vision naïve des économistes la mondialisation capitaliste a impliqué l’intervention politique (et militaire) des puissances impérialistes nouvelles. C’est à travers ces rapports politiques inégaux que les « marchés » ont été ouverts et conquis et les structures économiques des périphéries désormais dominées « ajustées » aux exigences de cette forme d’expansion. La nouvelle polarisation, d’une ampleur sans précédant dans l’histoire de l’humanité, a été mise en place par des moyens politiques et pas du tout par la concurrence victorieuse  des industries des centres dominants. Mais une fois mise en place la polarisation pouvait désormais se reproduire et s’approfondir par la seule vertu de la concurrence économique ouverte devenue inégale. De ce fait les pays de la périphérie pouvaient reconquérir leur indépendance politique sans que cela ne mette un terme automatique à leur statut de dominé.

 

La polarisation est immanente au capitalisme historique. Capitalisme et impérialisme sont indissociables.

 

Le capitalisme historique s’est construit sur la base d’une expropriation systématique de la paysannerie, par le moyen de l’adoption des principes de la propriété bourgeoise du sol agraire et l’abolition de toutes les conditions antérieures qui régissaient l’accès au sol. Les paysans exclus par ces moyens ont été en partie absorbés par l’urbanisation nouvelle, à laquelle ils ont fourni une main d’œuvre maintenue longtemps dans des conditions de misère atroce. Mais le système aurait probablement explosé sans le débouché ouvert aux migrations des Européens vers les Amériques. Ce flux migratoire a été gigantesque puisque cette population d’origine européenne est devenue aussi importante que celle de l’Europe.

 

Le capitalisme historique mondialisé interdit aux peuples des périphéries contemporaines de bénéficier de possibilités d’émigration comparables. Il ferme par là même la voie d’un développement capitaliste qui reproduirait avec retard celle empruntée par les pays européens.

 

Le statut de pays dominé n’a jamais été accepté par les peuples concernés, au-delà des nouvelles classes compradore bénéficiaires de la mondialisation capitaliste/impérialiste. Au cours du XXe siècle ce refus s’est traduit par des révolutions conduites sous le drapeau du socialisme ou des luttes de libération nationale, les unes et les autres victorieuses, qui ont imposé aux puissances impérialistes, à elles, l’obligation de s’ajuster à ces transformations sans précédents.

 

La contre offensive du capitalisme/impérialisme qui se déploie depuis une trentaine d’années a été rendue possible par l’épuisement des formes d’alternatives produites par les socialismes et les nationalismes historiques du XXe siècle. Cette contre offensive se drape dans le discours de la « mondialisation ». Mais en fait elle ne peut atteindre ses objectifs sans s’engager dans une nouvelle guerre permanente de reconquête. Le projet de la mondialisation contemporaine est indissociable de l’engagement militaire permanent des puissances dominantes, la nouvelle triade de l’impérialisme collectif.

 

   Sortir de la mondialisation, sortir du capitalisme

 

La mondialisation capitaliste n’est pas seulement inacceptable pour les peuples qui en sont les victimes (80 % de l’humanité). Elle est de ce fait beaucoup plus fragile qu’elle ne pourrait le paraître.

 

Sortir de la mondialisation capitaliste (ce que j’appelle la déconnexion) est la condition première pour sortir du statut de pays capitaliste périphérique (en termes vulgaires, sortir du « sous développement », de la « pauvreté »). Sortir de la mondialisation capitaliste/impérialiste et sortir du capitalisme sont indissociables. Cette équation fait problèmes ; il est donc indispensable de savoir comment elle a été, ou n’a pas été, prise en compte.

 

La pensée dominante, eurocentrique par essence, est imperméable aux arguments développés dans les thèses qui ont été exprimées ici. Pour cette pensée le « modèle occidental » est sans alternative, il doit – et peut – être imité par les autres. Que le capitalisme/impérialisme ait rendu ce développement par imitation impossible dépasse les capacités de son entendement.

 

La pensée de Marx n’est pas eurocentrique par nature. Marx inaugure le seul mode de pensée moderne qui soit capable de sortir des préjugés et du carcan de l’eurocentrisme. Mais les écoles du marxisme historique ont été victimes des limites de celui-ci. La dérive à partir de Marx s’est traduite par l’alignement du mouvement ouvrier et socialiste européen sur une vision linéaire de l’histoire, qui n’était pas celle de Marx. Dans cette perspective la « révolution socialiste » ne pouvait être à l’ordre du jour que dans les pays déjà devenus pleinement capitalistes à l’image de ceux des centres industrialisés développés. Partout ailleurs le passage obligé par un développement capitaliste ouvert par une « révolution bourgeoise » était déclaré incontournable. Le marxisme historique a largement ignoré les conséquences de la polarisation immanente au capitalisme mondialisé historique et donc la nature véritable du défi.

 

La polarisation a retardé la maturation nécessaire de la conscience socialiste dans les centres dont les peuples connaissent les bénéfices qu’ils tirent de la position dominante de leurs nations. Elle a rendu impossible la construction de capitalismes nationaux nouveaux à l’image de ceux des centres dominants et par là fermé la voie à la révolution bourgeoise dans les périphéries. Elle a placé l’alternative de la révolution populaire devant un défi double ; celui d’accélérer le développement des forces productives et de construire simultanément des rapports sociaux qui transgressent le capitalisme. Elle a donc mis à l’ordre du jour des perspectives et des stratégies de la transition du capitalisme mondial au socialisme mondial différentes de celles imaginées par les socialismes et les marxismes historiques ; elle a créé des conditions nouvelles et imprévues à la construction de l’internationalisme des peuples.

 

5.La lucidité dans l’action de transformation des sociétés est-elle possible ?

 

La modernité des Lumières, en proclament l’Homme auteur de son histoire, a inauguré un chapitre nouveau de l’histoire qui implique la lucidité possible.

 

Lucidité et aliénation constituent les deux pôles de la même contradiction dialectique. La lucidité se définit par la connaissance de la nécessité et le pouvoir, à partir de cette connaissance, d’agir librement et de transformer la réalité. La lucidité implique l’émergence d’une science sociale, qui précisément permet cette connaissance des nécessités objectives. En contrepoint l’aliénation se définit par la soumission des acteurs humains à des forces vécues comme extérieures – surnaturelles – bien qu’elles soient en fait le produit de la pensée et de l’action humaines qui façonnent la réalité sociale.

 

La lucidité, absente dans toutes les sociétés pré modernes, européennes et autres, rend compte de ce fait que le passage d’un stade de l’évolution sociale à un autre, n’est pas conçu et opéré par une force sociale qui en développe le projet (un projet qu’on peut alors qualifier de révolutionnaire), mais s’impose par lui-même, à travers des évolutions chaotiques, et de ce fait associées à ce qu’on peut qualifier de moments de décadence (de l’ancien régime en déclin). Le passage de la société esclavagiste de l’Empire romain au féodalisme de l’Europe médiévale est un bel exemple de ce mode de transformation privé de lucidité. Absence de lucidité n’est pas synonyme d’absence d’intelligence. Nos ancêtres n’ont pas été moins intelligents que nous, mais seulement moins équipés pour maîtriser la transformation nécessaire – quand bien même cette maîtrise aurait-elle été relative. Les acteurs déploient des tactiques d’actions intelligentes. Mais ils ne savent pas où leurs choix conduiront, ne se posent pas la question de ce qu’ils produiront réellement.

 

Avec la modernité et l’émergence de la lucidité les modes de transformation de la société subissent donc une révolution copernicienne. Les Lumières formulent pour la première fois un projet de transformation holistique et cohérent. Il s’agit du projet de mise en place du capitalisme sur les décombres de l’Ancien régime, d’une société nouvelle fondée sur la Raison, condition elle-même de l’Emancipation. Le projet, qui définira l’essentiel de ce qui deviendra l’idéologie bourgeoise, est à son tour fondé sur la séparation des règles proposées pour la gestion de la vie économique (qui doit être commandé par le principe de la propriété privée nouvelle et de la liberté de l’entreprise et de la contractualité) de celui du modèle de gestion de la vie politique (commandée désormais par ce qui deviendra graduellement la démocratie : le respect de la diversité des opinions, la désacralisation du po

uvoir, la formulation des droits de l’homme et du citoyen). Les deux versants du projet sont légitimés dans les termes de la Raison.

 

Le projet lucide de la modernité capitaliste à construire s’est défini lui-même comme celui de la mise en place d’une Raison transhistorique et définitive – la fin de l’histoire, faisant suite à la préhistoire non raisonnable. Auguste Comte exprimera à son tour cette même vision définitive qui résume l’essentiel de l’idéologie de la modernité bourgeoise. Mais les victimes du nouveau système du capitalisme triomphant – les classes ouvrières – étaient amenées à inscrire leur projet de transformation de la réalité dans une toute autre perspective, celle du dépassement du capitalisme et de la construction socialiste. Ils faisaient apparaître par là même le caractère relatif de la lucidité bourgeoise. Des formulations idéalistes des socialismes utopiques à celle amorcée par Marx – le matérialisme historique – la progression du recours à la reconnaissance de la nécessité pour fonder sur elle le projet de transformation est indiscutablement visible. Associer la démocratisation de la société dans toutes les dimensions de sa gestion économique et politique, associer donc celle-ci au progrès social et humain, rejeter définitivement la dissociation associée à la formulation bourgeoise des Lumières, dévoiler l’aliénation marchande propre à cette formulation, et donner par là même à l’association Raison/Emancipation une portée nouvelle, représentent les avancées du projet de communisme amorcé par Marx. Que cette perspective, qui rangeait à son tour le capitalisme dans la préhistoire, ait invité parfois à imaginer l’avenir communiste comme la fin authentique de celle-ci, constitue une autre histoire.

 

Toujours est-il que la lucidité, quelque relative qu’elle soit, permettait l’invention de la voie révolutionnaire comme moyen de transformation de la société, se substituant à la voie de la décadence de l’ancien régime et de la cristallisation du nouveau à travers un chaos non maîtrisé.

 

La voie révolutionnaire a bel et bien été celle par laquelle le capitalisme s’est imposé, d’abord dans les révolutions précoces des Pays Bas et de l’Angleterre, puis en partie par la guerre d’indépendance des colonies anglaises d’Amérique du Nord, enfin et surtout dans la révolution française. A son tour la voie révolutionnaire s’est imposée comme mode de transformation lucide proposé pour ouvrir la voie à la construction socialiste/communiste. La « révolution » en question a souvent été conçue comme le grand moment qui permet de donner une fois pour toutes la réponse rationnelle/émancipatrice aux contradictions de la réalité dépassée (l’Ancien Régime pour les révolutionnaires bourgeois, le capitalisme pour les mouvements ouvriers et socialistes). Il n’est pas interdit de relativiser la portée de ces imaginaires et de substituer au concept de « la révolution » (au singulier) celui « d’avancées révolutionnaires » (au pluriel) revêtant des formes diverses selon les conjonctures, mais toujours actionnées par une expression des objectifs et des moyens qui ambitionne la lucidité.

 

Le moment actuel est caractérisé par une invitation pressante à abandonner ce qu’on qualifie alors de « l’illusion de la lucidité ». La raison en est sans doute que la première vague de mise en œuvre de projets de constructions socialistes a épuisé ses capacités de transformer avec succès les sociétés concernées. La lucidité, toujours relative (ce que le vertige du succès dans son premier temps fait oublier), est remise en question dans son principe d’existence possible même. Pourtant les raisons de l’épuisement de la première vague des projets socialistes devrait paraître aujourd’hui – avec le recul du temps – aveuglantes : le marxisme historique, dont ces projets s’inspiraient, avait sous estimé – pour le moins qu’on puisse dire – le caractère polarisateur du capitalisme mondialisé historique. La seconde vague – à construire et à venir – devra en tirer les leçons. L’histoire de la formation du capitalisme lui-même s’illustre d’ailleurs dans une succession des vagues qui en ont rendu possible l’émergence finalement victorieuse : la vague méditerranéenne des villes italiennes, qui avorte, précède de trois siècles celle du mercantilisme atlantique, qui préparera le succès de la forme définitive du capitalisme/impérialisme européen et assurera sa conquête du monde.

 

Renoncer au principe de la volonté de lucidité c’est non pas ouvrir des avenues nouvelles vers l’avenir, mais les fermer par un retour à l’obscurantisme des époques pré modernes. Cet obscurantisme occupe le devant de la scène dans le moment actuel de creux entre l’épuisement de la première vague des avancées socialistes et l’émergence d’une seconde vague nécessaire et possible. Il se manifeste dans des formes diverses, « hard » ou « soft ». Les versions « hard » se manifestent dans le retour à l’espérance apocalyptique dont l’expression extrême et caricaturale trouve sa formulation dans le discours des « sectes », mais dont les ravages ne sont pas moins visibles quand elle se déguise sous les masques de fondamentalismes prétendus religieux ou ethniques. Il ne s’agit pas ici d’un retour de la « spiritualité » niée par le matérialisme grossier du consumérisme de la modernité capitaliste, mais plus banalement de la manifestation de l’impuissance des peuples confrontés aux défis du capitalisme vieillissant. La version « soft » se contente de la renonciation à la pensée d’un projet global cohérent, nécessairement de ce fait politique et soucieux de poser la question du pouvoir, pour lui substituer la croyance merveilleuse que les « individus » peuvent changer le monde par le seul miracle de leur comportements immédiats. Des mouvements prétendus autonomistes aux philosophies -à la Negri – des « bobos » de notre temps, ce mode « soft » de renonciation obscurantiste à la lucidité et par la même occasion de gommage de la réalité des pouvoirs en place (les oligopoles, les interventions militaires etc), a le vent en poupe, parce que son discours est l’objet de la médiatisation triomphante.

 

La renonciation à la lucidité ouvre la voie à la possibilité d’un retour au modèle de la transformation par le chaos et la décadence. Le capitalisme sénile peut de la sorte inaugurer une ère nouvelle de massacres gigantesques, à la mesure des moyens de notre époque. Rosa Luxemburg définissait il y a presqu’un siècle l’alternative dans les termes « socialisme ou barbarie ».  Aujourd’hui on pourra dire : capitalisme ou civilisation ? Décadence et chaos criminel ou lucidité et renaissance du projet socialiste ?

 

 

 Mondialisation capitaliste polarisante fragile, universalisme et internationalisme ,exigence de lucidité : les termes du défi planétaire auquel est confrontée la civilisation humaine.

 

Je formulais il ya trente ans le défi que représente pour la civilisation humaine le capitalisme/impérialisme historique, fondé sur l’accumulation continue par dépossession et la polarisation inévitable qu’elle produit dans les termes du contraste : « Révolution (lucidité) ou décadence (rappelant celle de l’Empire romain) ».

 

J’ai proposé ici un rappel rapide des thèses et conclusions dont le lecteur trouvera de plus amples développements dans mes ouvrages les plus récents : Au-delà du capitalisme sénile ; Le virus libéral; Pour un Monde multipolaire ; Pour la Cinquième Internationale ; Modernité, Relation, Démocratie, Critique des Culturalismes ; Du capitalisme à la civilisation ; L’Eveil du Sud.

 

L’exigence de lucidité – serait-elle relative comme toujours – est incontournable. Son abandon, synonyme de repli obscurantiste, ne peut produire rien d’autre que l’horreur d’une transition non maîtrisée en direction d’un « autre monde » plus barbare encore que celui de notre capitalisme mondialisé sénile.

 

La lucidité implique l’adhésion à l’universalisme, lui-même distinct de la mondialisation réellement existante. Les universalismes religieux des temps anciens (christianisme, Islam, bouddhisme et autres), s’ils ont pu accompagner la formation d’Empires tributaires doivent être considérés comme parfaitement distincts de l’universalisme nécessaire à la fois moderne (l’Homme fait son histoire) et socialiste (le progrès de l’humanité doit être fondé sur la coopération et la solidarité et non la compétition).