La finance globalisée et la crise actuelle : quelles leçons?

TPL_IN
TPL_ON
Hits: 2074

 

François Morin

3 septembre 2008

 

Professeur émérite

Université de Toulouse I

(Lereps)

 

 

 

 

 

 

Un regard sur l’histoire du capitalisme nous montre que les économies occidentales ont connu par le passé, notamment dans la seconde moitié du XIXe siècle, des périodes de grande mobilité internationale de capitaux. Les conflits entre pouvoir financier et pouvoir politique émaillent régulièrement l’histoire des sociétés occidentales. Le développement de la crise financière actuelle démontre, de nouveau, la possibilité d'un enchaînement de cette nature. Mais quelle est  la nouveauté du processus de globalisation en cours, si nouveauté il y a ?

Il est un facteur qui démultiplie actuellement le pouvoir des grandes banques internationales : leur influence s’étend aujourd’hui aux principales sociétés de gestion de fonds internationales qui investissent l’essentiel de leurs avoirs dans les firmes cotées en bourse. Cela leur ouvre non seulement la possibilité de tirer des revenus de la valeur actionnariale, mais également d’exercer un pouvoir d’allocation international des capitaux à une échelle inconnue jusqu'alors.

 

 

 

Pour le citoyen de la planète-terre, ce phénomène est véritablement nouveau. Il devient urgent d'appréhender les enjeux qui sont liés  au développement proprement phénoménal de la sphère financière mondiale. De la même façon que les  questions écologiques sont devenus perceptibles pour chaque citoyen, de la même manière la prise de conscience d'une énorme pression financière sur la vie quotidienne devient impérative.  Mais, le manque de compréhension et surtout le manque de réactivité des principales autorités gouvernementales du monde ne laisse pas d’inquiéter au regard des dangers et des défis, devenus extrêmement concrets, que pose la globalisation financière.

Face à ce qu'il faut bien appeler un mur de l’argent qui s’élève actuellement et dont la dimension est évidemment planétaire, la question de savoir si la confrontation politique avec les citoyens de la planète - et si oui, sous quelle forme - se pose de façon cruciale. La crise financière actuelle est évidemment propice pour se poser cette question. Peut-on imaginer un pouvoir de régulation qui soit opposable à cette finance globalisée ?

 

 

1 – La finance globale : dimension planétaire et stratégie d'accumulation.

 

Nous défendons donc ici l'idée qu'à partir des années 95, un « mur de l’argent » s'est très rapidement bâti à l’échelle internationale. Quel est l'origine de ce processus ? Personne ne conteste que, par leur libéralisation et leur globalisation, les marchés monétaires et financiers ont acquis, durant les années 90, une autonomie relative par rapport à la sphère de l’économie réelle. Cet affranchissement aurait été probablement sans conséquences majeures si la dimension prise par ces marchés avait été cantonnée dans des proportions acceptables et raisonnables. Mais cela n’a pas été le cas.

La plupart des travaux qui s’intéressent à la finance globalisée se heurtent cependant à une difficulté redoutable : disposer des données qui puissent offrir une vision cohérente du fonctionnement des marchés monétaires et financiers internationaux. Cet handicap ne permet pas de se faire une idée précise de la place effective de ces marchés au sein de l’économie mondiale actuelle. Un des objectifs de cet article est de montrer comment une quantification des flux qui traversent, à l’échelle internationale, la sphère monétaire et financière internationale est devenue aujourd'hui possible. Les données monétaires et financières ainsi rassemblées, une fois mises en cohérence et confrontées aux données réelles, donnent véritablement le vertige.

Dans la présentation des grandeurs qui décrivent les éléments de la sphère financière, nous allons utiliser l'unité du Téra-dollar (T$), c’est-à-dire le millier de milliards de dollars. Avec cette unité, il devient possible de mesurer, à l’échelle internationale, les transactions sur les marchés globaux de la finance et sur ceux des biens et services.

 

 

 La

 

Le tableau a été établi à partir des sources et données suivantes :

pour les PIB : FMI (Key financial centers), et Banque Mondiale (Quick Query), les données peuvent être extraites par internet ;

pour les produits dérivés : BIS Quaterly review,voir les numéros de septembre 2004, 2005, 2006, et les tableaux 23A de ces numéros ;

pour le marché des changes : BIS Triennal Central Bank ; Survey of Foreign Exchange and Derivatives Market Activity in April 2007, Preliminary global results,BRI, September 2007 ;

pour les marchés financiers : Fédération Internationale des Bourses de Valeurs (FIBV), voir les tableaux statistiques des Time series 1990-2006, et le tableau consacré à la “Value of Share Trading”;

pour les marchés interbancaires : BIS, CPSS Red Book statistical updade, mars 2007, voir le tableau PS3, p.213.

 

Avant d'interpréter les données de ce tableau, quelques commentaires préalables sont ici utiles. Comme le tableau l’indique clairement, la liquidité qui transite sur les marchés globaux de l’argent remplit quatre fonctions. Elle sert à régler les transactions de couverture (achat de produits dérivés : options et futures), les transactions d’une monnaie en une autre (échange de devises), les transactions sur le marché du financement (achat de titres financiers) ; mais la liquidité intervient aussi dans le règlement d’autres transactions, celles que l’on observe sur le marché des biens ou des services.

Il faut ensuite noter que l'ensemble de ces transactions font l’objet de règlements monétaires, c’est à dire de règlements dans une monnaie donnée, et par conséquent dans une zone monétaire parfaitement délimitée. La liquidité nécessaire pour ces échanges est ainsi fournie, in fine, par la banque centrale de la zone monétaire correspondante, sur un marché particulier : le marché interbancaire, où s’effectue et se consolide l’ensemble des règlements. La liquidité qui irrigue ces marchés joue par conséquent un rôle déterminant pour la stabilité du système économique mondiale.

 

Par conséquent, il est essentiel de comprendre que si un choc particulier affecte soit la sphère réelle, soit la sphère financière, en provoquant par exemple une crise de liquidité, comme la crise financière liée aux subprimes américains, c'est l'ensemble du système qui peut se trouver d'un seul coup déstabilisé par manque d'irrigation. Or, ces chocs ont une probabilité élevée de provenir davantage de la sphère financière que de la sphère réelle, par exemple avec la faillite d'un grand groupe bancaire international, car c'est au sein de la finance libéralisée que se logent les variables globales de l'économie mondiale.

 

Quelle interprétation faut-il maintenant donner aux résultats de ce tableau  ? Les transactions relatives à l’économie réelle n’occupent qu’une part très faible du total des transactions. En effet, les transactions relatives aux biens et services ne se montent qu’à  un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète et ont même tendance à décroître : 2,75% en 2002 à 2,16% en 2005. Le même constat s'observe pour les transactions commerciales internationales : celles-ci s'élevaient à 7,8 T$ en 2002, soit 2,03 % des transactions du marché des changes. En 2005, le pourcentage s'est relevé un peu, à 2,22%. Compte tenu de ces deux types de transaction, le rapport du poids de l'économie financière par rapport à celui de l'économie réelle qui était de 28 en 2002 est passé à 32 en 2005, ce qui apparaît, dans une première approche de cette confrontation, proprement vertigineux.

 

Par leurs masses et l’organisation dans lesquels elles s’insèrent, certaines variables de la finance libéralisée apparaissent comme des variables globales, et sont en capacité d’exercer une influence décisive sur les variables de l’économie réelle, précisément en raison du spectre « global » de leur action. Par exemple, le taux de change euro/dollar peut être connu à tout moment, et en n’importe quel point de la planète ; de la même façon, le taux d'intérêt qui se forme sur le marché obligataire américain est un taux directeur pour l'ensemble des marchés obligataires mondiaux. Tel n'est pas le cas pour le PIB mondial, somme de 199 PIB nationaux, qui ne transcrit aucune réalité économique globalement organisée à l’échelle mondiale .

 

S'agissant des transactions sur produits dérivés et des transactions sur le marché des changes (autres que celles portant sur le commerce international), celles-ci sont consacrées à des opérations de couverture dont le contenu essentiel est de s'assurer contre les risques de taux et les risques de change. Leur développement phénoménal s'explique par des enchaînements dans des spirales souvent très complexes d'opérations « de couverture de couverture ». D'où leur explosion dans des chaînes de transactions qui peuvent être très longues. A titre d'exemple de l'un de ces maillons, on peut prendre le cas d'une banque qui, cherchant à couvrir ses clients, mutualise plusieurs risques en un seul, à travers un produit financier nouveau qu'elle décide de rétrocéder au marché pour être couverte à son tour.

 

Mais, le plus impressionnant est sans aucun doute la rapidité avec laquelle ces marchés de produits de couverture se sont développés. Ainsi, les marchés portant sur les options et les futures ne s'élevaient qu'à 1,7 T$ en 1989 (cf. Bis Quarterly Review, November 1996, p 32),  alors que le tableau 1 souligne leur expansion énorme en 2005 puisque le montant des transactions sur les marchés organisés pour ces produits a atteint le volume de 1406,9 T$

 

Finalement que révèle la dynamique de l'économie mondiale ? La prédominance des marchés de couverture est symptomatique, au sein de la finance globalisée, de la très forte aversion au risque des intervenants. Cette dynamique est hautement paradoxale puisqu’une grande part des transactions financières est destinée à se couvrir contre le risque … lié aux au fonctionnement même de  marchés libéralisés. Comme s'il fallait conjurer, grâce à de nouveaux marchés, les effets néfastes de l'ouverture des marchés monétaires et financiers intervenue dans les années 70 et 80. Bref, le marché pour lutter contre les imperfections de marché !

 

Cette logique est-elle rassurante ? La réponse est évidemment négative puisque le risque ne disparaît évidemment pas au sein de ces marchés. A toute opération de couverture correspond en effet une opération spéculative. Celui qui se couvre ne fait qu'échanger son risque avec un spéculateur. Mais, au lieu d'être assumé par quelques acteurs qui pourraient le gèrer, le risque se trouve disséminé à travers une foultitude d'intervenants.

 

Notre planète économique est dorénavant dominée par une sphère financière où la logique de la couverture a entraîné un immense marché de la spéculation. Pour les citoyens que nous sommes, la question n'est elle pas alors de savoir si ce développement vertigineux de la finance est véritablement maîtrisé par les autorités qui sont en charge normalement de la réguler ; bref, qui est dans le poste de pilotage ? Se poser ces questions, c’est malheureusement déjà entrevoir la réponse.

 

12 - Les logiques d’expansion de la finance libéralisée et ses effets redoutables

 

Quels sont les facteurs qui aboutissent à ériger, selon une logique expansive, mais aussi une ligne inquiétante, le mur d’une finance libéralisée ? Autre question majeure : l’expansion de ce mur ne finit-elle pas par peser d’un poids considérable sur l’économie réelle. Si oui, comment ? et par quels canaux ?

1 - Le mur qui se dresse actuellement est tout d’abord alimenté par la « valeur actionnariale ». Mais que faut-il précisément entendre par cette notion ? Il s’agit essentiellement de l’extraction d’une valeur au sein des firmes qui va bien au-delà du profit considéré comme étant normal. La production de cette « survaleur » est imposée par les actionnaires, et en réalité par un certain type d’actionnaire seulement : les investisseurs institutionnels et plus précisément ceux qui gèrent des ressources pour le compte de tiers. Par leur nombre et par la puissance de leurs participations dans le capital des firmes cotées, ces investisseurs sont en mesure d’imposer aux directions des firmes un certain nombre de normes en matière de gouvernance d’entreprise. Parmi ces normes, il en est une qui, en quelque sorte, surplombe toutes les autres : c’est la norme financière.

Avec l’exigence d’une rentabilité financière sur fonds propres de 15%, cette norme (minimale) est devenue le standard international à atteindre pour toutes les firmes qui souhaitent voir dans leur capital la présence de ces grands investisseurs.. L’introduction de cette norme est récente. Elle s’est diffusée dans le monde entier à partir de la fin des années 80 sous l’influence des fonds de pension américains. Le point capital à noter est par conséquent le suivant : les firmes sont actuellement soumises, par cette norme financière, à une obligation de résultat. Cela bouleverse complètement leur gestion, car précédemment elle devait seulement réaliser, si l’on peut dire, le meilleur résultat possible (obligation de moyen), et non pas un objectif quantitatif (15%) imposé à l’avance et de l’extérieur. Or, atteindre un tel objectif est par définition très difficile lorsque l’on sait que la croissance de l’économie mondiale tourne aujourd’hui autour de 4% environ.

Ces nouvelles pratiques liées à la valeur actionnariale aboutissent non seulement à révolutionner le mode de management des entreprises, mais aussi à opérer des transferts de risques massifs sur les entreprises, et, par ricochet, sur le monde du travail : il faut « flexibiliser » le marché du travail ainsi que l’organisation du travail. Les transferts de risque concernent également les pays émergents, comme cela a été observé au moment des crises financières de la fin des années 90.

2 - L’extraction de la valeur se poursuit ensuite par « l’innovation financière » produite notamment par les plus grandes banques internationales. Celles-ci sont à l’origine des instruments de couverture qui circulent sur les marchés organisés, ou encore, des contrats forward ou swaps qui se concluent de gré à gré. Le but affiché de ces nouvelles pratiques est de gérer les risques de toutes sortes, mais principalement ceux qui sont produits par les marchés monétaires et financiers eux-mêmes.

La contrepartie à ces contrats dérivés sera, à chaque fois, un investisseur financier qui fait un pari inverse à ceux qui cherchent à se couvrir ; cet investisseur spécule ainsi et espère, au bout de cette période, tirer un profit du contrat. Il y a par conséquent deux contreparties par exemple dans un contrat future : celle qui cherche à se couvrir (une firme ou un producteur) contre une évolution défavorable du prix du sous-jacent (une hausse pour la firme, une baisse pour le producteur) ; et l’autre partie (un investisseur financier) qui contracte le future dans l’espoir, au contraire, de voir le prix du sous-jacent évoluer en sens inverse.

La production et la gestion de produits de couverture (contre les risques de change, et surtout contre les risques de taux) sont alors autant d’occasions de prises de risque pour ceux qui acceptent d’en être les contreparties. La spéculation est ainsi intimement liée au développement des produits dérivés. Les gains spéculatifs peuvent être ici considérables en raison des effets de levier que les marchés organisés de ces produits autorisent. En effet, sur ces marchés, il n’est pas nécessaire de disposer intégralement des ressources normalement exigibles, par exemple pour effectuer des actes d’achat.

Avec le développement explosif des marchés des produits de couverture et de spéculation, les occasions de prélèvement (grâce à chaque fois aux coûts de transaction liés à ces opérations) se multiplient et deviennent d’autant plus importantes que ces marchés se développent de façon exponentielle.

3 - Enfin, avec un levier plus considérable encore, la valeur peut être extraite de la sphère réelle, et contribuer à élever encore un peu plus le mur de l’argent, quand certains acteurs sont en capacité de maîtriser les conditions de financement d’une économie. Mais, quand cette économie s’appelle l’économie mondiale, on comprend alors que les enjeux deviennent ici considérables.

Or la courbe des taux swaps (c’est à dire la gamme des taux fixes que proposent les banques dans les contrats de couverture) est devenue, depuis quelques années seulement, la référence quasi-exclusive des marchés monétaires et financiers internationaux, aux dépens notamment de la référence que constituaient auparavant les taux d’intérêt pratiqués sur les titres d’Etat. Il est essentiel de comprendre que le mur de l’argent prend ici malheureusement toute sa signification. La libéralisation financière a permis aux taux d’intérêt de s’émanciper de la tutelle des États ; la globalisation financière va beaucoup plus loin ; elle permet aujourd’hui à des pouvoirs privés, celui des grands groupes bancaires internationaux, de fixer en grande partie l’évolution de ces mêmes taux.

Ainsi les taux d’intérêt subissent aujourd’hui le pouvoir d’un oligopole extrêmement puissant qui s’est installé dans le poste de commande du financement de l’économie mondiale. Ce pouvoir-là est tellement incommensurable qu’il justifie, ici, et à lui seul, l’appellation d’un « nouveau mur de l’argent » dont les pouvoirs grandissants ne peuvent qu’impressionner et inquiéter. Le poids de ce mur écrase aujourd’hui l’économie réelle par les prélèvements exorbitants qu’il opère.

 

2 – Crises et régulation de la sphère globale

Lorsque l’on cherche à cerner les forces dirigeantes qui sont à l’œuvre dans le nouveau régime d’accumulation, une réalité émerge fortement, depuis une dizaine d’années : le pouvoir devenu considérable des plus grandes banques internationales. Celles-ci sont le plus souvent à l’origine de l’innovation financière liée aux produits dérivés ; elles dominent, comme on l'a vu, le marché des swaps au point d’exercer un pouvoir de marché sur la formation de leur taux, taux qui sont aujourd’hui les taux référents de l’ensemble des marchés monétaires et financiers ; enfin, depuis peu, elles ont pris le contrôle des sociétés qui gèrent les fonds d’investissement pour le compte de tiers, qui sont à l’origine de la valeur actionnariale et, par conséquent, de la financiarisation de la gestion des firmes.

En raison de leur petit nombre d’une part et de leurs profits financiers considérables d’autre part, nous défendons l’idée que ces banques forment aujourd’hui un oligopole particulièrement puissant à l’échelle internationale. Reléguant les banques centrales au second plan, c’est-à-dire les cantonnant à de simples pourvoyeuses de la liquidité dont il a besoin, cet oligopole est le véritable régulateur des marchés monétaires et financiers mondiaux. C’est lui qui est le maître d’ouvrage du mur de l’argent qui se bâtit sous nos yeux.

Depuis les événements d'août 2007 qui frappent le monde bancaire, on peut vérifier à quel point les banques centrales demeurent soumises aux impératifs de la liquidité, notamment sur les marchés interbancaires, là où s'exprime les besoins de couverture des risques.

Suite en effet à la dégradation du portefeuille de crédit de certaines institutions de crédit hypothécaires américaines, les investisseurs sur le marché monétaire (gestionnaire de FCP et Sicav, trésoriers d’entreprises, …) se sont brusquement détournés à la fin juillet 2007 des actifs émis par les «conduits de titrisation» au profit d’actifs moins risqués (émis par des entreprises peu exposées au marché immobilier américain), remettant en question leur perception du risque associé aux produits titrisés et notamment le risque associé aux financements octroyés aux plus défavorisées des familles américaines.

On comprend dès lors mieux comment, depuis la fin 2006, la remontée des défauts de paiement dans le segment «subprime» du crédit hypothécaire (soit celui de la distribution de crédits immobiliers à une clientèle très peu solvable) a pu se transformer quelques mois après en crise de liquidité (credit crunch). En effet, en se détournant  de cette classe de placement, elle oblige les arrangeurs (les banques) à refinancer  le roulement du papier commercial sous peine de faillite ou du moins de gel des cotations de leurs fonds.

 

A la mi-août, la crise financière s'est ainsi transformée en crise monétaire. Les banques ne se se sont plus faites confiance, et les marchés interbancaires ont été asséchés en raison de l'appel aux lignes de liquidités (encore une fois à cause des défauts liés à la crise des “subprime”).

 

Les rares établissements qui disposent de liquidités abondantes, ou bien un pays comme la Chine qui détient de très grandes quantités de titres d'Etat éligibles sur les marchés monétaires, ont pu alors « faire le marché » sur les bourses mondiales (ce qui a pu expliquer certains rebonds récents).

 

Sur le fond, l'oligopole des plus grandes banques internationales n’est évidemment soumis ni à un contrôle politique, ni a fortiori à un contrôle démocratique. Tout juste est-il contraint par des règlements prudentiels de portée limitée et élaborés pragmatiquement a posteriori, ou encore par des normes issues d’une autorégulation professionnelle, une fois que les difficultés ou les catastrophes ont été malheureusement constatées.

La question qui se trouve désormais posée est donc bien celle d’une régulation des activités de cette finance globalisée et de ce noyau oligopolistique, surtout après les événements les plus récents. Comment produire les contre-pouvoirs efficaces face aux tentations hégémoniques de cette sphère et de ses principaux acteurs, dont le résultat est une croissance des inégalités et une instabilité chronique ?

Ce n’est pas non plus du côté des politiques économiques nationales qu’il faut trouver le remède à cette situation. De ce point de vue, la pertinence de la macroéconomie, comme discipline cherchant à comprendre les ressorts d’une économie nationale, atteint, dans le contexte actuel de cette globalisation financière, rapidement ses limites. Quelle peut être en effet l’efficience de politiques économiques menées dans le seul cadre national (et dans une moindre mesure à l’échelle plus grande de blocs régionaux) ? Que devient la policy mix qui articulait traditionnellement politique monétaire et politique budgétaire ? Qui ne voit pas le choc durable que peut provoquer l’irruption de variables globales (comme les taux de change, le niveau des taux d’intérêt à long terme, ou encore celui des taux des contrats swaps) dans la conduite des politiques économiques ?

Poursuivons. L’impuissance des politiques économiques, si elle est avérée, ne peut que conduire à mettre en cause également, sur un plan plus large, la cohérence et l’efficience des politiques publiques. N’y a-t-il pas là une des causes, sans doute majeure, des impuissances gouvernementales à gérer les équilibres économiques et sociaux de nos sociétés ?

Nous touchons avec cette dernière question, le contenu potentiellement explosif des rapports entre cette finance globalisée et la démocratie.

On peut en faire le constat : d’un côté, des sociétés démocratiques en Europe, mais aussi un peu partout dans le monde, voient se succéder des majorités alternantes, avec souvent des basculements forts, qui traduisent des mécontentements profonds (comme en atteste également l’installation durable d’extrémismes nationalistes) ; on y dénonce l’absence de projets, ou lorsqu’il y en a un, celui-ci se borne à demander « l’accompagnement », jugé inévitable, de la mondialisation économique ; il faut par conséquent « s’adapter » à cette nouvelle donne par des « réformes indispensables ».

De l’autre côté, une finance libéralisée et son noyau oligopolistique de plus en plus puissants, avec ses propres codes et ses propres valeurs, ne rencontrent guère d’obstacles sur leur chemin. Certes, des bulles et des scandales émaillent son expansion ; mais, l’adaptation des règles prudentielles, l’adoption de chartes de bonne gouvernance, ou le renforcement des autorités de régulation ont pour objectif de pallier les erreurs de parcours qui sont jugées seulement regrettables.

La question redoutable posée par cette expansion est donc en définitive de savoir si la finance globale n’exerce pas des effets dissolvants sur les sociétés démocratiques.

Compte tenu de la disparition progressive des cadres macroéconomiques traditionnels, de l’impuissance constatée des politiques économiques et publiques, de la montée des déséquilibres économiques et sociaux, il est légitime de se demander si cette globalisation financière n’est pas une des causes directes de ce qu’il faut bien appeler la crise du politique que traversent nos sociétés démocratiques[1]. Cette crise ne se nourrit-elle pas de l’absence de projet en raison précisément de l’absence de moyens ou de marges ? N’alimente-t-elle pas aussi la dissolution du lien social en raison du repli général sur des valeurs individuelles ?

Pour refonder une démocratie basée tout aussi bien sur des valeurs de solidarité que sur des valeurs individuelles, ne faut-il pas penser désormais autrement pour agir autrement ? Peut-on laisser des pouvoirs privés, aussi concentrés et puissants, dans le poste de commande de la finance globalisée ? Faut-il continuer à laisser faire ?

Pour faire front, la question qui se pose aujourd’hui est bien certainement celle de la mise en place d’un contre-pouvoir effectif, face à ce nouveau mur de l’argent. La réponse ne peut pas être seulement partielle comme, par exemple, la taxe Tobin. Celle-ci ne s’intéresse qu’aux flux de capitaux à court terme qui transitent sur le marché des changes, soit un compartiment très particulier de l’un des marchés de cette finance globale.

À question globale, ne faut-il pas une réponse globale ? D’où une proposition évidente pour une nouvelle architecture de régulation : la création, au sommet de ce système, d’un régulateur global, à légitimité politique incontestable, qui sera en capacité de faire face à cette finance internationale, non pas à travers un seul de ses compartiments, aussi important fût-il, mais conjointement à l’ensemble de ses activités.

Dans ce nouveau système, deux autres objectifs essentiels devraient être envisagés pour cette refondation : d’une part, la rupture avec la norme financière qui impose des rentabilités non soutenables et exigibles a priori ; et d’autre part, la révision des formes actuelles de gouvernance des entreprises qui ne favorisent que la seule valeur actionnariale

Plus précisément[2], dans le système financier, l’information devra être considérée comme un nouveau bien public mondial. Par leur action à contre temps, le rôle des agences de notation a été maintes fois dénoncé dans le déroulement de la crise. Leur régulation par la communauté internationale est probablement devenue inévitable. On propose que cette régulation puisse être assurée par le FMI avec l’appui d’un organe de règlement des conflits financiers.

Toute aussi décisive, une identification beaucoup plus large des porteurs de risques avec une information sur leur portefeuille accroîtrait la transparence souhaitée partout.  Au sein de l’Europe, il faut donc soutenir la position allemande qui, au sein du G8, réclame cette transparence pour l’activité des hedges funds. Mais il faut aller plus loin. La présidence française de l’Union européenne devrait exiger cette transparence pour toutes les opérations des grands groupes bancaires internationaux réalisées dans les paradis fiscaux, que ces opérations relèvent aussi bien des hedges funds contrôlés par ces banques  que des véhicules de titrisation dont elles sont les conseils.

Plus fondamentalement, au centre de la nouvelle régulation, la monnaie devra être considérée, elle aussi, comme un bien public mondial. Par leur montant considérable, les émissions monétaires sont devenues non séparables des logiques financières, comme la crise actuelle l’a démontré amplement. Mais, on l’a vu, ce mouvement vient de plus loin puisqu’il a creusé, au fil des ans, une distorsion immense entre la sphère financière et la sphère productive. Pour aller vers un dimensionnement plus raisonnable d’une finance hypertrophiée, une fusion entre le FMI et la Banque des Règlements Internationaux (BRI) pourrait consacrer le nouveau rôle qu’il faudrait confier à la monnaie. Les premiers ingrédients d’une monnaie internationale seraient ainsi posés tant du point de vue de sa circulation (taux de change) que de sa rémunération quand elle est prêtée (taux d’intérêt).

Avec cette dernière réforme, les éléments d’une fiscalité sur les mouvements de capitaux seraient enfin réunis, permettant à la fois de taxer les dérives spéculatives, mais aussi de  financer des projets qui  pourraient répondre aux enjeux environnementaux de notre planète, aux défis du développement durable, ou bien encore aux inégalités et à la pauvreté dans le monde.



[1]           La vision de J. E. Stiglitz (2004) est particulièrement tranchée sur cette question : à ses yeux, dans de nombreux pays du monde, (…) « les points de vue des marchés financiers dictent des politiques, voire déterminent, l’issue des élections », p.16

[2]           La suite de ces propositions a été rédigée en commun avec Lionel Jospin, ancien premier ministre français, pour un article à paraître dans le journal « Le Monde » début septembre 2008.

 

 

Joomla templates by a4joomla