Féminisme arabe et africain

TPL_IN
TPL_ON
Hits: 5836

 

Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA

 

 

 

Le féminisme se définit par la critique radicale du patriarcat dans les sciences sociales et du fonctionnement des sociétés, et revendique le recours au volontarisme politique pour construire des sociétés qui offrent les mêmes opportunités d’épanouissement aux hommes et aux femmes. La formation de mouvements féministes autonomes paraît donc une composante essentielle du féminisme. Cette conception a dominé dans les Centres capitalistes pendant des décennies 1960,70 et 80 et s’est répandue dans les périphéries à partir du milieu des années 1970 par l’intermédiaire de l’ONU et des agences de coopération bilatérale : Son impact a été inégal selon les continents et les sous régions. La contribution de l’Afrique est restée modeste. Ce livre est écrit par des chercheurs qui sont certes engagés, mais ne sont pas responsables de mouvements sociaux. Sous cet angle son originalité est précisément de montrer comment des recherches empiriques et des analyses théoriques peuvent être mises à la portée de ceux qui s’engagent dans l’action. Notre présentation s’articule sur trois interrogations : le néolibéralisme freine-t-il en Afrique la construction de sociétés favorables aux femmes ? Quels thèmes dominent chaque contribution de cet ouvrage? En quoi est-il important pour le mouvement féministe de garantir aux femmes rurales l’accès au sol dans le cadre de la propriété publique ?

 

1. Si dans toutes les sociétés patriarcales historiques les résistances des femmes et des forces progressistes au patriarcat se sont toujours manifestées, mais de manière plus ou moins organisée, en revanche le féminisme organisé est un produit ou plutôt une dimension de la modernité. La révolte fabianiste à l’ère de la révolution industrielle anglaise joua en effet un rôle historique dans la lutte contre le patriarcat en puisant dans la philosophie des lumières. Mais c’est la jonction avec la dimension théorique développée après la deuxième guerre mondiale qui a permis de considérer le patriarcat comme un système à combattre, y compris dans ses manifestations culturelles et son impact sur la pensée scientifique et philosophique. La politique anti-patriarcale a été mise en œuvre à l’échelle mondiale dès 1947, et la période fut véritablement l’âge d’or du féminisme sur le triple plan de la théorie, de la politique de réduction des inégalités entre sexes, et du militantisme. Si l’ensemble des centres du système capitaliste connut des transformations profondes de ce fait, ce fut de manière inégale. Le bilan global dressé par les Nations Unies à l’occasion de la Conférence de Beijing, est impressionnant. C’est la Social démocratie du nord de l’Europe, dominée par l’aile gauche, qui en fut véritablement le porte drapeau. En comparaison, le mouvement féministe américain était élitiste et apolitique mais exerçait une influence démesurée sur le plan extérieur. La recherche féministe est devenue une véritable discipline universitaire dans certains pays des Centres, et la plupart des langues ont été expurgées d’expressions sexistes. Dans les périphéries cet âge d’or se traduisit par un progrès incontestable sur des points essentiels, l’éducation des filles et l’emploi dans le secteur public. Au plan juridique les femmes africaines sont mieux protégées que pendant la colonisation et la première décennie de l’indépendance. Non seulement les Etats ont tous repris la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies dans les constitutions nationales mais l’Union Africaine a adopté le Protocole relatif aux droits des Femmes, préparé par l’OUA.

 

Aujourd’hui le féminisme est en crise à l’échelle mondiale. Partout, un processus de régression est visible dans ce qu’on appelle la féminisation de la pauvreté. Dans les centres, le recul du patriarcat est accompagné de l’aliénation marchande qui produit le méconnaissance des logiques qui unissent le capitalisme central et l’impérialisme, et de l’aliénation consumériste qui pousse les femmes des couches populaires à toujours plus de travail, fût-il très frustrant pour elles, dans et hors du cadre domestique. Dans les périphéries et particulièrement en Afrique et dans le monde arabe, la rhétorique se substitue de plus en plus aux décisions concrètes et l’écart entre les droits reconnus par les textes et le vécu des femmes se creuse anormalement pour trois raisons : la nature dictatoriale des régimes qui prétendaient appliquer des programmes répondant aux besoins du féminisme mais sans autoriser les mouvements des femmes ; le caractère étroitement urbain du mouvement féministe ; et la reproduction des structures économiques coloniales inadaptées aux exigences des femmes, incapables de fournir les ressources humaines, financières et techniques nécessaires. Pendant ce temps les capacités économiques des Centres de satisfaire les revendications féministes augmentent. C’est pourquoi au centre du débat sur la relance du mouvement des femmes africaines et arabes, se pose la question de la possibilité de réaliser le projet sociétaire féministe dans le cadre du capitalisme et notamment dans sa version néolibérale.

 

La réponse néolibérale est connue. L’économie de marché, de libre concurrence et de libre échange, fondée sur la propriété privée, entraîne le mouvement vers l’égalité des sexes par la concurrence entre l’homme et la femme sur le marché du travail. En fait dans les conditions africaines c’est une égalisation dans la paupérisation qui se produit, car la crise du développement se traduit par  l’éviction des hommes du marché du travail et l’alourdissement des charges et du temps de travail des femmes sans augmentation de revenus. Il y a peut être égalité devant la pauvreté mais en aucune manière évolution vers l’égalité souhaitée. Ce n’est pas la rhétorique des institutions internationales sur l’imminence d’inversion de la tendance qui va changer le cours des choses. Un féminisme africain ne peut que s’opposer radicalement à ce discours et aux politiques qui l’accompagnent.

 

2. C’est cette approche qui parcourt l’ensemble des contributions qui abordent les différents aspects de cette question de l’égalité des sexes.

 

Tout en s’appuyant fortement sur l’expérience sénégalaise et ouest africaine, Fatou Sarr fait une rétrospective historique du mouvement féminin en Afrique et parvient à montrer que contrairement à l’opinion dominante, des femmes  savaient  exercer leur influence sur les décisions politiques dans les sociétés précoloniales. Elle dresse un bilan critique des forums mondiaux sur la question du genre. Elle évite le piège des a priori, mais il ressort que de la Première décennie de la femme jusqu’à la Conférence de Beijing en 1995, les femmes abordaient à l’occasion des forums mondiaux des problèmes importants et formulaient clairement leurs stratégies ; ensuite le mouvement féminin mondial est entré dans une phase de marasme et elle en étudie les raisons. Se concentrant sur la dimension politique des expériences qu’elle a analysées, elle dégage les conditions d’une stratégie de relance efficace du mouvement féminin Elle propose de commencer par construire une pensée politique capable d’articuler la lutte des femme aux enjeux du développement du continent; de créer des espaces de concertations ouverts aux femmes de tous les horizons politiques ; de tisser des alliances avec les organisations de la société civile ; et de participer activement à la définition des plans d’action mondiaux

 

Shahida. El Baz traite de l’impact de la globalisation économique contemporaine sur le développement des inégalités entre sexes dans l’espace arabo-musulman.  Elle considère que dans les analyses qui intègrent le genre, le critère pivot d’appréciation des performances des systèmes économiques, est.l’évolution de l’emploi moderne ou convenablement rémunéré et relativement protégé des fluctuations du taux de profit. Rejetant l’approche fonctionnaliste d’évaluation des politiques dites néolibérales de la mondialisation, elle opte délibérément pour une approche structuraliste. L’État arabe postcolonial, qu’il fût libéral, compradore ou patriote populiste tirait sa légitimité en partie de l’expansion de l’emploi féminin dans le secteur public. Les femmes participaient au mouvement syndical qui bien que non démocratique dans sa structure, exerçait une influence positive en faveur du monde du travail. Les politiques néolibérales remettent en cause ces acquis.

 

Hassania Chalbi fait une rétrospective historique d’où il ressort que la codification et la sacralisation des traditions (la charia) continuent à poser  des  problèmes redoutables au mouvement féministe. Elle montre que ce mouvement s’enracine dans un débat instauré dès la deuxième moitié du 19ème siècle, et qui s’est poursuivi très activement jusqu’aux indépendances  et à la création de l’Etat d’Israël.

 

Aujourd’hui, les défenseurs de l’ordre patriarcal, organisés ou non en partis politiques, s’appuient sur les textes sacrés de l’islam pour s’opposer à la laïcité de l’Etat, tout en prétendant adhérer à la démocratie et au développement économique. Leur argumentation pour l’inégalité des hommes et  des femmes est simple : c’est Dieu qui l’a voulue et l’a faite transcrire dans la charia. Celle-ci ne s’opposerait pas à la participation de la femme à la vie publique et à l’exercice d’une activité professionnelle à condition qu’elle obtienne l’autorisation de son tuteur de sexe masculin puisque l’homme a le monopole de l’intermédiation entre Dieu et le fidèle. La charia ne laisse aucune place à l’athéisme et pour cause ; tout au plus fait-elle de la place aux minorités religieuses. Cette absence de liberté de pensée pour un musulman de culture, mais athée par choix individuel, crée un contexte de luttes émancipatrices différent de celles de l’Europe des lumières, qui conduisit à la rationalité, avec les conséquences que l’on connaît. A notre avis c’est la principale cause des difficultés auxquelles se heurtent la pensée et l’action politique dans le monde arabe. Tant que personne ne peut briguer une représentation politique ou syndicale sans montrer des signes extérieurs de son adhésion à l’Islam, la démocratisation des sociétés ne pourra au mieux qu’être superficielle. Même en Tunisie, où les lois sont les moins défavorables aux femmes, la protection de la pensée et de l’expression athée n’est pas protégée. Parmi  les nombreuses illustrations que donne Mme Chalbi, nous retenons le dualisme juridique et les positions réservataires lors des signatures des conventions internationales. Dans le domaine du droit du travail, du droit pénal, de la législation sur le commerce, des droits et libertés fondamentales, c’est le droit moderne qui est appliqué : En revanche le droit de la famille continue de relever de la charia ou du droit divin. Les forces progressistes sont en fait partagées entre l’attitude à adopter, et les féministes constatent que la mobilisation des femmes contre les partisans de la charia est une tâche très difficile

 

Pour Azza Abdel Mohsen Khalil, le discours dominant sur la pauvreté ne s’intéresse pas aux rapports entre la paupérisation des majorités populaires et l’enrichissement souvent scandaleux des minorités[1]. Concernant plus spécifiquement la question de la féminisation de la pauvreté, l’auteur rappelle que depuis l’intégration de l’Égypte comme formation périphérique dans le système monde moderne, le débat sur la question de genre est dominé par deux approches que nous prenons la responsabilité d’appeler culturaliste musulmane et prolétarienne,En se situant au-delà de ces approches simplificatrices l’auteur insiste sur le fait que les luttes ont permis aux femmes d’obtenir sur le plan juridique des acquis indéniables, mais non irréversibles, car les résistances politiques et sociologiques s’opposent à leur traduction effective dans le vécu quotidien. Ils sont remis en question dans des domaines tels que la généralisation et l’allongement de la durée du congé de maternité, l’égalité des salaires, la non-discrimination dans le recrutement et dans la promotion dans les entreprises et les administrations, l’égalité dans l’accès à la scolarisation et la formation professionnelle, etc.

Le pouvoir et ses alliés extérieurs ne proposent aucune solution pour sortir réellement de la crise. Ils focalisent l’attention sur les stratégies de la gestion des inégalités et de la paupérisation. Les ONG, produits de la libéralisation politique sans démocratisation fût-elle limitée au domaine politique, se partagent en deux catégories principales, émanant les unes de l’alliance dirigeante, et les autres de l’Islam politique. Plus intéressantes sont les actions directes que mènent les pauvres, le plus souvent illégales mais légitimes. Pour l’auteur la  réhabilitation du concept de parti politique s’impose avec ce qu’il implique de cohérence dans la formulation de stratégies et d’un projet sociétaire alternatif.

 

Dans le chapitre Genre et droit au Mali, Nafet Keita montre que la femme malienne ne souffre pas seulement de violence physique, mais aussi de violence psychologique et morale faite de peur, de terreur, d’humiliation. L’auteur s’intéresse aux conditions nécessaires à la mise du système judiciaire malien au service de la libération et de l’émancipation de la femme. Que font les acteurs principaux que sont l’Etat, les organisations de la société civile et les femmes elles-mêmes ?

 

L’Etat s’adapte à la mondialisation de la question féminine depuis les années 1970. C’est ainsi qu’il a signé dès 1981 la fameuse Convention sur l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes (CEDEF, 1979), et toutes les autres conventions émanant des Nations Unies ou d’institutions africaines. La constitution instaure l’égalité des sexes, mais jusqu’ici le Mali n’a pas ce texte fondamental qu’est le Code de la famille, sans doute parce qu’il ne peut pas dériver de conventions internationales. La sphère privée est régie par les coutumes des ethnies et la charia (dont l’influence est plus grande qu’on ne pense généralement) qui ne  reconnaissent pas l’égalité des femmes et des hommes en matière d’héritage et d’accès au sol agricole pour les paysanne. De manière générale les textes ne sont pas appliqués par le gouvernement et encore moins quand il s’agit de lois en faveur des femmes. Nul n’est censé ignorer la loi. Encore faudrait-il que la population puisse lire, et lire dans la langue qu’elle parle, ce qui n’est pas le cas au Mali, où le français langue officielle et du droit, n’est pas une langue nationale. ; que les textes soient rédigés par des spécialistes imprégnés des cultures nationales et ayant conscience que le droit peut avoir pour fonction de codifier les coutumes et de les transformer radicalement si nécessaire ; que les intermédiaires de justice soient suffisamment nombreux et correctement répartis sur le territoire national ; et que les coûts d’accès soient adaptés aux revenus.

 

Le poids des femmes dans la modernisation des lois et leur mise en œuvre et encore très faible. Elles sont à peine représentées au Parlement, n’occupent pas de postes stratégiques au gouvernement et leur présence dans le système judiciaire est encore insignifiante. Pour retourner la situation, il faudrait des organisations puissantes qui n’existent pas encore.

 

Les ONG les plus engagées se sont rendues compte que la campagne pour la participation des femmes aux débats publics ne donnait pas les résultats attendus en matière d’émancipation de la femme.  De plus en plus elles posent le problème des relations hommes femmes au niveau domestique et c’est pourquoi elles ont joué un rôle important dans le report du code du mariage et de tutelle,.dont l’article 36 fait obligation à la femme d’obtenir l’autorisation de son époux pour tenir un commerce,  ce qui contredit la liberté d’entreprise stipulée dans la Constitution de 1992 et le code de procédure civile, commerciale et sociale ; et dont l’article 80 interdit à la femme divorcée de se remarier

 

En définitive, les organisations qui travaillent pour la cause féminine devraient pousser le gouvernement malien à mettre en place les conditions de fonctionnement d’un code non patriarcal, et les femmes à mieux s’organiser pour imposer la scolarisation totale de tous les enfants et pour défendre leurs droits à l’égalité.. Mais les victoires durables sont inséparables du développement économique.

 

3. Plus de 50% des neuf cents millions d’Africains vivent en milieu rural, et en  Afrique sub-saharienne, les femmes représentent de 60 à 80 pour cent de la main-d'oeuvre employée dans la production agricole alimentaire et de rente. Nous voudrions attirer l’attention sur l’importance du régime foncier sur les rapports de sexe en milieu rural.

 

Comme on le sait, en Afrique tropicale la propriété foncière n’était pas organisée par le droit privé au sens romain, car elle n’avait pas de valeur commerciale. Mais il n’y avait pas pour autant égalité d’accès au sol pour l’ensemble des hommes et des sexes. L’anthropologie et la recherche historique marxiste françaises des années 1960 et 1970 ont permis de démystifier le communautarisme de l’ethnologie coloniale qui ne s’intéressait ni aux inégalités sociales ni aux dynamiques historiques. En dépit de son rôle crucial dans l’entretien des  cellules familiales par la production et la transformation des produits alimentaires et la réalisation d’autres services dans le cadre domestique, la femme appartenait à la catégorie des exclus de la propriété foncière : Et elle n’accédait en général au droit d’usage que par l’intermédiaire d’un parent de sexe masculin

.

Les formes concrètes de cette exclusion variaient d’une sous région à une autre. Néanmoins il est bien établi que dans la partie tropicale un mécanisme profond  unissait le droit de propriété foncière à la pleine citoyenneté villageoise. Dans chaque village, les descendants du ou des fondateurs étaient citoyens, parfois dirigeants, et automatiquement propriétaires du sol ; parallèlement les autorités avaient la capacité d’octroyer la citoyenneté et donc le droit à la propriété foncière à d’autres chefs de famille immigrants définitifs. L’exclusion des femmes de la citoyenneté pleine et entière entraînait donc celle de la propriété foncière[2]. En Afrique méditerranéenne, l’islamisation, l’arabisation et la formation d’entités politiques qui se réclamaient de la charia avaient réduit, sinon éliminé l’importance de la citoyenneté villageoise[3] et le droit du fondateur du village. De plus, cette région appartenait à l’aire de la culture attelée. On a pu ainsi parler de deux Afriques, mais nulle part les femmes rurales n’avaient droit au sol agricole.

 

Les pouvoirs coloniaux se sont pour l’essentiel substitués aux instances précoloniales villageoises en Afrique tropicale, étatiques ou religieuses en Afrique méditerranéenne, pour affecter les sols à l’agriculture. Désormais en mesure de surexploiter le travail et les ressources naturelles africaines pour les besoins économiques, sociaux et politiques des pays coloniaux, ils firent preuve de pragmatisme, en pratiquant ici l’économie de traite, et là l’économie de réserve de main d’œuvre ou même une sorte de féodalité fondée sur des sociétés concessionnaires. Le mode de production capitaliste, fondé sur l’accumulation et  organisé autour de l’exploitation massive et brutale de la paysannerie et la construction du capitalisme agraire articulé aux réserves,  fut limité aux colonies de peuplement du Maghreb et d’Afrique Australe ou aux enclaves appelées plantations (Kenya, Cameroun) ; et le salariat de facto était généralisé ailleurs en Afrique tropicale - même dans les vastes périmètres irrigués comme dans le Gesira Scheme au Soudan ou l’Office du Niger au Mali. Aucune de ces nouvelles modalités d’accès au sol ne permettait l’accès des femmes à la terre, et leur émancipation ; et le droit de la femme à la propriété foncière ne fut jamais proclamé.

 

L’exclusion s’est poursuivie au cours de la période post coloniale d’étatisme agraire, y compris dans les pays où les femmes avaient joué un rôle essentiel dans les mouvements ou les guerres de libération nationale. Certes par rapport à la période coloniale, les structures économiques ont subi des ajustements provoqués par l’expansion de l’économie mondiale de 1950 à 1975, par l’explosion  démographique et par l’accélération de l’urbanisation. Dans les pays où les profits des STN et les recettes budgétaires provenaient de la surexploitation pétrolière ou minière plus que de l’agriculture, la question de l’accès des femmes au sol était plus facilement écartée que dans les pays à  économie agricole et paysanne. Certes également les dictatures populistes soutenues par l’Union soviétique ou le Chine avaient davantage besoin de réformes foncières ou agraires non excluantes que les dictatures libérales appuyées par la triade (USA, Europe, Japon). Mais dans l’ensemble le statut des femmes dans le régime foncier était similaire. 

 

L’avènement de l’ordre néolibéral marque une rupture. La marchandisation du sol agricole est devenu un objectif majeur. C’est ce qui ressort de la nouvelle génération des lois organisant les régimes fonciers africains le principe « la terre à celui – personne physique ou morale- qui peut l’acheter ou la faire immatriculer en son nom. Cette option entraîne le rejet d’une agriculture paysanne fondée sur la garantie d’accès au sol pour tout ménage qui en a besoin pour assurer sa subsistance et transmettre à sa descendance une exploitation familiale prospère. Théoriquement une combinaison entre droit de propriété privée et droit de fermage peut donner lieu au ménage exploitant des garanties suffisantes pour justifier des investissements lourds comme dans le cas français. Dans la réalité un tel système es si complexe à mettre en œuvre que l’option de la propriété publique est préférable. La privatisation en cours joue contre l’égalité des sexes en milieu paysan. En effet tous les systèmes fonciers que nous avons analysés plus haut sont systématiquement défavorables aux paysannes. Elles sont donc très mal placées dans les politiques qui vont certainement renforcer le patriarcat. La raison principale réside dans la mise en place d’un dispositif qui empêche leur auto organisation. En principe la promotion d’une société  civile favorable aux paysannes est à l’ordre du jour depuis la proclamation de la Première décennie de la femme par l’ONU en 1975. En réalité les classes dirigeantes de la triade, véritables commanditaires de cet évènement, visaient simultanément deux objectifs : affaiblir les gouvernements du sud dans les négociations économiques internationales et bloquer l’émergence de mouvements et d’associations auto organisées et financièrement indépendantes. C’est dans ce cadre que les ONG chargées de l’intégration des femmes dans le développement, ont en fait servi à vulgariser l’approche néolibérale en milieu rural en faisant croire que leurs problèmes pouvaient être résolus sans organisations fortes et sans politisation. La mise en œuvre de cette stratégie rencontre des résistances ; des organisations réellement paysannes commencent à se développer. Les détecter et leur permettre de former des vastes coalitions pour défendre l’option « Pour une agriculture paysanne et dynamique », est une tâche urgente et possible à condition d’accorder une place essentielle à l’égalité des droits des sexes en milieu paysan.

.

Si ce livre contribue à faire prendre conscience de l’importance de la relance du féminisme africain, il aura atteint son but.

 

                                                                                                     

 

 

 

 



[1] . Elle fournit les informations statistiques sur l’articulation de ce rapport, car son ambition est de proposer des alternatives crédibles à l’éradication de la pauvreté.

[2] L’importance que nous accordons au village comme unité politique fondamentale peut choquer les nationalistes africains qui veulent démontrer qu’avant le choc du XVIéme siècle, l’Afrique était l’égale de l’Europe sur une prétendue échelle d’évolution de l’humanité. A notre avis, l’Afrique précoloniale n’était pas sur la même trajectoire historique que l’Europe occidentale. En effet les cas des royaumes stables sur longue période et effaçant les rôles politiques des villages étaient rares, faute de la culture attelée et d’écriture au sens de l’antiquité méditerranéenne ou de l’Europe moderne. Ce qui ne signifie nullement que nous ne pouvons ni ne devons imiter et innover.

[3] Du point de vue féministe la Charia apparaît comme la sacralisation du patriarcat. En effet elle affecte à la femme une position mineure éternelle dans la sphère familiale et subordonne sa présence dans la sphère publique ou elle peut prendre la parole et/ou exercer un métier si elle est autorisée à le faire par un homme, fût-il un fils. Ce tuteur peut lui laisser exercer un métier sous sa surveillance, même symbolique. Dieu étant souverain dans le domaine politique la laïcité parait  incompatible avec l’Islam Bien sur, aucune société ne fonctionne selon l’Islam pur, ni en Afrique ni ailleurs

Joomla templates by a4joomla