Construire la convergence dans la diversité

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Construire la convergence de l’ensemble des mouvements et des forces sociales et politiques à travers lesquelles s’expriment les victimes du capitalisme néo-libéral mondialisé exige certainement le respect de leur diversité.

 

Je proposerai ici de classer l’ensemble des forces politiques et sociales (de gauche et de droite) qui opèrent dans le monde contemporain en combinant les positions qu’elles occupent sur cinq axes définissant cinq critères majeurs des options possibles :

 

(i) Sur l’axe OX on mesure le degré de radicalité dans la critique du capitalisme. Les inconditionnels du néo-libéralisme se situent au point O et proches d’eux ceux qui, ayant admis ses exigences essentielles, proposent des réformes « cosmétiques » destinées à sauver le capitalisme des excès du néo-libéralisme (selon la formule de Georges Soros). Le discours de la Banque mondiale et les programmes qui se proposent de « réduire la pauvreté » (sans remettre en cause le système néo-libéral qui la génère) participent de cette stratégie de droite dont l’objectif réel est d’affaiblir les mouvements populaires, non de les renforcer. Plus loin on situera les réformistes modérés qui se situent dans la conjoncture actuelle sur des positions de défense de droits acquis mais menacés (droits du travail, sécurité sociale, éducation et santé etc.) et encore plus vers X les réformistes radicaux dont les propositions s’ouvrent sur des logiques sociales situées au-delà du capitalisme, se rapprochant des positions de ceux qui se définissent par la perspective de leur projet sociétaire socialiste.

(ii) Sur l’axe OY on mesure le degré de radicalité dans la critique de la mondialisation capitaliste. On situera donc à proximité du point O les inconditionnels de la mondialisation telle qu’elle est ou ceux qui d’une manière générale la considèrent non seulement comme étant « sans alternative » mais encore potentiellement positive : elle offrirait des « chances » qu’il s’agit de saisir. En se déplaçant vers Y on prend conscience de la dimension impérialiste de la mondialisation capitaliste réellement existante et singulièrement de sa forme néo-libérale comme de la réalité de l’hégémonisme des Etats Unis.

(iii) Sur l’axe OZ1 on mesure le degré de radicalité des concepts de démocratie qu’on se propose de respecter. Les prises de position ouvertement anti-démocratiques existent à travers le monde contemporain qu’on trouvera non seulement dans le Sud et l’ex Est, en particulier dans les nouvelles classes et pouvoirs compradore s’inscrivant dans le projet néo-impérialiste et néo-libéral et chez les nostalgiques des populismes et du soviétisme, mais encore dans le Nord, non seulement aux Etats Unis (la droite dite chrétienne et para fondamentaliste, à relents néo-maccarthystes rassemble près de la moitié de l’électorat républicain) mais encore dans l’Europe de tradition démocratique (les néo-populismes à la Haider, Berlusconi et autres en sont le témoignage). Plus loin vers le centre de cet axe on trouvera le gros des troupes qui se satisfont des pratiques de la démocratie minimaliste, allant des bouffonneries électorales (aux Etats Unis et à travers le tiers monde) à la « démocratie de basse intensité » fondée sur un prétendu consensus dépolitisé (le vote – qu’il soit en faveur des droites ou des gauches parlementaires – est alors vidé de toute signification puisque les gouvernements qui sont issus des élections acceptent l’impuissance dans laquelle les enferme la fatalité des « règles du marché »). La gauche sur cet axe se définit par le combat qu’elle entend mener pour donner à la démocratie le sens émancipateur qui doit être le sien, embrassant d’emblée toutes les dimensions du défi dans la perspective affirmant les droits de l’être humain et du citoyen, les droits sociaux individuels et collectifs, les droits à la maîtrise du système économique. En se radicalisant ces revendications rejoignent celles des projets sociétaires se situant « au-delà du capitalisme ».

(iv) Sur l’axe OZ2 on mesure le degré de radicalité des positions prises dans le domaine des relations hommes/femmes (dites « questions de genre » dans la franglais en usage). Proches du point O on placera les idéologies anti-féministes affirmées (se réclamant généralement des fondamentalismes religieux aux Etats Unis, dans les mondes islamique, hindouiste, confucéen etc.) comme les comportements de facto machistes. Plus loin les courants politiques disposés à admettre les revendications féministes à condition qu’elles ne remettent pas en question l’ordre capitaliste (voire néo-libéral) fondamental. Le féminisme radical se positionne, comme la démocratie radicale, dans une logique émancipatrice qui s’ouvre nécessairement sur des perspectives se situant « au-delà du capitalisme ». Le parallélisme fort entre les positions prises sur les axes OZ1 et OZ2 résulte précisément du rapport étroit que les revendications démocratiques et féministes entretiennent avec la perspective émancipatrice : l’émancipation exige à la fois la radicalisation de la revendication démocratique et celle de la revendication féministe.

(v) Il serait utile de considérer une cinquième dimension de la mesure des défis, définissant le degré de radicalité dans la critique écologiste du système global dominant. Proche du point O l’ignorance volontaire des défis, position prise par l’establishment des Etats Unis sacrifiant l’avenir de la planète aux profits immédiats des transnationales et au « maintien du mode de vie » - gaspilleur- américain. Plus loin les écologistes naïfs qui refusent de prendre la mesure de cette dimension destructrice du capitalisme, indissociable de l’horizon à court terme du calcul financier qui définit la « rationalité » toute relative de ce mode de production. Par contre les écologistes radicaux, qui n’ignorent pas ce rapport étroit, se rapprochent par là même des critiques radicaux du capitalisme. Parce que donc ces deux critères – critique du capitalisme et critique écologiste – doivent être logiquement étroitement associés, on pourrait confondre l’axe OX2, sur lequel on mesurerait le degré de radicalité de la critique écologiste, avec l’axe OX.

 

Toutes les positions idéologiques, toutes les forces politiques, tous les mouvements sociaux trouvent leur localisation dans l’un ou l’autre des deux plans constitués respectivement par les axes OX-OY et OX-OZ ou encore dans l’espace cubique OX-OY-OZ. Chacun des deux plans considérés peut être partagé en quatre quadrants, tandis que l’espace cubique compte huit composantes elles mêmes cubiques (voir figure).

 

Dans cet espace certaines régions sont pratiquement vides parce que la combinaison des critères pris en considération est trop contradictoire pour en permettre la coexistence ; d’autres sont au contraire les lieux de concentration des forces de droite dominantes ; tandis que beaucoup des mouvements sociaux et politiques encore fragmentés, qui constituent en partie tout au moins le potentiel de l’alternative de gauche, sont disséminés dans l’espace considéré.

 

Etre rallié aux thèses néo-libérales et à la vision de la globalisation dominante associée c’est aujourd’hui être de droite, quand bien même revêterait-on une casquette électorale de gauche (cas fréquent en Europe) ou tiendrait-on un discours (mais seulement un discours) à prétentions nationalistes anti-impérialistes (situation possible dans le Sud). La droite hégémonique principale se situe dans les quadrants A et E (le cube AE) : modérément réformiste au mieux, fondée sur le « consensus » démocratique au sens que le terme a acquis dans le langage courant. Cette droite, majoritaire en Europe dans tout l’éventail des partis politiques, est débordée sur sa propre droite, en particulier aux Etats Unis, par des mouvements idéologiques et sociaux non démocratiques, violemment anti-féministes et racistes ; le néo-maccarthysme de l’establishment républicain a intégré ce « front dit moral » dans l’alliance au pouvoir. Dans les périphéries du Sud et de l’ex Est la droite compradore qui assume l’essentiel des pouvoirs en place trouve sa base sociale dans les milieux « affairistes » promus par la mondialisation néo-libérale. Ce terme « d’affairistes » - couramment employé dans le tiers monde et les pays ex soviétiques – traduisent bien la nature, et finalement la fragilité, de cette « bourgeoisie » fort peu démocratique, artificielle et peu entreprenante. Les zones hachurées des quadrants A et E indiquent les régions où se positionnent ces droites hégémoniques.

 

La gauche à construire, radicalement anti-néo-libérale, au moins anti-hégémoniste sinon anti-impérialiste, démocratique avancée doit se situer donc aux antipodes, dans les quadrants D et H (et le cube DH). Mais toutes les forces et mouvements engagés dans les luttes contemporaines contre les pouvoirs de la droite dominante ne se situent pas nécessairement dans cette région. Il y a dans les centres capitalistes une gauche, parfois même radicale, peu sensible à la dimension impérialiste du système. Actuellement la conscience anti-impérialiste est certainement, dans tout le Nord, très affaiblie : les dérives des mouvements de libération nationale autour desquels les jeunes occidentaux « tiers mondistes » s’étaient mobilisé ayant nourri leurs déceptions ultérieures. Il existe dans les périphéries des nostalgiques du soviétisme et des populismes peu démocratiques mais néanmoins critiques du néo-libéralisme et/ou de l’impérialisme. D’autres segments des forces politiques et idéologiques des périphéries qui ont certainement davantage de potentiel d’avenir aspirent à défendre des intérêts nationaux légitimes. Un certain nombre de gouvernements des régions concernées paraissent en effet n’avoir rallié la mondialisation et accepté l’hégémonisme des Etats Unis que « contraints et forcés », estimant que les rapports de force ne leur permettent pas de « refuser ». Dans le moment actuel ces forces naviguent entre l’illusion d’un nationalisme de droite peu démocratique pour le moins qu’on puisse dire acceptant donc de s’inscrire dans un néo-libéralisme mondialisé mais avec lequel elles croient pouvoir « négocier », et leur ralliement éventuel à un front populaire démocratique anti-impérialiste. C’est à cette condition et à elle seule que ces forces peuvent acquérir une puissance réelle et rallier le camp de la gauche mondiale à construire. A défaut elles sont condamnées à demeurer velléitaires. Voire à être attirées par des dérives comme celles que représente les ethnicismes chauvins ou les fondamentalismes pseudo-religieux (Islam et hindouisme politiques par exemple). Anti-démocratiques, ces mouvements qui acceptent de facto de soumettre leurs peuples aux exigences de la mondialisation capitaliste, en dépit de leur verbiage culturaliste « anti-occidental », font en réalité partie de l’alliance des droites mondiales.

 

Construire la gauche alternative exige que l’on développe ici et là des stratégies et des tactiques qui appellent au rassemblement autour du centre gauche de toutes les forces politiques, tous les courants idéologiques et tous les mouvements sociaux engagés dans le combat soit contre le néo-libéralisme, soit contre l’impérialisme, soit encore en faveur d’avancées démocratiques, du progrès dans la libération des femmes et dans le respect des exigences d’une gestion écologique correcte de la planète.

 

Le centre gauche – marqué par une croix située effectivement dans le quadrant D – est le point central de départ des stratégies et tactiques suggérées ici.

 

Il est possible en effet d’attirer vers lui beaucoup des mouvements fragmentés et répartis ici et là dans l’espace cubique illustrant notre propos. Il n’y a aucune raison pour penser que les réformistes, les défenseurs de la démocratie, des droits des femmes, des peuples, de l’écologie, les pacifistes sont et demeureront incapables de tirer les leçons de l’échec des options « modérées » qui caractérisent encore aujourd’hui beaucoup de leurs positionnements. Tous ne pourront l’être et il faut le savoir et l’accepter. Il restera des réformistes qui se satisferont des réformes cosmétiques sans voir nécessairement qu’ils sont instrumentalisés par la droite dominante, des révolutionnaires qui accepteront indéfiniment l’enfermement dans des ghettos dogmatiques pour fuir la question de savoir comment ils pourraient faire avancer l’humanité dans la direction de leur projet sociétaire.

 

Il est également possible de faire avancer les courants, voire les organisations, des segments anti-impérialistes de l’opinion dans les pays du Sud vers des positions plus cohérentes susceptibles de leur gagner de larges soutiens populaires. Il restera néanmoins toujours des fragments de ces forces potentielles attirées par le camp des compradores, comme il restera des mouvements populaires qui poursuivront leur dérive sur les chemins du culturalisme.

 

Le front de la droite hégémonique est beaucoup moins solide qu’il ne paraît. Il est traversé de contradictions appelées à s’approfondir au fur et à mesure des « succès » apparents de son projet. Le bloc dont est constituée cette droite est appelé à se fissurer. Le Sud – auquel le projet n’a rien à offrir – demeure constitué d’une série de « maillons faibles » (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud et d’autres). Le Nord lui même est appelé à voir la tradition démocratique, humaniste et socialiste ancrée dans l’histoire de l’Europe, s’ériger en obstacle grandissant au ralliement derrière la perspective épouvantable que constitue l’hégémonisme des Etats Unis. Le capitalisme ne constitue certainement pas « l’horizon indépassable » comme le pensent encore aujourd’hui beaucoup d’idéologues et de dirigeants de mouvements populaires progressistes. Dans l’immédiat les luttes peuvent n’être engagés que contre le néo-libéralisme (forme réactionnaire extrême du capitalisme) et l’arrogance de l’hégémonisme des Etats Unis (fer de lance de l’impérialisme nouveau). Elles seront amenées à se radicaliser, au fur et à mesure qu’elles enregistreront des avancées dans ces directions, à se radicaliser.

 

Le monde restera peuplé de ceux que je qualifierai de « politiciens navigateurs ». J’entends par-là ces hommes et ces femmes actifs et entendus qui restent prisonniers d’une conception fondamentalement opportuniste de la politique, à savoir que celle-ci est l’art de tirer profit des rapports de force, tels qu’ils sont, le radical et le révolutionnaire définissant la politique comme étant l’art de transformer les rapports de force. Les politiciens navigateurs ne sont néanmoins pas insensibles aux opinions des segments de la société dont leur succès dépend (qu’on soit en régime électoral démocratique ou pas d’ailleurs). Ils naviguent donc « à vue » sur un océan parsemé d’écueils sans toujours savoir où les conduit leur navigation. Beaucoup d’entre eux rejoindront le camp de la gauche si celle-ci, reconstituée, impose un renversement des rapports de force. Ils ne le feront pas toujours par opportunisme vulgaire et carriérisme, mais parce qu’ils retrouveront dans cette gauche les valeurs auxquels ils sont attachés. Réformistes ici, anti-impérialistes là sont, en partie tout au moins, mus par ces valeurs qui sont les nôtres.

 

Construire la convergence, c’est reconstruire cette gauche nécessaire. Le renforcement progressif de la convergence dans la diversité se manifestera alors par l’agrandissement d’un cercle constitué autour du point centre gauche situé dans le quadrant D. Il lui correspond un point centre gauche situé dans le quadrant H. Ces deux points coïncident pour constituer le centre de la sphère des convergences dans l’espace cubique dessiné. Lorsque le cercle en question dans chacune des surfaces ABCD et EFGH (ou dans la sphère qui leur correspond) aura fini par occuper une part respectable des surfaces (ou du volume) considérés alors la bataille aura été gagnée, le rapport des forces sera inversé au bénéfice des classes laborieuses et des peuples.

 

La construction de la convergence peut être formulée en termes politiques de différentes manières complémentaires les unes des autres.

 

« Pour un front uni en faveur de la justice sociale et de la justice internationale ». En soulignant que les deux qualificatifs sont indissociables, que la justice sociale dans les centres doit être accompagnée par une conscience anti-impérialiste décidée, que l’anti-impérialisme dans les périphéries n’a pas d’avenir s’il n’est pas porté par des classes populaires qui ont besoin de justice sociale et de démocratie.

 

« L’Etat démocratique dans la longue transition au-delà du capitalisme sauvage est un Etat qui impose une régulation citoyenne et sociale ». Ou encore « la socialisation par la démocratie citoyenne et sociale intègre, la socialisation par le marché exclu ». Ou encore « pas de réponse possible aux besoins sociaux sans démocratie et pas de démocratie sans réponse aux besoins sociaux ».

 

Ces « slogans » tirent les leçons de l’histoire récente. Dans le Sud les gouvernements qui ont accepté d’inscrire leur volonté de démocratisation dans les limites imposées par le néo-libéralisme contribuent à décrédibiliser la démocratie (voir le cas tragique exemplaire de l’Argentine), appelant soit au retour à un populisme autoritaire soit à la dictature violente au service de l’impérialisme. Dans le Nord le consensus droite-gauche (électorales majoritaires) autour du libéralisme économique substitue la forme américaine de « démocratie de basse intensité » à la démocratie citoyenne et sociale des gauches historiques, perpétue les conditions de la fragmentation des résistances et annihile l’espoir de maturation d’une conscience anti-impérialiste.

 

La convergence – l’élargissement du cercle central – n’exclut pas la diversité, elle la conforte en lui donnant toute sa puissance potentielle, puisque les cercles en question couvrent alors des superficies importantes de chacun des quadrants des carrés de notre schéma. Construire cette convergence constitue le défi : aucune force à travers laquelle s’exprime la voix des victimes du capitalisme sauvage, de l’impérialisme moderne, de l’hégémonisme nord-américain, de la guerre globale qu’il conduit contre les peuples du Sud, ne peut ignorer qu’elle ne pourra progresser dans la réalisation de ses objectifs immédiats et limités ou à plus long terme sans l’affirmation de la solidarité de tous les segments du front uni mondial pour la justice sociale et pour la justice internationale.

 

 

 

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