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La Gauche – que peut-elle vouloir ?

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La Gauche – que peut-elle vouloir ?

Faire de la politique  aux conditions imposées par le capitalisme financier.

 

1.    Une nouvelle discussion commence.

Thèse:

La Gauche se trouve au point initial d’un processus d’identification des principales tendances et forces de notre époque et des alternatives possibles. 

La Gauche souhaite induire un changement d’orientation de la politique. Quelle que puisse être, dans le détail, la grande diversité des revendications, sur son ordre du jour la justice sociale, la démocratisation et la solution pacifique des conflits sont  aux prises avec le néolibéralisme[1]. Mais quelles sont les bases réelles d’un tel consensus ? Est-il autre chose qu’une chimère ou  simplement un vœu ? Quel est le contenu réellement nouveau  de ces revendications à l’époque présente ?  Est-il possible de transformer ce consensus en des options stratégiques réalistes, ayant de la consistance – par rapport aux forces sociales, aux projets d’initiation du changement, aux premiers résultats prévisibles et au passage vers une nouvelle voie de développement ? Toutes ces questions ne peuvent recevoir de réponses que si les situations sociales actuelles et les alternatives possibles ont fait l’objet d’une identification réaliste.

 

Bien sûr, on pourrait dire, comme Napoléon : « On s’engage et puis ... on voit ». (En français dans le  texte). Mais une telle maxime pourrait rapidement  inciter à  mener une bataille erronée et  à  subir– peut-être au début avec succès – des victoires à la Pyrrhus ou bien à se précipiter tout droit dans des défaites. L’histoire récente est pleine de victoires dont l’importance est pour le moins contestée.  La participation des communistes au gouvernement JOSPIN en France, la situation du PT dans le gouvernement de LULA au Brésil, le rôle des communistes dans le gouvernement de l’ANC en Afrique du Sud, pour n’en citer que quelques-unes. De même en Allemagne,  les participations gouvernementales  du Linkspartei au plan régional, sont l’objet de vives contestations. Mais peut-être que ce sont  seulement les critères, selon  lesquels on a  mesuré victoires et défaites, qui sont erronés?

Une discussion dépassionnée de toute stratégie de la Gauche exige  une définition de l’époque – et ceci  en dehors de toute notion de passage d’une grande formation sociale à une autre -  mais en se référant à « la situation historique concrète »,  à « l’instant concret »  dans lequel doivent être prises les décisions par des acteurs qui agissent réellement.[2]  De telles époques peuvent comprendre des décennies de stabilité relative et une guerre de positions (Gramsci)[3] ou encore des mois où le  mouvement s’accélère, pendant lequel la situation stratégique change brutalement et le continuum de l’histoire explose. Il peut alors se faire que « avoir laissé passer l’occasion »   conduise à la catastrophe.[4]. La définition  des époques fixe les points auxquels on doit s’arrêter et s’assurer quel est le lieu historique à partir duquel seront déterminés la direction de l’action, les moyens de l’action, la coopération et l’antagonisme et  elle se réfère aussi à des contextes historiques plus vastes.[5]

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Des expériences  comme celles de 1989 en Europe de l’Est et dans l’ex-Union Soviétique, ou en Argentine après 2002, montrent avec quelle rapidité  se referme une situation historique ouverte et les acteurs, étonnés après coup, se frottent les yeux en se demandant si une situation véritablement alternative avait même existé. La même chose est arrivée aux acteurs qui voulaient un nouveau projet « Rouge Vert »  en Allemagne et ont reçu un « Agenda 2010 » du gouvernement SCHRÖDER FISCHER. Il est indispensable de s’inspirer de l’enseignement du passé, en permanence  ou tout du moins au moment de l’action, de l’intervention active.  

Que peut, véritablement,  vouloir la Gauche ? Il est nécessaire et urgent de procéder à une auto-identification concrète et objective de la Gauche : dans quelle société vivons-nous, quelles sont les contradictions dominantes,  quelles alternatives réalistes sont à l’ordre du jour.  La réponse à ces questions ne pourra être donnée qu’après une analyse complexe et une étude approfondie des expériences pratiques.

La Gauche, en Allemagne, en Europe et sur le plan international,  est placée devant une nouvelle discussion sur l’époque. Le présent article  est destiné à y apporter une contribution.[6]   Il s’agit moins d’un travail systématique, que d’une esquisse et d’une tentative d’avancer en s’interrogeant et de présenter des thèses pour une discussion ouverte. De nombreuses argumentations de cet article comportent  inévitablement un caractère hypothétique et explicatif.

2.    Dans quel capitalisme vivons-nous?

Thèse:

Entre les années 70 et 90 a eu lieu le passage d’un capitalisme fordien à Etat providence vers un capitalisme des marchés financiers. Ce dernier se caractérise par le fait que les propriétaires des grands fonds financiers régentent la mise en valeur du capital et la reproduction sociale. 

La première question posée est de savoir s’il existe vraiment une voie de développement stable au-delà du capitalisme Fordien à Etat providence et quelles  sont les propriétés qui le distinguent..  Entre-temps, selon cette thèse  il y a de bonnes raisons de dire que la voie de développement qui s’est imposée après 1945 face au fascisme et au socialisme d’Etat, a été largement remplacée aujourd’hui par une autre voie de  développement[7], qui doit être désignée par le terme capitalisme des marchés  financiers. Les premiers éléments  de ce phénomène sont apparus vers la fin des années 60 et le début des années 70 du 20ème siècle.

Un nouveau mode de production technologique se mit en place, basé sur la microélectronique, une profonde mutation  eut lieu, affectant la culture et le mode de vie (« changement des valeurs » et « individualisation »), les limitations écologiques de la diffusion de plus en plus large de la production et de la consommation de masse  se sont profilées (« limites de la croissance »), la « modernisation de rattrapage » des pays en développement se retrouva en crise. Cette crise fut tout d’abord révélée d’en bas,  par de forts mouvements sociaux, culturels et démocratiques qui voulaient transformer les potentiels issus du capitalisme après la deuxième guerre mondiale en un bouleversement généralisé de la société. [8]

Des alternatives démocratiques et sociales des années soixante-dix, qui se sont fait jour lors de la crise du capitalisme fordien, ont avorté   dans les conflits de classe de cette époque. En font partie essentiellement des tentatives de dépasser cette crise par une politique de socialisation (sous différentes formes). Cela  s’applique entre autre à la voie démocratique  vers le socialisme d’ALLENDE,  à la tentative des sociaux-démocrates et syndicats suédois de parvenir, par un fonds des salariés, au contrôle progressif du patrimoine productif ou  à la politique d’alliance entre socialistes et communistes en France en 1981-82. Il faudrait citer également l’approche d’une restructuration socio-écologique développée par la social-démocratie allemande sous la direction de LAFONTAINE. Le capitalisme financier ne fut que l’un des alternatives possibles au capitalisme fordien. Il est édifié sur le cimetière  de contre-approches avortées, sur lequel le néolibéralisme exécute sa danse triomphale. Son hégémonie est « l’expression du passage vers une nouvelle forme du capitalisme ». 

La suprématie des forces néolibérales et la défaillance d’acteurs alternatifs ont conduit, dans les années 70 à 90 du 20ème siècle, à une sélection, guidée par l’intérêt et par les forces politiques,  des options de la crise du fordisme :

  • Les possibilités technologiques furent utilisées pour lancer une nouvelle vague  de centralisation du pouvoir de décision avec  décentralisation simultanée de la production directe, ce qui a eu pour effet de promouvoir la subordination du travail salarié au capital tout en tirant profit  des tendances vers  une plus grande indépendance  et autonomie.
  • Un nouveau mode consommation et de vie fut créé, qui correspond aux besoins des nouveaux travailleurs de l’information et qui,  en même temps, les injecte sous pression dans des moules privatisés, centrés sur le marché. 
  • Le compromis de classe asymétrique de la période d’après-guerre a été résilié par les classes dominantes et remplacé par une société de marché dans laquelle les chances  furent distribuées selon des critères sociaux, culturels et d’appartenance à une nationalité.
  • L’Etat fut restructuré en un Etat concurrentiel, dont la capacité d’agir dans les domaines de la sécurité sociale de base subissait un affaiblissement important, tandis qu’augmentait sa capacité à faire prévaloir ses décisions et se renforçait sa capacité  de faire face à la concurrence dans des délais très courts.
  • Les systèmes de sécurité (assurance maladie et vieillesse etc.) furent de plus en plus privatisés, ce qui d’une part crée une alliance d’intérêts entre les assurés et les acteurs de l’accumulation financière et, en même temps, subordonne les assurés aux intérêts du capital financier et affaiblit leur position de négociateur sur le marché du travail, mais qui supprime certaines charges qui pesaient sur les groupes à plus haut revenu.
  • Les changements technologiques, sociaux, étatiques, culturels ont été configurés de telle sorte que, même dans les centres, la société majoritairement « classe moyenne intégrée », dans le cadre de laquelle le conflit de classes avait naguère été apaisé, se trouve retransformée en une société de classes en conflits ouverts, qui est essentiellement marquée par l’insécurité et l’inégalité des conditions de vie élémentaires, mais qui, en même temps, crée des espaces individuels de liberté plus grands, bien que très problématiques, pour certains groupes élitaires.
  • La crise du système de Bretton Woods [9] a été utilisée pour établir un système de libre échange et de marchés de capitaux ouverts, ce qui a eu pour effet que les cours des actions des entreprises (shareholder value) devenaient le critère central orientant la reproduction du capital; l’activité commerciale affectant les actions déjà existantes, les emprunts et les crédits, ainsi que celle suscitée par les attentes de variations de cours de change et de prix (dérivés) se restructura de manière explosive, l’ouverture de nombreux marchés a d’une part rendu possibles d’énormes gains de productivité et d’autre part augmenté les inégalités et souvent étouffé les ressources endogènes.
  • La crise du système d’après-guerre a été transformée, à partir de la guerre du Golfe de 1990, en une tentative de reconstruction de la suprématie illimitée, à politique sécuritaire, des USA ;  une tentative qui se heurte à une résistance croissante.

 

Or, quel est le rapport déterminant qui structure les processus si divers de l’ensemble de ces changements ? Ou bien  ne sont-ils qu’une accumulation de développements sans liens entre eux ?  Cela fait  actuellement l’objet d’une  très large discussion, dans laquelle ont été pris en compte des critères très divers pour définir la société actuelle[10].

 

Fidèle à la tradition Marxiste, je me suis appuyé ci-après sur les auteurs qui tentent de définir la phase actuelle du capitalisme en se posant la question du rapport central de propriété, donc celle du rapport qui, en dernier ressort,   détermine le but, les moyens et la dynamique de production et reproduction de la société.  Puisqu’il s’agit là de la question sur une phase déterminée du capitalisme, on ne peut pas y répondre en se référant au rapport entre capital et travail en général, mais on doit préciser : Quel capital, sous quelle forme organisationnelle et représenté par quels acteurs,  détermine aujourd’hui le processus de la valorisation globale du capital ?

D’une manière générale le capitalisme  se distingue par la suprématie des intérêts des propriétaires du capital (en dernière instance) face à tous les autres intérêts : ceux  des salariés, des communes, des régions, des acteurs étatiques etc.   Mais en même temps le capitalisme est un « organisme capable de muter et constamment impliqué dans le processus de sa mutation » [11],  et ceci est valable aussi pour ses rapports de propriété. Au sein de la grande pluralité des rapports de propriété capitalistes une mutation a eu lieu au cours des trente dernières années : un groupe de propriétaires de capitaux s’est imposé face à un autre groupe et imprime désormais sa marque à l’ensemble des rapports de propriété et domine ainsi  le processus de reproduction de la société dans sa tendance fondamentale.

Comme le constate Joachim Bischoff, dans les années 70 du 20ème siècle s’est constitué progressivement un « régime d’accumulation propulsé par la finance » dont il caractérise les caractéristiques fondamentales comme suit: « Le ‘nouveau’ régime financier dispose de trois piliers : premièrement l’extension d’un réseau  d’institutions financières transnationales qui travaillent hors du contrôle des banques centrales ou des agences du marché financier :  deuxièmement  l’ascension rapide des investisseurs institutionnels (fonds patrimoniaux et compagnies d’assurances), troisièmement  la perte de prestige sur les marchés financiers internationaux des crédits bancaires par rapport aux capitaux d’investissement. L’apparition de marchés financiers mondiaux, rendue possible par la politique néolibérale et leur suprématie sur tous les autres marchés, est le puissant levier au moyen duquel sont créés les contraintes matérielles de ce que l’on nomme « la mondialisation » à laquelle les politiciens néolibéraux  font alors appel pour justifier l’absence d’alternative de leur politique [12].

Un tel capitalisme, sur une nouvelle base technologique, sociale culturelle, ramène à la suprématie du capital financier telle que celle qui caractérisait la phase de l’impérialisme classique de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle. Mais il ne s’agit pas d’un simple retour au passé, mais elle accompagne une innovation fondamentale. Tandis qu’alors le capital financier, surtout organisé dans les grandes banques, soumettait[13] le processus total de la reproduction aux sociétés dominées par le capital,  actuellement se constitue un capitalisme qui est dominé par le marché financier. Ces deux formes historiques ont en commun  un expansionnisme marqué qui créé des tendances « impériales »  et une nouvelle « accumulation primitive » (à savoir l’extension de la valorisation du capital à de nouveaux domaines). Comme l’écrit HILFERDING : « La politique expansionniste unit toutes les couches des possédants au service du capitalisme financier »[14]. 

Dans les deux cas, le capital tente d’échapper aux limitations des marchés protégés par des frontières par la création d’une « économie de l’expropriation ». Mais la structure institutionnelle du financement est fondamentalement différente. Lors du financement d’entreprises par des banques, ces entreprises étaient attachées à une croissance à long terme, à faible risque à hauteur des conditions générales des taux d’intérêts et en même temps l’Etat subissait la charge d’une expansion impériale à risque élevé. A premier plan se situait le développement sûr de l’entreprise de production concrète, face à laquelle la banque apparaissait comme le propriétaire. Les banques, en tant que créanciers, recherchaient une cartellisation des marchés et de ce fait une position monopoliste pour les entreprises, qui était d’ailleurs souvent sécurisée par l’Etat[15]. Ainsi se constituait un impérialisme des grands Etats-Nations qui se partageaient le monde entre eux.[16].  Ce capitalisme est désigné par l’appellation capitalisme monopoliste financier, sur la base du rapport capitalistique dominant qui est propre à cette forme de capitalisme.

Le capitalisme fordien avec Etat-providence qui,  après conflit avec d’autres formes tentant de résoudre la crise du capitalisme monopoliste financier (tel que le fascisme), s’est imposé après la deuxième guerre mondiale comme la forme dominante du capitalisme, est basé sur l’aptitude des grandes entreprises productives à s’intégrer leur propre accumulation financière (par exemple  à travers les petits porteurs d’actions et leurs propres institutions financières). Il s’agissait d’un capitalisme dont le processus de production et de reproduction,  le processus de valorisation du capital était dominé par les grandes entreprises économiques, les grands groupes capitalistes. Les dirigeants des grandes sociétés par actions exerçaient personnellement la fonction centrale de propriétaire et ne poursuivaient donc pas « une stratégie de maximisation du profit… mais… tentaient (juste) d’obtenir un ‘profit satisfaisant’[17]. Leur premier objectif était la croissance des entreprises et non celle du capital investi.[18] Au premier plan se situait la puissance marchande et non la puissance financière.

Sur cette base a pu se conclure une alliance d’intérêts entre la direction et les employés, ainsi qu’un pacte d’Etat-providence, ou Etat social, qui établissait un lien positif entre  la valorisation du capital, l’évolution salariale et la suprématie des intérêts des grandes entreprises. Il s’ensuivit un affaiblissement de la concurrence, en grande partie sur la base d’une croissance forte. Les banques devaient se faire concurrence pour pouvoir distribuer des crédits, ce qui eut pour effet de faire baisser  les taux d’intérêt et donc les frais financiers. En même temps le taux de profit baissait et le ciblage de l’objectif capitaliste atteignait ses limites.  Concernant la fin des années soixante du 20ème siècle et la décennie et demie suivante  JÖRG HUFFSCHMID observe donc avec raison : « Dans cette situation de  pression intérieure et extérieure sur l’arrangement d’après-guerre, s’inscrivait à l’ordre du jour -  en théorie, mais, comme cela s’est avéré, aussi en pratique -  un choix historique  entre deux voies fondamentalement divergentes pour résoudre les problèmes et poursuivre le développement économique et social : ou bien la continuer et l’approfondir ou bien retirer la réforme d’après-guerre. »[19]

Les efforts pour faire avancer socialement et démocratiquement le capitalisme fordien dans l’Etat-providence  et pour vaincre  la domination de la valorisation du capital, les très amples protestations contre  les structures rigidifiées d’une « société de classe moyenne »  (derrière laquelle continuait à se dissimuler la division en grandes classes) et leurs rôles patriarcaux, ainsi que contre l’exploitation du tiers-monde,  et aussi, avec la croissance rapide des prix du pétrole, la fin prévisible de la consommation extensive de matières premières pratiquement gratuites, enfin et surtout la résistance de plus en plus vive des propriétaires du capital contre les limitations de sa valorisation, ont marqué les limites de ce capitalisme-là. Il subit alors une succession de crises.

Dans les crises du capitalisme fordien à Etat-providence, depuis les années soixante-dix, ce sont essentiellement les fonds d’investissement qui s’imposent comme le représentant dominant de la propriété capitaliste. Un nouveau type de capitalisme, le capitalisme des marchés financiers surgit, qui est structuré par un « régime d’accumulation dominé par la finance » (François Chesnay)  ou par un «  régime  de la propriété du patrimoine (Michel AGLIETTA)[20]. C’est un transfert du « capitalisme de management vers un capitalisme d’actionnariat »[21]. Etant donné que les versements aux fonds d’investissement, à travers les assurances, les fonds de placement etc. etc., dépendent exclusivement du taux de rendement  réalisé par ces fonds, ceux-ci sont engagés dans une bataille concurrentielle très rude. Les entrepreneurs dont ils achètent les actions les intéressent uniquement sous l’aspect du taux de rendement du capital propre de l’entreprise. Si l’on s’attend à une baisse de ce taux, on retire  le capital immédiatement. Les frais financiers s’élèvent, des entreprises même profitables sont contraintes à d’énormes mesures de rationalisation ou sont fermées. Les nouveaux propriétaires ne sont pas directement intéressés par une croissance réelle des entreprises qu’ils contrôlent, mais uniquement par le capital fictif investi, la « valeur de l’action ». Il en résulte que la baisse des taux de croissance du produit intérieur brut,  tout comme l’aggravation des inégalités de développement  entre les régions, sont donc   imposées institutionnellement.[22]

Dans toutes les sociétés le contrôle des ressources est décisif pour les investissements. Dans les sociétés capitalistes ces ressources sont de l’argent ou du capital. Or, le néolibéralisme « livre  au pouvoir du système financier les trois plus importantes sources de capital-argent de l’économie : les crédits internes, les dettes d’Etat et le capital étranger »[23]. Si, jadis,  des révolutions bourgeoises ont eu lieu pour mettre l’économie de l’Etat  sous le contrôle de la bourgeoisie, la contre-réforme libérale a été introduite en grande partie pour soustraire l’économie de l’Etat au contrôle démocratique et la subordonner aux contraintes des marchés financiers dérégulés.

Pour pouvoir tout de même maintenir le taux de profit à un niveau élevé, on fait appel à l’Etat,  tout comme à l’ère de l’impérialisme moderne de la fin du 19ème siècle, afin d’imposer une vague déferlante d’expropriations (surtout des services et entreprises publiques, mais aussi des savoirs, du potentiel génétique – la base de la nouvelle révolution techno-génétique,  des matières premières l’eau etc.), de mettre sous contrôle, sous la forme d’une dépendance néo-coloniale, des Etats de la périphérie ou de la semi-périphérie (bien entendu sur la base « d’élections libres », en utilisant les moyens de  la corruption, du chantage ou aussi de la guerre) et de mettre toutes les économies nationales à la libre disposition des « fonds » (les investissements de capitaux  bénéficiant de la « liberté » et simultanément de la « sécurité » offerte par l’Etat). Les tendances parasitaires du capitalisme financier, qui se répercutent sur les taux de profit, sont donc largement compensées par une « économie globale d’expropriations »,  une fois encore dans une sorte de  continuation des tendances de l’expropriation impériale  telle qu’elle a été pratiquée à l’ère impériale de la fin du 19ème et surtout  aussi dans la première moitié du 20ème siècle. [24]

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Paul WINDOLF  résume de la manière suivante le mécanisme institutionnel central du nouveau capitalisme financier : « Par une reconcentration de la propriété,  dans  ce système ce sont les fonds d’investissement  qui sont devenus les acteurs centraux. Les « nouveaux » propriétaires peuvent d’une part influencer la politique de l’entreprise (la contraindre à augmenter le rendement à court terme  du capital propre - M.B.), d’autre part ce sont des propriétaires instables, car ils  revendent  leurs parts en moyenne tous les 20 mois. La combinaison entre « sortie » et « droit de vote » favorise une forme spécifique d’opportunisme, à savoir l’orientation  vers la maximisation du profit  à court terme. Les fonds d’investissement sont en concurrence au plan mondial en vue du taux rendement maximal possible. Ils transmettent cette concurrence aux entreprises et forcent les gestionnaires à orienter leurs stratégies en fonction du cours des actions et du rendement (valeur de l’actionnaire). Les acquisitions hostiles, le marché du contrôle des entreprises et les « stock options » pour les hauts dirigeants sont des mécanismes de transfert qui transmettent la logique opérationnelle des marchés des marchés boursiers aux structures de contrôle internes des entreprises (financiarisation). “[25]

Entre les années 70 et 90 du 20ème siècle  faisait rage une bataille entre les forces du capitalisme fordien de l’Etat-providence et celles du capitalisme des marchés financiers. D’un pays à l’autre, à commencer par le putsch militaire au Chili (Pinochet), plus tard avec l’élection de Thatcher et Reagan, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, le pouvoir gouvernement a été conquis par les forces néolibérales. Les partis, les uns après les autres, ont basculé vers les règles du jeu de la mondialisation néolibérale. Les branches industrielles, les unes après les autres,  souvent après de rudes batailles défensives des personnels des grandes entreprises ainsi que d’une partie de leurs directions, ont été livrées au capitalisme financier.  A la fin, les grèves n’étaient plus que des luttes défensives  pour ralentir un processus inévitable. La restructuration de la Deutsche Bank ou l’acquisition hostile de MANNESMANN par VODAFONE furent des épisodes allemands dans ce changement d’un type de capitalisme en un autre. Un système de sécurité sociale après l’autre  fut restructuré, sous la pression  vers  la privatisation et  vers « plus de concurrence ».

Bien entendu, tous ces processus de passage du capitalisme fordien d’Etat-providence  vers le capitalisme des marchés financiers ne sont pas encore achevés.Mais globalement, et au vu de la tendance dominante,  est valable ce qui suit : le conflit entre deux types différents de capitalisme :  Le conflit entre deux types différents de capitalisme – entre le capitalisme fordien à Etat-providence et le capitalisme financier – a été résolu par les conflits qui sont à la base du  capitalisme financier. Les acteurs les plus puissants agissent pour sa mise en place définitive et sa stabilisation. En font partie entre autres les principaux organes de l’Union Européenne. En même temps se constituent des forces antagonistes qui n’incarnent pas un retour vers le capitalisme fordien à Etat-providence, mais qui, au-delà du capitalisme financier,   visent une autre société.  Ce capitalisme nouveau se permet d’avoir, même dans les centres, une proportion sensiblement plus élevée  d’instabilité, d’incohérence, de fracture sociale et d’exploitation brutale que le capitalisme fordien. Sa base sociale est sensiblement plus limitée, son bloc hégémonique  est nettement réduit, la loyauté à son égard est moins acquise positivement sur la base de  concessions faites,  que  contrainte par la pression économique.  La main visible des dirigeants des cartels a été remplacée par la main invisible d’un « capitalisme de casino », qui saisit même ses représentants les plus élevés. Mario CANDEIAS en vient à la conclusion qu’à la différence du fordisme, le « néolibéralisme » rend la crise permanente,  promeut les déséquilibres sociaux et en même temps doit les garder sous « contrôle ». Une cohérence macro-économique serrée, comme celle qui a existé périodiquement au temps du fordisme, ne joue plus un rôle de premier plan, elle est plutôt considérée comme gênante par les néolibéraux. Les crises conjoncturelles aiguës du néolibéralisme ressemblent plutôt au déroulement économique typique du 19ème siècle. [26] Les trois types suivants du capitalisme des centres  trouvent leur correspondance dans les cycles hégémoniques du capitalisme de la périphérie. [27]

La description qui vient d’être faite n’a pas pris en considération qu’il existe aussi des variations nationales et régionales du capitalisme. D’une part, chaque époque du capitalisme est marquée par  un type déterminé qui, du fait de sa haute efficacité, marque de son empreinte  toutes les formes nationales et régionales, d’autre part, le type dominant connaît des expressions très différenciées. Chaque type historique possède son propre centre régional  et exerce, essentiellement  par la puissance de celui-ci, son action à l’intérieur du le système  mondial. Les formes régionales ne disparaissent pas  lors de la transition d’un type à l’autre, car chacune de ces formes régionales ou nationales  dispose de ses propres avantages en matière de concurrence, de potentiels internes, de modes de résolution des conflits etc., qui ne peuvent pas être évincées si facilement. [28] Des institutions  solidement établies de l’Etat social ou Etat-providence, le rôle d’accords entre entreprises, syndicats et Etat, des dépenses sociales constituant une part importante du budget de l’Etat, restent conservés et sont restructurés selon les exigences de fonctionnement du capitalisme financier. Derrière la façade d’une continuité institutionnelle se cache alors un contenu nouveau. Une politique néolibérale ne signifie pas obligatoirement que les dépenses sociales seront réduites, elles seront surtout utilisées autrement, avec un autre objectif et d’une autre manière.

 

Chaque société fait face à l’avenir et aux importants défis qui y sont liés en partant de son propre  passé.  Ainsi, ESPING-ANDERSEN fait la distinction entre une forme social-démocrate (pays scandinaves et Pays-Bas) une forme libérale (Etats-Unis, Canada, Suisse, Australie et Japon) et un forme conservatrice (Italie, France, Autriche, Allemagne et Belgique) de l’Etat-providence.[29] HALL et SOSKICE en revanche  partent de deux modèles de base – une forme libérale et une forme coordonnée de l’économie de marché[30]. Chacune de ces formes régionales a accompli à sa manière le passage vers le capitalisme financier.

Ci-après la représentation est basée  sur la double thèse que la succession de types historiques du capitalisme  (capitalisme financier monopoliste, capitalisme fordien  à Etat-providence et capitalisme  des marchés financiers , – voir tableau 1)  se réalise  d’une part sous une pluralité de formes  régionales et nationales du capitalisme et que, d’autre part, des  formes régionales et nationales déterminées sont en lutte pour leur hégémonie, comme c’est le cas depuis les années soixante du 20ème siècle pour les Etats-Unis, le Japon et l’Europe de l’Ouest.  Maintenant s’y ajoutent la Chine et l’Inde. Cela signifie que les luttes sociales – pour autant qu’elles ne visent pas à dépasser le capitalisme – sont en premier lieu  des luttes pour la conservation d’un type de capitalisme existant ou pour la mise en place d’un capitalisme de type nouveau.  Ce sont des luttes pour ou contre le changement fondamental des rapports de propriété à l’intérieur de la domination du profit. En second lieu,  ce sont des luttes pour renforcer certaines tendances  inhérentes à un certain type de capitalisme  contre d’autres tendances antagonistes. En troisième lieu, ce sont des luttes pour établir une forme déterminée, régionale ou nationale, de capitalisme contre d’autres formes ou bien pour les empêcher d’apparaître. La signification de cette thèse  est  développée plus en détail plus loin (voir section 3).

 


Tabelle 1: Quelques différences entre trois types historiques du capitalisme – le capitalisme financier monopoliste, le capitalisme fordien avec Etat-providence et le capitalisme des marchés financiers.

Caractéristiques

Capitalisme financier monopoliste

Capitalisme fordien  à Etat-providence

Capitalisme  des marchés financiers

Rapport de propriété déterminant et mode d’accumulation dominant

L’accumulation est  entièrement dominée  par des monopoles financiers/ bancaires et basée sur la spirale : crédits bancaires pour des cartels sur des marchés protégés par l’Etat impérial –  élargissement de la base matérielle de ces cartels– augmentation de la puissance des cartels liée à  la  reproduction extensive et l’expropriation et l’accumulation colonialistes.

L’accumulation est dominée par des complexes financiers/industriels  et basée sur une spirale fordienne : productivité croissante par de investissements à long terme en capital matériel et humain – croissance de la  production et des salaires– croissance de la demande et augmentation du pouvoir des entreprises liée  à une reproduction intensive et  une expansion extensive.

L’accumulation est dominée par des conglomérats financiers (fonds d’investissements) en situation de concurrence aiguisée et basée sur la spirale : attentes de gains croissants des actionnaires par l’abaissement des salaires et revenus sociaux– investissements de rationalisation – croissances des cours des actions  liées à une reproduction intensive et une économie de l’expropriation

Mode de régulation national (régional)

Cartellisation monopoliste en étroite coopération avec l’Etat impérial qui sécurise l’expansion par la mise en place des tarifs douaniers protecteurs, de colonies et d’armements  et qui, par sa puissance étatique, maintient  la consommation des masses à un niveau bas.

Médiation sociale de l’Etat (éventuellement Etat-providence) dans le conflit entre capital  et travail, séparation du travail (masculin) de production) et (féminin) de reproduction.

La concurrence entre les lieux  géographiques médiatise le conflit entre capital et travail, séparation entre le travail d’information bien payé, le travail de production mal payé et le travail de reproduction précarisé et marginalisé.

Mode de régulation mondial

Etalon Or de la livre sterling négociations de nature impériale

Système de Bretton-Woods sous domination des USA

Régime de Wall-Street, système OMS sous domination  du G8 (bloc transnational),

Formation  dominante  des acteurs et objectif principal

Monopoles bancario-industriels en alliance avec les élites de l’Etat impérial (monopolisme d’Etat) et intégration  de la classe ouvrière et des couches moyennes subalternes sur la base d’une rente impériale

Groupes financiers industriels nationaux an alliance avec les élites d’Etat et sous  implication subalterne  de groupes d’employés et ouvriers de production avec l’objectif d’une croissance élevée des grandes entreprises (capitalisme des « managers ») et de l’Etat social.

Fonds d’investissement transnationaux en alliance avec des élites d’Etat  orientées  vers la mondialisation  et avec implication subalterne  des travailleurs  informaticiens hautement qualifiés dans le but d’obtenir un rendement  élevé à court terme (« capitalisme des gestionnaires de fonds »)

Intégration/Exclusion

Intégration sur  la base du peuple-seigneur de l’empire, société de classes et exclusion des ouvriers et des femmes du pouvoir dans la société

Intégration dans le cadre de l’Etat-Nation, Exclusion dans le cadre du système mondial

Intégration orientée vers les chaînes décisives pour la création de valeur et exclusion de ceux qui sont « superflus »

internationales System

Répartition impériale du monde et guerres impérialistes pour  de nouvelles répartitions

Concurrence entre systèmes et monopole de la politique sécuritaire des USA  dans le cadre de la  concurrence entre les systèmes, oligopole politique et économique sous direction des USA.

Coopération et concurrence oligopolistiques  entre puissances régionales anciennes et nouvelles et monopole mondial des USA en matière de politique sécuritaire. 


3.    Points forts et points faibles du capitalisme financier marqué par le néolibéralisme.

Thèse :

Le néolibéralisme a réalisé la mise en place du capitalisme des marchés financiers avec au centre la  promesse d’augmenter la productivité de la société et les  possibilités  d’élévation du niveau de l’autodétermination et de la participation sociale, basée sur une alliance  haute et moyenne bourgeoisie, il a développé des projets réalisables par lesquels il a sécurisé l’entrée dans le capitalisme financier  et s’étend  au moyen de soi-disant « contraintes imposées » par la concurrence pour accéder au capital.   En même temps il réduit le projet  de la modernité à un capitalisme sans entraves, fractionne les sociétés, même dans les centres, pour en  faire ouvertement des sociétés de classes et édifie une « pax neoliberal » de nature impériale.

Le premier acte révolutionnaire, selon Rosa Luxemburg, est de dire haut et fort ce qui se passe. Le chemin vers une politique erronée est pavé d’illusions. L’une de ces illusions est d’imaginer qu’il suffirait de développer des alternatives convaincantes pour rendre possible un changement fondamental d’orientation de la politique. Or, le problème principal n’est pas celui de l’absence de  représentations d’alternatives, mais celui  de l’hégémonie, des rapports de forces et des luttes sociales dans la société.qui seuls pourront donner naissance  à des représentions d’alternatives. Ainsi, Mario CANDEIAS dans son étude du néolibéralisme en vient à la conclusion suivante : «  Le capitalisme financier  néolibéral  se présente sous la forme d’un projet… hégémonique -  en principe contradictoire, mais consolidé par de forts intérêts communs et ancré au moyen de discours idéologiques. L’approbation  active à ce projet  reste précaire, dépendante du développement conjoncturel, mais le consensus passif dont il bénéficie est massif. Les alternatives  à la restructuration neoliberale n’ont pratiquement pas d’écho dans la sphère publique, elles viennent s’échouer contre les rapports de force existants, les  contraintes conjoncturelles qui gouvernent le projet. »[31]

Le néolibéralisme a réussi à former un bloc historique puissant qui a  placé la Gauche en position  défensive  permanente, historiquement.  Sur cette base sont nées les structures de propriété et de socialisation  d’un nouveau type de capitalisme, dont la durée est relative. Le néolibéralisme est devenu la forme politique et l’idéologie dominantes. La sous-estimation des potentiels du  néolibéralisme peut facilement conduire  à la poursuite de buts  irréalistes et à appliquer des stratégies qui, à long terme,   peuvent même entraîner un affaiblissement des forces de gauche.

Premièrement: le  noyau qui est au cœur du  capitalisme financier  néolibéral est constitué par le paradigme de la productivité qui associe une liberté sans frein des potentialités, des forces marchandes et  les hautes technologies les  plus  modernes. Il a ainsi été possible de   réussir, au moins partiellement,  à  enfoncer certaines barrières qui  bloquaient la  productivité et à intégrer des parties nouvelles de la population mondiale.  La domination du travail général sur  le travail direct (Marx)  a été imposée.  De ce fait, à la place du prolétariat manuel, c’est le « cybertariat » [32]  qui devient le centre du processus de production. Le néolibéralisme prétend apporter  une meilleure solution productive à la crise du capitalisme fordien  et des  possibilités accrues pour l’autodétermination individuelle et la participation sociale, grâce à  l’élimination  de toute régulation autoritaire de la part de l’Etat social.  De ce point de vue, le néolibéralisme et la société du capitalisme financier,   empreinte de néolibéralisme, possèdent  une certaine légitimité.

Deuxièmement : la base sociale de la suprématie du néolibéralisme est représentée par l’alliance entre les élites néolibérales régnantes et les travailleurs et travailleuses hautement qualifiés de l’information et de la communication – une  sorte d’alliance  entre le sommet et le milieu de la pyramide sociale -  aux conditions des élites régnantes laquelle,  par ailleurs, promet à des groupes situés au centre de la société de nouvelles perspectives de vie et les rend même possibles (en partie). Le schéma directeur est d’une part celui de l’individu libre, autodéterminant, entrepreneur de sa propre force de travail et de sa propre sécurité de subsistance et d’autre part celui de la société jouant le rôle d’une association contractante entre individus libres et égaux, qui s’accomplissent grâce au marché.  L’ancienne séparation patriarcale entre l’homme, travaillant  et nourrissant sa famille, et la femme, ménagère et mère, doit devenir obsolète.  Tout un chacun, indépendamment de son sexe et son appartenance ethnique, doit devenir un individu libre en sa qualité de propriétaire/entrepreneur de sa propre force de travail et de sa sécurité de subsistance assurée par le capital -- libéré de toute dépendance bureaucratique et de toute obligation sociale à l’égard de « des parasites » et  « des incapables ». Les acquis émancipateurs des nouveaux mouvements sociaux des années soixante ont été acceptés. Ceux qui, par leur position dans le marché,  réussissent à occuper une position privilégiée ou  leur ascension sociale et une participation renforcée  sont intégrés de manière positive, tandis que ceux qui,  en l’absence d’alternatives à saisir, se rangent individuellement dans les projets de réformes néolibérales pour n pas rester en rade,  sont contraints à la loyauté et transformés en prestataires de services à bon marché qui  protègent l’auto-commercialisation des « élites performantes ».[33].

Le néolibéralisme est un projet « sommet/milieu » qui inclut la création de couches inférieures, fonctionnelles,  réduites au silence.  Il constitue une « révolution passive » dans laquelle la classe dominante « dirige les classes qui sont ses  alliées et domine les classes qui sont ses adversaires » (Gramsci)[34].   Le néolibéralisme est un projet à ancrage social et culturel. Par sa lutte contre l’inflation et son financement de programmes sociaux au moyen de profits issus de privatisations,  il lui a même été possible de gagner, temporairement, des groupes situés en bas de l’échelle sociale. [35]

Troisièmement : Au centre du bloc néolibéral se situent des projets politiques centraux tels que celui de restructurer totalement toute la société en forme de marché,  de privatiser les services publics de base, de supprimer les garanties fournies par l’Etat social de jouir des droits fondamentaux, d’élever le niveau de la participation démocratique lors de la transformation de régions et de communes en zones concurrentielles, de créer un groupe social étendu de « travailleurs pauvres » dont la fonction est de fournir, à faible coût, des prestations de service élémentaires etc. etc. C’est sur cette base qu’il a ouvert le chemin au capitalisme financier. Le conflit néolibéral entre le projet impérial, néolibéral des Etats-Unis et le projet multilatéral, néolibéral du noyau de l’UE est avant tout un conflit   sur  la manière de garantir la sécurité de cette mondialisation néolibérale et,  dans ce contexte, sur  la possibilité pour les USA de dicter, ou non,  leurs conditions unilatéralement. Le néolibéralisme défend des projets qui sont faisables.  Il est  réalisable.

Quatrièmement : Le principal levier de la  mise en œuvre de l’hégémonie néolibérale a été, d’une part,  la création d’un capitalisme financier  mondialisé  qui soumet les conditions de la valorisation du capital à celles des marchés financiers spéculatifs et, d’autre part,  l’abaissement des impôts, surtout dans le but d’affaiblir l’Etat dans son rôle  d’acteur de l’égalisation sociale  (« affamer la bête » pratique reaganienne pour réduire les services publics). Tout investissement productif possible, tout  « lieu d’implantation », tout contrat de travail,  est donc en concurrence  avec les conditions  dictées par le commerce des actions, des devises, des emprunts et leurs dérivés.[36].  On en est venu à ce que « la qualité des situations économiques et sociales réelles se trouve  soumise au système financier » [37] De ce fait, on a produit, au-delà des affirmations idéologiques, une situation où les alternatives sont largement absentes[38]. C’est aussi et précisément à cause de son indépendance à l’égard des intérêts et des convictions de ceux qui agissent dans le système qu’il a créé,  que le néolibéralisme exerce son action.   Il peut  invoquer la puissance de la réalité concrète  et, avec le capitalisme financier  il a créé la formation sociétale qui est  en adéquation avec lui-même.

Le néolibéralisme possède une certaine légitimité, il est bien ancré socialement, il est réalisable et son action s’exerce au moyen de contraintes incontournables. Un projet alternatif démocratique et solidaire doit être conscient de cette quadruple force du projet néolibéral pour pouvoir le défier sérieusement : sa légitimité idéologique et culturelle,  sa large base sociale, sa faisabilité et son efficacité. 

Toutefois, le néolibéralisme est un projet extrêmement contradictoire.  Ses points faibles sont l’autre  face des points forts mentionnés plus haut.  Il a quatre conséquences, lesquelles mettent en question sa propre base fondamentale :

Premièrement : la rupture néolibérale avec le fordisme dominé par le capital et avec le socialisme d’Etat  a libéré de nouvelles potentialités et, en même temps, les a enfermées dans le corset de la profitabilité aux conditions des marchés mondialisés  du capitalisme financier et de la privatisation.   De ce fait,  se constitue une économie de l’expropriation, de  « l’encadrement » des biens communs qui se trouvent exclus de la liberté d’usage, de la sous-accumulation  tant publique que privée, de la destruction accélérée des bases naturelles de la vie  humaine.  Mesuré à  l’aune des nouvelles possibilités, le projet néolibéral d’un capitalisme de marché  financier devient  contreproductif.

Le projet de la modernité, marqué par l’empreinte des lumières, de la révolution française et des mouvements sociaux d’émancipation humaine, est rabaissé au projet « capitalisme ».  La maîtrise par l’Etat-providence,  de la revalorisation du capital, est éliminée et son lien avec les intérêts d’importantes parties de la population est dénoué.  Il s’agit d’une contre-réforme qui prend même parfois l’aspect d’une contre-révolution.  A la place d’une union tripartite entre droits sociaux fondamentaux, participation démocratique et paix (qui, même dans la période qui a suivi la deuxième guerre mondiale, n’a jamais été réalisée complètement),   apparaissent des tendances qui se dirigent, de manière toujours plus  incontrôlée, vers  une trinité barbare composée de société de classes, autoritarisme et guerre planétaire.  De plus en plus souvent, démocratie et  Etat de droit deviennent la façade d’une oligarchie régnant  effectivement. C’est cette trinité qui, une nouvelle fois,  donne libre cours à des éléments de domination totalitaire et de barbarie ouverte,  tout comme le faisaient le  libéralisme de marché et l’impérialisme de la fin du 19ème siècle.

Deuxièmement : le capitalisme financier,  désentravé par le néolibéralisme,  réopère,  même dans les centres,  le fractionnement des sociétés de classes moyennes en flagrantes sociétés de classes. Cela se passe sous  la bannière appelant à plus de liberté. Comme l’écrit le rédacteur en chef de la rubrique économique de la FRANKFURTER  ALLGEMEINE ZEITUNG   (FAZ)  Rainer HANK : « La politique doit  enfin  créer les conditions pour que le marché du travail puisse devenir un marché. De nombreuses prescriptions légales privilégient  les syndicats et les associations et  en même temps  empêchent  que les entreprises puissent négocier  librement  des salaires et conditions de travail avec les personnels ou des employés individuels.  Cela n’est absolument  pas digne d’une société libérale et ne s’explique que par le monde du travail collectif du 20ème siècle.[39]

De plus en plus les chances dans la vie sont distribuées, à nouveau,   en fonction de la position de classe.  Et cette dernière est influencée par le sexe, l’ethnie,   la citoyenneté, la place occupée par la communauté intéressée dans la communauté internationale, etc[40].  L’ancien patriarcat est restructuré en forme de marché.  Au lieu de  l’accès légitime  pour tous aux droits humains fondamentaux,  il y a rétablissement des privilèges de classe d’une part et expropriation et dessaisissement de droits d’autre part.  Mais la liberté sans l’égalité c’est l’exploitation. Ce n’est pas la multitude, mais une société de classes hiérarchisée  et polarisée qui, toujours plus,  devient une réalité. A une unité des dominants  fait face (encore pour longtemps ?) la fragmentation des dépendants.  La graphique 2 (plus loin) montre la manière drastique dont la redistribution  en question s’est opérée.  En seulement vingt ans, aux USA la part perçue par le  millième le plus riche de la population sur le revenu total de la société  est passée de 2% à plus de 6% - une courbe  fortement ascendante  -  et, de ce fait elle est revenue  au niveau des années trente du 20ème siècle[41].   Retour à l’avenir !

Même ceux qui sont privilégiés selon les critères de revenus et de reconnaissance publique,  doivent se soumettre aux contraintes imposées par le système : auto-commercialisation,  renoncement à un mode de vie  choisi et à une vie privée.  La brièveté des échéances accordées et une grande insécurité rendent toute autonomie presque impossible. Par conséquent,   le néolibéralisme mine sa propre légitimité.  Il cesse d’avoir  un  quelconque potentiel émancipateur.  La commercialisation totalitaire détruit les bases de toute individualité et  de toute vie autodéterminée et anéantit les conditions naturelles de l’existence humaine[42].

La participation promise est largement fictive.  Elle consiste, en grande mesure, à exécuter, sous sa propre responsabilité, des actions  imposées sous la contrainte de la nécessité, celle-ci étant  créée politiquement par la coopération  entre des groupes multinationaux, des élites politiques néolibérales et les gestionnaires du MFI, de l’OMC et de la Banque Mondiale.  Souvent, il ne reste  à la disposition d’un agissement démocratique quelconque  que  la manière  dont ces actions imposées sont mises en œuvre.  Cela rappelle fatalement le centralisme démocratique  du communisme soviétique, appelé à juste titre une dictature. D’importantes parties de la population sont exclues de toute participation[43].

Troisièmement : La politique néolibérale édifie un empire unilatéral ou multilatéral. Les résistances sont vaincues sous pression économique, politique et militaire. La répression augmente, vers l’intérieur et vers l’extérieur.  Elle tente  d’imposer une pax neoliberal qui relie le monopole militaire mondial des USA à des oligopoles régionaux et qui, à chaque violation de cette pax neoliberal, déclare l’état d’exception.  Cette  pax neoliberal  fonde sa légitimité sur l’association des contradictions du  fondamentalisme néolibéral et du fondamentalisme antimoderne,  de Bush et de Ben Laden. A  la rareté des matières premières on répond par une distribution néoimpériale de ces dernières,  sans parvenir à une révolution d’efficacité véritablement écologique[44].

La politique suivie par le néolibéralisme s’avère de plus en plus conflictuelle, improductive et inefficace – si on la mesure à l’aune des promesses faites par le néolibéralisme lui-même,  sans même parler  des attentes d’importantes parties de la population. Les projets  mis en oeuvre ont des conséquences qui transforment  la faisabilité en  une menace. La parole prononcée par Walter Benjamin : « la catastrophe c’est que cela  continue ainsi   » (mots soulignés par l’auteur M.B.) prend un sens nouveau.

Quatrièmement : L’absence  de toute alternative  qui a été créée,  et le pouvoir exercé par cette réalité concrète,  perd de sa force hégémonique dans la mesure où elle devient illégitime,  asociale,  destructrice de la nature et dangereuse. De ce fait,  elle devient  un pouvoir qui repose moins sur la conviction et le rayonnement que sur la pure violence ou  sur l’absence d’échappatoires concrets.  Ainsi, elle devient une coquille vide. Il en résulte une crise de légitimation du néolibéralisme. Mais la cause de cette crise est une crise des bases du capitalisme financier  lui-même. Elle naît de sa nature contradictoire fondamentale,  interne.

 

4.         La crise du capitalisme financier et les voies alternatives pour la résoudre 

 

Thèse:

Le capitalisme financier  est caractérisé par la contradiction fondamentale entre  les exigences de  reproduction et d’intégration  de la société d’une part et les tendances à la transformation de tous les biens en marchandises (commodification) et à la désécurisation d’autre part. De ce fait, il fait naître une crise  étendue de la reproduction et de l’intégration sociale, ainsi que du système de la légitimation politique.  Dans cette crise quatre réponses possibles se font concurrence : celle apportée par la figure, actuellement prédominante, économiquement libérale, autoritaire et impériale du capitalisme financier et celle apportée par une configuration  multilatérale social-démocrate.   Ces deux réponses sont mises au  défi par des forces qui voient la sortie  de la crise par une transition vers une domination totalitaire ouverte et par celles qui partent du fait que la crise ne peut être jugulée que par un dépassement transformateur du capitalisme financier  et de la domination de la revalorisation du capital. 

 

L’une des plus importantes questions stratégiques de la Gauche est de savoir de quelles ressources  dispose ce capitalisme financier  marqué par le néolibéralisme pour s’installer dans une durée relativement longue, et de savoir dans quelle mesure les préalables existent pour  mettre sérieusement  au défi son hégémonie  et créer les conditions pour une transformation fondamentale.

Ainsi, MIMMO PORCARO motive la décision du Parti de la Refondation Communiste d’Italie (PRC) de participer  à un gouvernement de  centre-gauche sous la direction de Romano PRODI, en insistant sur le fait qu’une situation d’alternative extrême serait apparue, comme  suit : « La décision du PRC est dictée tant par la nécessité de vaincre l’alliance  de centre- droit que par la conviction qu’en considération de la profonde crise de l’économie italienne (et européenne) il n’était plus possible pour le nouveau  gouvernement de répéter l’expérience de l’ancienne alliance  centre-gauche, c’est-à-dire la politique d’un néolibéralisme « amorti », un néolibéralisme « doux », qui abandonne au marché la configuration des relations sociales et économiques et, face à lui, se contente de tenter  d’adoucir les répercussions négatives de cette politique sur les couches à revenus plus faibles.  Selon  la conception du PRC il s’agit d’une crise tellement grave qu’aucune solution « centraliste » n’est plus possible,  mais  qu’en revanche il est nécessaire de se décider entre un néolibéralisme dur   encore plus brutal que le précédent ou une sortie progressive du modèle néolibéral qui  décide la politique européenne depuis presque  vingt ans. »[45]

Cette argumentation se base sur la supposition qu’une troisième voie est impossible  entre un néolibéralisme plus dur (donc une aggravation des traits répressifs, autoritaires, de polarisation sociale et militaro-impérialistes du capitalisme financier  actuel) et une politique de transformation qui représente un dépassement  fondamental du néolibéralisme. Mais que signifie vraiment « sortie progressive », comment  se distingue-t-elle d’une politique social-démocrate de troisième voie, d’affaiblissement des excès  les plus graves  de ce capitalisme financier ? Les difficultés auxquelles se heurtent un  « néolibéralisme doux » ont-elles la même signification que son « impossibilité » ?  La réalité se distingue précisément par le fait que, compte tenu de l’absence d’alternatives,  souvent des situations très  insatisfaisantes voire mauvaises peuvent perdurer longtemps.

Dans la section 2 a  été défendue la thèse qu’à l’échelle mondiale le capitalisme financier  s’était imposé comme type définissant le capitalisme, malgré  toutes les tendances antagonistes. Cela signifie que c’est lui, et non plus le capitalisme fordiste avec Etat providence, qui est la base marquante de toutes les luttes. Une politique de gauche réaliste est une politique placée sur le terrain des contradictions et  tendances de crises marquantes du capitalisme financier.

Dans la section 3 a été mise en relief le fait que le néolibéralisme a repris d’importants potentiels émancipateurs, tels qu’ils sont apparus à l’intérieur du capitalisme fordiste à Etat de providence et les dépassant, et les a incorporés en sécurisant sa domination dans sa stratégie de la mise en place du capitalisme financier.  En même temps il a été montré que ces potentiels,  et les possibilités apparues à l’intérieur du nouveau capitalisme lui-même, sont devenus destructifs.

Dans la présente section  seront  précisés les traits fondamentaux de la crise actuelle du capitalisme financier  et les voies alternatives pour sortir de cette crise.

La crise actuelle du capitalisme financier  est en premier lieu une crise de la reproduction. Des conditions importantes  pour un développement social à long terme ne sont reproduites que de manière insuffisante (intégration sociale,  formation et culture, ressources naturelles  et sécurité écologique, sécurité face à la criminalité et le terrorisme etc.). Dès le niveau de l’entreprise, ce sont les intérêts  du rendement à court terme qui ont la priorité sur le développement innovateur à long terme.  Une pression est exercée sur les entreprises,  ainsi que sur toute la société, pour qu’elles vivent sur l’existant. [46]

Les principales instances de la reproduction, la famille (au sens d’une cohabitation en partenariat de plusieurs générations) et  l’Etat (au sens du représentant d’un mode de vie commun dépassant les notions de classes et de groupes), subissent un affaiblissement de leurs fonctions centrales et sont subordonnées à la concurrence sur les  marchés  à rendement à court terme[47]. Des principales sources vives de la richesse sociale – nature et culture --- sont minées ou détruites. Dans de nombreux domaines et  de nombreuses régions, le bilan  production/destruction de la richesse sociale est négatif.

Deuxièmement : il s’agit d’une crise de l’intégration sociale. L’alliance  à l’intérieur du bloc hégémonique est devenue fragile en de nombreux points – tant internationalement  qu’entre ses différentes  fractions.  D’une part,  cela concerne le conflit entre la tentative d’institutionnaliser la domination impériale, unilatérale, des USA et les tentatives de mettre en place un ordre oligopolaire des principales  puissances économiques avec intromission des forces nouvellement émergentes (Chine, Inde et,  entre certaines limites, les Etats d’Amérique du Sud et l’Afrique du Sud). D’autre part,  des parties considérables de travailleurs modernes de l’information voient que, pour avoir une chance de mener une vie autodéterminée, ils   se trouvent soumis aux conditions de la commodification sans frein, de l’insécurité et de la flexibilisation  contrôlée par le marché et qu’ils sont  menacés  par la désintégration sociale.  Leur  compte coûts/utilité, par rapport à la politique dominante, n’est pas équilibré. Ils souhaiteraient, au moins, des mesures apportant  une sécurité sociale relative et une intégration sociale limitée. Troisièmement : il y a une forte désintégration de la société mondiale, des régions entières s’en détachent, considérées comme « inutiles ». Le capitalisme financier  est obligatoirement lié à une « intensification du caractère  générateur d’exclusions de la propriété » [48] et,  de ce fait,  crée la demande en moyens militaires.

Le capitalisme fordien à Etat providence était caractérisé par le refoulement et  la modération des tendances  parasitaires et destructrices du capitalisme. Les centres se distinguaient par une croissance rapide de l’aisance matérielle, la structuration de la sécurité sociale assurée par l’Etat, l’ascension culturelle de larges couches de la population, une démocratisation,  celle-ci  subissant toutefois des coups d’arrêt répétés dans les zones centrales. Le racisme a été refoulé. Des luttes sociales et politiques ont permis l’éclosion de ces possibilités internes du capitalisme fordien à Etat providence.  Dans la théorie, aujourd’hui presque oubliée, de la modernisation cela a été qualifié de tendance continue, inhérente à l’histoire du monde[49].

En revanche, le  capitalisme financier présente, de manière systémique et immanente,  une nature destructrice. Les propriétaires qui y sont  dominants, ne sont orientés ni vers la production de richesse, mais vers l’appropriation parasitaire de la richesse sociale,  ni vers l’intégration, mais vers l’exclusion.  Ce capitalisme aiguise même les tendances destructrices de l’ancien capitalisme financier monopoliste dont le développement a  conduit aux deux guerres mondiales.  Toutes les tendances contraires  doivent  être arrachées par des contestations les plus acharnées et  un conflit  extrêmement dur s’attaquant aux intérêts des propriétaires dominants.  Il est incompatible avec un développement stable de la société et une forte cohésion sociale.  La crise de reproduction et d’intégration qui est  devenue générale depuis le milieu des années 90 dans les centres et à la périphérie du capitalisme moderne, est la conséquence nécessaire et inévitable de la contradiction fondamentale du capitalisme financier.

Troisièmement,  le capitalisme financier  est menacé par une crise du système politique.  Chez lui la tendance autoritaire est immanente. Le capitalisme fordien à Etat providence  pouvait promouvoir dans les centres un développement de la participation sociale et culturelle parce que cela était compatible avec les intérêts des grandes entreprises tant que la  suprématie de la valorisation du capital n’avait pas été mise en question.  C’est exactement à ce moment (entre autre au Chili en 1973) que ce capitalisme d’est transformé en une dictature directe. Les tendances inhérentes au capitalisme financier  de l’expropriation et de la désécurisation minent la base des droits sociaux fondamentaux.

Il en résulte que le capitalisme financier  est placé devant un dilemme : c’est   précisément parce que ses résultats  sont si menaçants  pour d’importants groupes  de la société qu’il a, d’une part, besoin d’une légitimité démocratique sans que celle-ci ait pour effet de diriger contre lui la force rassemblée des mouvements sociaux. D’autre part, les acteurs dirigeants du capitalisme financier forcent les gouvernements démocratiques à exécuter les règles  établies du nouveau régime international et,  pour ce faire, utilisent tous les moyens : chantage économique,  corruption, menace,  allant  jusqu’à l’immixtion politique et  militaire directe.  Or, c’est précisément cela qui délégitime  non seulement les gouvernements démocratiquement élus, mais, à la long terme,  la démocratie elle-même.  D’une part,  les acteurs dominants du capitalisme financier  aspirent à étendre les règles démocratiques à des pays toujours nouveaux, d’autre part ils veulent qu’ensuite la volonté démocratique soit liée à des conditions non-démocratiques préalablement  fixées ou, à défaut,  ils prennent des sanctions[50] .

 Actuellement, les acteurs dirigeants du capitalisme financier  sont à la recherche de formes qui indiqueraient comment une démocratie représentative au niveau national peut être pilotée en superposition à des agences supranationales (UE,  ALENA,   ALCA  (FTAA), OMC, FMI Banque Mondiale etc.), de sorte  à lier la légitimité démocratique à l’exécution autoritaire des règles du capitalisme financier.  Toutefois, les groupes subalternes de la société  ne seront pas faciles à contenter.  Se développeront alors, ou bien de forts mouvements antidémocratiques,  ou bien des alternatives démocratiques qui ne seront plus disposées à agir selon les règles  du néolibéralisme et du capitalisme financier.  A longue échéance,  la démocratie sera contrainte à un traitement intégratif des questions sociales[51]  ou bien les dominants auront,  une nouvelle fois,  recours  à des dictatures militaires. D’ores et déjà,  le « patriotisme constitutionnel » est remplacé par un « chauvinisme de l’Etat providence »,  qui convertit l’ « Etat  de  libre concurrence » du capitalisme financier en un  concept idéologique et  confère, une nouvelle fois,  à la fondation identitaire une dimension de culture raciste[52] . 

Sur ce point aussi,  le capitalisme financier  évoque le destin du capitalisme  monopoliste, les guerres mondiales et les grandes crises des années vingt du 20ème siècle et le fascisme. A l’égard de cette triple crise du capitalisme financier  des réactions actives ont lieu actuellement et des disputes très vives surgiront pour traiter les problèmes concernés en considération des intérêts de classes et des sociétés. A mon avis, on peut parler actuellement de quatre différents scenarii de développement pour les prochaines décennies (graphique 1),  entre lesquels  se décidera l’avenir de la société mondiale et des régions du monde.  Il s’agit de quatre formes différentes du traitement  de la contradiction fondamentale du capitalisme financier :

1.      Une voie de développement autoritaire impériale du capitalisme financier  domine les réponses aux fractures du présent.  Ce chemin fait le choix du désentravement du capitalisme par la dérégulation des marchés, de la création des conditions assurant la suprématie des marchés financiers mondiaux sur l’économie mondiale et la subordination de l’économie nationale  à  leurs diktats au moyen de la privatisation des systèmes de sécurité sociale, du savoir, de l’éducation et des ressources naturelles. La force de travail est à nouveau  transformée en pure marchandise. Dans le cadre d’une politique mondiale d’expropriation,   les « droits de propriété publics, acquis naguère par des luttes de classe (le droit à une retraite d’Etat, à l’assistance sociale ou à  l’aide médicale d’Etat)  sont transférés à la propriété privée »  [53] Ce  néolibéralisme désentravé a besoin d’un Etat sécuritaire plus fort, car il  sous-tend d’énormes tensions sociales et culturelles. Il se fonde essentiellement sur le rôle impérial des USA, en même temps juge et policier du monde, et il renforce leur rôle.

2.      Font concurrence au néolibéralisme mondialement dominant, impérial et autoritaire, les troisièmes voies de la nouvelle social-démocratie, donc un capitalisme financier social-démocrate multilatéral, ainsi que des variantes nationales au sein des grandes puissances émergentes, surtout la Chine et l’Inde.  Il s’agit de tentatives  d’établir : a) un  équilibre acrobatique entre  soumission aux contraintes du marché mondial et conservation modifiée de  contrepoids  (parfois afférents à un Etat social en construction)  avec intégration des sous-groupes sociaux,  b) la création d’une forme oligopoliste mondiale  de coordination (appelée en anglais : « global  governance ») et c)  l’ajustement mondial partiel.[54]

3.      La crise du capitalisme financier  peut, -- dans certaines conditions dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme »,  d’une lutte plus forte pour les ressources, de conflits sociaux, ethniques et écologiques croissants, -- aboutir à un état du capitalisme  décivilisé  qui ressemble plus à une guerre civile mondiale qu’à une communauté  mondiale.  Dès à présent existent des tendances de décivilisation, pertes de démocratie, valorisation de guerres, expansion de l’extrémisme de droite et du populisme, pénétration de l’économie criminelle dans l’économie légale. Dès aujourd’hui des prisonniers de guerre des USA, et aussi des citoyens suspects déportés d’autres pays, sont  internés dans des camps de concentration et soumis à la torture.

4.      Des alternatives émancipatrices ayant des visées sociales, économiques et  une écologie durable  sont visibles dans des centaines de milliers d’initiatives distinctes, luttes de défense, formes d’économie solidaire et  de démocratie nouvelle. Tout autour de la terre, sur des forums sociaux mondiaux et dans des luttes quotidiennes, elles sont formulées et  dès à présent prennent corps concrètement. Des êtres humains revendiquent des conditions sociales égalitaires qui leur permettraient de mener une vie autodéterminée en sécurité sur le plan social et en solidarité. Leurs exigences sont des sociétés justes et démocratiques, dans lesquelles la domination du profit cèderait sa place à la maxime « vivre dans la dignité ».  Elles développent des projets qui devront être conformes à ces critères. Dans certains pays des forces politiques et sociales

5.      tentent aussi,  en entrant dans les gouvernements ou en les soutenant, de faire reculer les frontières du capitalisme financier  et d’induire une transformation de la société  par le haut et par le bas simultanément.

 

Récapitulation 2: Voies de développement au début du 21ème siècle.

Crise  de reproduction et d’intégration du capitalisme financier  et constitution d’alternatives de société.

 

- Capitalisme décivilisé.

Buts: Domination autoritaire exercée par les forces réactionnaires économiques et politiques:          

Moyens : « Terreur de l’économie » non larvée et  fort contrôle militariste et policier, populisme de droite, extrémisme de droite, structures mafieuses.

Bloc au pouvoir : Cercles autoritaires des élites de l’économie, de la politique et militaires, parties de la population mobilisées sur des bases populistes.  

 

- Configuration autoritaire, néolibérale du capitalisme financier

Buts: Renforcement du pouvoir d’offre du grand capital, redistribution vers le haut.

 Moyens: Dérégulation sociale, libéralisation des marchés mondiaux, adaptation aux contraintes du marché mondial.

Bloc au pouvoir : Entreprises transnationales, grands acteurs sur les marchés financiers internationaux, élites conservatrices, couches supérieures économiques et culturelles,  direction exercée par les USA,

Configuration social-démocratie, multilatérale du capitalisme financier

Buts: Croissance et redistribution  sociale partielle

 Moyens:    adaptation aux contraintes du marché mondial, Etat social réactivé, Etat de libre concurrence, promotion des classes moyennes.

Bloc au pouvoir: Incorporation de larges couches moyennes dans le bloc au pouvoir du néolibéralisme et intégration fonctionnelle d’une partie des couches inférieures. (les travailleurs pauvres)

 

Alternatives de réformes émancipatrices :

Buts: Durabilité socio-écologique, justice sociale, émancipation, démocratisation

Moyens : démocratie  participative, économie mixte contrôlée socialement, écologiquement et démocratiquement.

Bloc au pouvoir::  Acteurs démocratiques issus de la société civile,   des couches moyennes et  socialement défavorisées de la société.

 

5. Les différences entre une configuration agressive, impériale et néolibérale du capitalisme financier et sa configuration sociale-démocrate.

Thèse:

Les différences entre une configuration agressive, impériale et néolibérale du capitalisme financier et sa configuration sociale-démocrate sont fondamentales et concernent les dimensions essentielles de la politique.  En même temps les deux stratégies sont basées sur les rapports de propriété et de pouvoir du capitalisme financier  et prétendent les faire perdurer.

 

Essayons tout d’abord d’attirer l’attention sur quelques unes des différences entre une configuration  autoritaire, économiquement libérale et impériale du capitalisme financier  et une configuration démocratique,  pourvue d’amortisseurs sociaux et multilatérale (disons : social-démocrate). Les principales différences entre ces deux stratégies apparaissent le long de trois dimensions actives centrales : (1) démocratie contre autoritarisme (2) présence d’amortisseurs sociaux contre libéralisme économique et (3) multilatéralisme contre impérialisme. Leur combinaison diversifiée montre huit formes possibles (tableau 2) dont d’entre elles sont plus particulièrement en concurrence – le modèle autoritaires, économiquement libéral et impérial du capitalisme financier  et le modèle démocratique, à amortisseurs sociaux et multilatéral.  Ils sont symbolisés internationalement, d’une certaine manière, par les USA  d’une part et l’UE d’autre part, ce qui d’ailleurs reflète des illusions concernant l’UE.  De nouvelles formes apparaissent dans des centres mondiaux tels que la RP de Chine et en Inde. En même temps,  on peut observer sur le plan international des formes mixtes très diverses.  On ne peut pas négliger les traits impériaux, autoritaires et économiquement libéraux de l’UE, très éloignés de la représentation d’un projet véritablement social-démocrate de la configuration du capitalisme financier.  C’est plutôt  pour les pays scandinaves qu’il serait pertinent de caractériser le traitement des conflits du capitalisme financier  de stratégie sociale-démocrate.

 

 

               Tableau 2: Stratégies de la configuration du capitalisme financier.

 

démocratique contre autoritaire

Amortisseurs sociaux contre libéralisme économique

multilatéral contre. impérial

néolibéralisme multilatéral social démocrate

démocratique

Amortisseurs sociaux

multilatéral

Néolibéralisme impérial social démocrate

démocratique

Amortisseurs sociaux

impérial

Néolibéralisme impérial démocratique

démocratique

Libéralisme économique

impérial

Néolibéralisme régional démocratique

démocratique

Libéralisme économique

multilatéral

néolibéralisme autoritaire impérial

autoritaire

Libéralisme économique

impérial

Néolibéralisme multilatéral autoritaire

autoritaire

Libéralisme économique

multilatéral

Néolibéralisme multilatéral autoritaire populiste

autoritaire

Amortisseurs sociaux

multilatéral

Néolibéralisme multilatéral autoritaire populiste

autoritaire

Amortisseurs sociaux

impérial

 

Pour simplifier, ci-après ne seront prises  en considération que les deux orientations fondamentales de la configuration du capitalisme financier : celle d’un capitalisme financier  impérial autoritaire  et celle d’un capitalisme financier  social-démocrate[55].  Bien entendu il existe des formes mixtes très diversifiées. Des tentatives de configuration sociale-démocrate vers l’intérieur peuvent s’accompagner d’ambitions impériales vers l’extérieur  et inversement des approches d’économie libérale et de multilatéralisme peuvent  aller de pair.  Les deux genres de configuration stratégique du capitalisme financier  sont basés sur un seul et même mode opératoire et sur le même régime d’accumulation et de régulation – celui du capitalisme financier.  Tous deux  ont en propre d’accepter des structures fondamentalement similaires  de la production des ressources. Les stratégies opposées diffèrent avant tout par la question  de savoir comment les contradictions internes du capitalisme financier  peuvent être traitées  de manière à stabiliser le système – de manière autoritaire ou démocratique, par fracture et exclusion ou par intégration et inclusion, par un empire ou  par  une négociation oligopolaire. Dans le graphique 1 il est déjà fait  référence brièvement aux  moyens divers qui sont au centre  de chacune des stratégies. Chacune d’elle est défendue par un bloc de puissances respectivement différent.

Si l’on compare différents pays dans lesquels sont suivies des stratégies néolibérales plutôt offensives  ou des stratégies sociales-démocrates, on trouve des résultats très différenciés. Ils se distinguent par les taux de croissance, les USA, la Grande-Bretagne, la Suède et naturellement la Chine et l’Inde étant au premier plan. Il n’y a donc pas de relation obligatoire qui indiquerait que l’une ou l’autre stratégie exclurait  la croissance par principe (graphique 2)

Grafik 2: Evolution des salaires réels 1995-2004 en % (Süddeutsche Zeitung, 14 Juin 2005)

 

 

Si, en se basant sur l’exemple de développement des USA, de la Grande-Bretagne et de la France, on compare la part du revenu national afférent au millième le plus riche de la population,  on constatera, d’une part, les grandes conquêtes en matière de plus grande égalité  entre 1945 et la fin des années 70. En Grande-Bretagne cette part est descendue à 1% seulement.  Mais en même temps on verra nettement à quelle rapidité  ceci a changé dans les deux Etats anglo-saxons avec  Reagan et Thatcher. Il est remarquable aussi que les forces politiques et sociales de France ont réussi à stopper temporairement, dans les années 90, la tendance à une inversion de la distribution  du bas vers le haut.  En Allemagne, en 1995, 21 002 personnes, et donc 0,08% de tous les contribuables,  étaient millionnaires en matière de revenus.  Leur part du total des revenus était de 3,4 %.[56]  Elle était nettement supérieure à celle constatée en France.

Graphique 3: Evolution de la part du revenu national afférente au  0,1% le plus riche de la population[57].

L’importance des différences entre des stratégies différentes s’observe aussi lorsqu’on compare des pays présentant un indice de développement humain de niveau similaire [58] et que   l’on met cela en rapport avec la proportion des pauvres (définie par le nombre de ceux doit les revenus sont inférieurs à 5O% du revenu moyen) (graphique 4). On voit que les différences sont flagrantes. Le niveau de vie des habitants est, en moyenne, relativement similaire dans tous les pays comparés, (pour illustrer ce fait a été ajouté l’indice de développement humain (IDH) de la Sierra Leone, un des pays les moins développés du monde avec environ 70% de pauvres), mais aux USA  le pourcentage de pauvres est  presque trois fois supérieur à ceux de la Norvège ou la Suède et égal au double de ceux de l’Allemagne ou de la France.

Graphique  4: Indices de développement humain et taux de pauvreté comparés (pour l’année 2004)[59]

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Une dernière comparaison (graphique 5) montre les différences entre des pays très semblables, à savoir la France et l’Allemagne. Les différences dans le développement  de la part des salaires et des profits des entreprises dans le revenu national proviennent avant tout de l’inégalité de rigueur dans l’application d’une politique  à orientation sociale-démocrate, avec contrôle et interventionnisme de l’Etat,   en France par rapport à l’Allemagne. L’AGENDA 2010 en Allemagne, mais aussi les gouvernements dirigés par le socialiste JOSPIN, ainsi que la  vigueur des résistances  à la politique néolibérale opposées par les syndicats, les  ouvriers et employés et les mouvements sociaux, mais aussi l’intermède de Oskar Lafontaine comme ministre des finances, ont eu leurs retombées.  Au-delà de tous les discours sur l’absence d’alternatives la politique exerce une influence !  Et en outre : la politique des gouvernements est en premier lieu la résultante des rapports de force  de la société (au changement desquels elle peut participer) et en second lieu seulement une question de « carte du parti ».

Graphique 5: Evolution de la part des salaires et des profits, comparaison France – Allemagne (Source: travail contre capital,  DIE ZEIT Nr. 49, 01.12.2005, p 27)

                      Allemagne                                                   France

En vert : part  des salaires dans le revenu national

En noir : part des profits des entreprises  dans le revenu national

 

Dans ce conflit entre la configuration impériale, autoritaire, et économiquement libérale de manière agressive du capitalisme financier  et diverses variétés de la configuration démocratique et multilatérale de celui-ci, il est erroné  de voir uniquement des différences dans  l’accélération de l’orientation générale  et  ne pas voir également  celles  qui affectent ses acteurs essentiels, sa nature et aussi ses conséquences[60] -- et ceci non seulement (mais aussi) parce que pour d’importantes parties de la population ces différences-là  ont une importance décisive.  Il y aura des conséquences de très longue portée si, oui ou non,  le système de santé passera au principe d’un forfait par personne, si, oui ou non, l’éducation restera primordialement une affaire publique,  si, oui ou non, les retraites seront totalement privatisées,  si,  oui ou non,  l’Etat  fournira de manière active des prestations permettant l’intégration dans le marché du travail[61],  si,  oui ou non, la violation du droit des peuples et le non-respect de l’ONU deviendront la norme,  si,  oui ou non,  l’enlèvement et la torture seront intégrés à la politique,  si, oui ou non,  l’individu aura le droit inaliénable à la protection de son intégrité personnelle et à une procédure honnête, si,  oui ou non,  nos sociétés seront subordonnées  à la guerre totale contre le terrorisme proclamée par les USA. Les différences sont importantes : la politique de la configuration impériale, autoritaire du capitalisme financier créé des éléments directs d’une domination totale, d’une évolution de la société vers la barbarie.  Elle peut déboucher sur une guerre  mondiale de plus en plus étendue, une polarisation sociale extrême, des crises les plus sévères.  Un échec de la configuration sociale-démocrate du capitalisme financier, peut donner une impulsion  à ce qui vient d’être évoqué et pousser des groupes importants de la société dans les bras des forces les plus agressives du néolibéralisme. Une politique de gauche doit prendre position sur ces différences.

6. L’instabilité du capitalisme financier et les limites de sa configuration.

Thèse:

Le  capitalisme financier ne permet aucune reproduction sociale durable. L’application d’une stratégie impériale, autoritaire, à économie libérale menace constamment de se transformer en un recul de civilisation et une domination totalitaire. La configuration sociale-démocrate de ce capitalisme financier  est dans une position de contradiction insoluble avec les tendances qui naissent de ses rapports de propriété et de pouvoir.

 

De manière différente que dans le capitalisme fordien à Etat providence, une stratégie sociale-démocrate  se heurte à des limites extrêmement fortes inhérentes au système.  Dans la brève période d’après la deuxième guerre mondiale, les intérêts des propriétaires des grands groupes industriels, des élites politiques, de grandes parties de travailleurs dépendants avaient pour but d’atteindre  une croissance élevée, un rapide développement  des classes moyennes,  l’intégration sociale et une solution extrêmement consensuelle des conflits. Les rapports de propriété, le mode d’accumulation et de régulation, les ressources encore disponibles  pour une exploitation extensive de la nature et des structures familiales relativement stables  permettaient alors ce compromis productif, à l’intérieur duquel ont pu être  imposées certaines conquêtes  sociales et politiques très importantes des mouvements ouvriers, féministes,  antiracistes.   Certains objectifs sociaux-démocrates ont pu être atteints, souvent sous des gouvernements conservateurs. En même temps, ce capitalisme ne pouvait pas s’installer dans la  durée, car sa configuration sociale-démocrate conséquente aurait fait éclater les limites du système, comme l’ont montré  des tentatives isolées[62],  ou  alors la conservation des propriétés capitalistes du système aurait exigé un retrait des conquêtes sociales – ce retrait ayant été et restant toujours  l’objet  des contre-réformes néolibérales qui ont débouché  sur l’apparition du capitalisme financier.

A cause de sa configuration concrète des rapports de propriété capitalistes   (voir  section 2) le capitalisme financier  est caractérisé, à peu près comme le capitalisme monopoliste, par des instabilités fondamentales. En même temps, d’importantes ressources du capitalisme de l’époque de l’après-guerre sont épuisées. Même le développement  plus tardif  de la Chine, de l’Inde et d’autres Etats de l’ancien tiers-monde doit faire face à des défis tels que la rapide raréfaction des ressources naturelles et la crise écologique. Les configurations,  tant autoritaires impériales que sociales-démocrates,  du capitalisme financier  se heurtent, de manière différente,  à ces limites.

La stratégie d’une configuration sociale-démocrate du capitalisme financier  est marquée par des contradictions internes. Dans ses formes les plus progressistes, cette stratégie sociale-démocrate,  d’une part fait avancer des solutions concernant des conflits internes de la société civile,  élabore des arrangements multilatéraux concernant les problèmes écologiques, de développement et de politique sécuritaire, crée les conditions d’un Etat libertaire qui respecte une individualisation de haut niveau  et tente de promouvoir des réformes de la politique de santé et d’éducation, ainsi que des réformes d’autres systèmes de sécurisation  qui devraient garantir un degré élémentaire d’ intégration et d’égalité des chances.  D’autre part, elle est engagée dans une politique économique qui menace les bases de telles réformes, les mine ou les rend impossibles. [63] Font partie de cela la poursuite des privatisations, l’extension de la concurrence de l’économie de marché à l’ensemble des services  tant privés que publics, l’acceptation d’une dérégulation continue des flux financiers et de capitaux, une répression renforcée pour  obtenir  par la contrainte une intégration  de bas niveau etc. Elle engendre donc d’une part des processus, dont elle tente, d’autre part, de réduire les conséquences.

Plus la stratégie sociale-démocrate a de succès,  dans un sens ou dans l’autre, d’autant plus inconsistante devient sa politique.  Le mode de fonctionnement social du néolibéralisme est censé être en place pour une longue durée, et les conséquences désintégrantes  sont censées pouvoir  être adoucies et rendues maîtrisables.  La nouvelle structure de la propriété impliquant la suprématie des grands fonds financiers est acceptée et en même temps est exigée une responsabilité des propriétaires qui est diamétralement opposée à leurs intérêts. La participation est censée être amenée à un niveau plus élevé, mais elle est obtenue par la contrainte aux conditions du néolibéralisme.  La démocratie est censée être élargie, mais les règles anti-démocratiques  du capitalisme financier  doivent être appliquées. « L’économie politique de l’insécurité » (BISCHOFF/HÜNING/LIEBER) et l’expropriation  (Harvey)  du capitalisme financier, mais surtout  les rapports de propriétés eux-mêmes,  sont contraires aux  visées  centrales de la social-démocratie.  Il n’est pas clair jusqu’à présent si, et pour combien de temps, sur la base d’une telle politique économique et sociale,  une configuration politique sociale-démocrate du capitalisme financier  réussira  à dégager les ressources nécessaires pour réaliser l’équilibre social et renforcer les  instances d’intégration sociale. [64]

De manière différente à la situation dans le capitalisme fordien à Etat de providence, dans le capitalisme financier l’opposition entre  les intérêts des classes dominantes  et ceux de la majorité de la population  est fondamentale  et institutionnellement conditionnée. De manière différente au capitalisme fordien, le capitalisme financier  exerce la pression pour  rendre certains « lieux d’implantation » aptes à la concurrence, au moyen d’une spirale descendante des salaires et prestations sociales, ainsi que des efforts pour la reproduction et l’intégration de sociétés.  L’augmentation des exportations passe avant l’augmentation de la demande intérieure[65]. Dans le cadre du capitalisme financier,  les moyens disponibles et  la protection des intérêts des propriétaires  minent les possibilités d’une politique sociale-démocrate. Il en résulte donc un conflit.  Ou bien on quitte ce cadre, les intérêts des propriétaires sont alors massivement lésés et de nouveaux rapports de propriété sont créées,  ou bien la stratégie sociale-démocrate périt à cause de sa propre inconsistance – elle est abandonnée, non seulement par les élites dominantes,  mais  aussi,  dans la même mesure, par la population au sens large. 

La configuration  du capitalisme financier  appliquant sa stratégie autoritaire et impériale, de support radical du marché,   accepte les dysfonctionnements de ce capitalisme  concernant la reproduction de la société et l’intégration et elle est disposée de sécuriser les conditions minimales nécessaires à son maintien  au moyen de la fracture ouverte, la répression et la tyrannie. Sa finalité est d’assurer la suprématie de quelques uns,  ceux chez lesquels sont  concentrés toute la richesse et toute la puissance. Il n’y pas  de conflit entre la fin et les moyens. Selon la promesse, désormais une coquille vide,  de ce néolibéralisme agressif, cette concentration est, en fin de compte,  profitable à tout le monde, grâce à  « l’effet trickle down » (définition lancée par R. REAGAN et défendue par les conservateurs américains) qui prétend que les profits des riches génèrent toujours des retombées pour les pauvres. Dans la réalité, elle génère des forces qui poursuivent leurs propres objectifs et détruisent la démocratie et  les libertés – avec des conséquences catastrophiques à long terme.

La stratégie de l’économie libérale,  autoritaire et impériale,  déchaîne les tendances destructrices du capitalisme financier.  Ceci dit, on doit observer qu’en aucun cas les conséquences ne sont immédiatement visibles.  Les expériences de la fin du 19ème siècle ont montré que les tentatives tout à fait « normales » des puissances civilisées pour stabiliser l’ordre économique par l’expansion impériale dans le but de sécuriser les zones des débouchés et les sources des matières premières, la mise en place de bureaucraties nécessaires à cet effet et  dégagées de toutes obligations en matière de droit et de légalité, l’expansion du racisme et du chauvinisme avec effet sur plusieurs décennies, ont  anéanti  tous les liens que la civilisation  avait péniblement   construits et  ont rendu possibles les grandes guerres mondiales et l’extermination systématique  de millions d’êtres humains.  Au cours de la bonne cinquantaine d’années qu’a duré l’ère impériale,  ont été libérés  les éléments  qui,  par la suite et dans les mains d’acteurs totalement différents, se sont transformés en un système de pouvoir totalitaire, de barbarie ouverte et d’extermination. [66]

La stratégie de l’économie libérale,  autoritaire et impériale,  se trouve devant le dilemme de devenir d’une part l’exécutant volontaire de la libération des tendances immanentes d’un  capitalisme qui est subordonné aux intérêts des grands fonds financiers, et d’autre part d’assurer que soient encaissés, à court et moyen terme  des gains au profit des propriétaires, souvent très dispersés,  mais hautement concentrés dans leur masse. Entre cette classe de propriétaires  et les élites  impériales et autoritaires,  se crée une alliance qui a pour effet que ces dernières acquièrent une puissance toujours plus grande laquelle déploie sa propre logique, entraîne des coûts élevés et peut,  finalement,  devenir dominante  même face aux intérêts des propriétaires.

La polarisation des sociétés nationales et de la société mondiale, l’approfondissement rapide de la crise  de reproduction et d’intégration, les formes croissantes de résistance, (non primaires, mais aussi sous une forme terroriste) exigent, du point de vue des dominants, l’usage d’une la violence qui va au-delà des normes précédemment acceptées  de la civilisation et du droit des peuples,  et cette violence, à son tour,  rend possible la continuation de ces tendances.  Une spirale apparaît  qui,  à mesure qu’elle progresse, devient de plus en plus désastreuse.    Elle sera de plus en plus difficile à arrêter. Dès à présent, « l’irruption de la  barbarie » ne doit plus être une vue de l’esprit[67] .  Comme Eric HOBSBAWM l’a écrit dans sa célèbre rétrospective du 20ème siècle : « Nous vivons dans un monde qu a été pris d’assaut,  bouleversé et déraciné par le  gigantesque processus économique et technoscientifique du développement du capitalisme qui a dominé les deux  ou trois siècles précédents. .. Si nous essayons de construire le troisième millénaire sur cette base, nous allons à l’échec. Et le prix de cet échec à  l’alternative  d’une société transformée,  ce sont les ténèbres. » [68]

Au cours des dernières décennies  on a pu observer une oscillation constante entre les deux stratégies prédominantes de la configuration du capital. Aucune d’elle ne peut devenir hégémonique durablement. Il s’agit tout simplement du mode d’existence d’un capitalisme constitué de cette manière. En même temps, inévitablement, les déviations dans les deux directions deviennent plus marquées. D’une part la stratégie d’économie libérale autoritaire et impériale prend des traits de plus en plus agressifs, d’autre part se renforce la pression d’une radicalisation des tendances sociales-démocrates vers le dépassement des bornes  du capitalisme financier.  Cela ne permet pas de conclure à  l’existence d’un automatisme qui justifierait  la supposition qu’une configuration  sociale-démocrate de ce capitalisme ne serait plus possible sur sa propre base, mais en même temps grandissent les chances pour des alternatives qui  visent à dépasser ce capitalisme.  L’état réel de la société mondiale de la dernière décennie est marqué par l’oscillation entre les deux stratégies de la configuration sociale-démocrate ou d’économie libérale du capitalisme financier, ainsi que par  l’importance croissante de la forme barbare de sa conservation,  tout comme par  la lutte pour une transformation émancipatrice. [69] 

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7.    Les  conflits majeurs de notre époque et l’alternative socialiste.

 

Thèse : La Gauche est confrontée à trois conflits – (1) celui entre les stratégies  d’économisme libéral, autoritaire et impérial d’une part et les  stratégies sociale-démocrate, (2) le conflit entre les tendances vers une domination totalitaire et la barbarie ouverte et celles vers la défense des conquêtes civilisatrices fondamentales et (3) le conflit entre les forces qui défendent le capitalisme financier  et celles qui veulent le dépasser et avec lui toute  domination du profit dans une transformation émancipatrice et solidaire  exhaustive. La Gauche doit apprendre à manier la dialectique de la lutte à l’intérieur de ces trois conflits corrélés.

 

Plus loin  est défendue la thèse que le conflit principal actuel aux USA et dans l’Union  Européenne est un conflit   entre une configuration offensivement impériale, autoritaire et agressivement libérale du capitalisme financier  et une configuration sociale-démocrate multilatérale de ce même capitalisme.  Ceci étant, d’importantes différences peuvent exister régionalement et nationalement, d’autres conflits peuvent venir au premier plan.  Les  alliances de classes,  constellations de grandes puissances et idéologies situées  derrière chacune des deux stratégies citées  sont différentes.  Toutes les deux acceptent les réalités du capitalisme financier  comme base d’action  indépassable (voir tableau 1 et graphique 1).  Dans le même temps, les deux stratégies  sont défiées par des forces dont  certaines envisagent  ouvertement  un capitalisme  décivilisé et brutal  comme unique  possibilité de maintenir cet ordre,  ce qui  ressemble assez aux thèses répandues surtout après la première guerre mondiale, mais aussi  par d’autres  forces constituées  de mouvements qui veulent dépasser le capitalisme lui-même. Le conflit principal devient plus aigu et des forces qui veulent faire éclater son cadre  gagnent en importance.

Prospectivement,  on peut imaginer trois possibilités.  Premièrement,   ces  conflits peuvent continuer à se présenter avant tout comme des luttes pour des types différents du capitalisme financier, menées en même temps sous la forme d’une lutte pour la suprématie de certaines variations régionales et nationales du capitalisme (anglo-saxon, ouest-européen [Allemagne, France etc.] japonais, chinois, indien etc.). L’instabilité de cette configuration, brièvement  évoquée à la section 5, doit  rendre attentif au fait que la normalité de ce statut quo n’est pas absolument garantie, mais qu’il n’est pas à exclure que sa durée  sera relativement longue, de plusieurs décennies.  Il devient de plus en plus évident que ces conflits prennent des aspects dans lesquels on lutte pour un nouveau type de société – en se dirigeant ou bien vers un capitalisme décivilisé,  ou bien vers un type de société qui progressivement laisse le capitalisme derrière  elle.[70]

La constellation de l’époque est contradictoire en elle-même et exige de tenir compte du recoupement complexe de ces trois possibilités.  Alors que MIMMO PORCARO, et beaucoup d’autres gens de gauche,  exclue la possibilité que subsistent encore des options d’action  alternatives importantes, je défends la thèse que la globalité des développements réels  dessine une autre image. Des cas extra-européens de participation de la Gauche au gouvernement et des expériences du gouvernement  de longue durée de la social-démocratie en Suède, avec acceptation du parti de la Gauche et des Verts suédois,  la coalition centre-gauche en Italie au milieu des années 90, le gouvernement des socialistes avec participation du P.C.F. et des Verts entre 1997 et 2002[71] . L’actuel gouvernement socialiste en  Espagne ou le gouvernement de BLAIR en Grande-Bretagne ou le gouvernement rouge-vert  de 1998 à 2005 en Allemagne, montrent que, dans leur très grande majorité, ces types  si différents de gouvernements ont suivi, et continuent à suivre, leurs stratégies sur la base du capitalisme financier  en observant les conditions cadres  et les préalables  définis par lui, ces stratégies n’étant pas identiques à un néolibéralisme agressif tout en n’abandonnant pas ses préalables socio-économiques et politiques. Il y a eu, et il y a encore, des stratégies, plus ou moins modérées ou de gauche,  qui acceptent les conditions du  capitalisme financier  comme  des préalables à leur action. Mais les  discussions sur le développement au Venezuela montrent que de toute évidence  se profilent aussi des tendances vers le dépassement du capitalisme financier qui sont issues du gouvernement lui-même. Des mouvements venus d’en bas se heurtent depuis longtemps déjà aux limites de ce capitalisme.

Où se situe la différence fondamentale entre une stratégie sociale-démocrate de la configuration du capitalisme financier et une alternative fondamentale de gauche ? Si l’on compare les caractéristiques de base d’un capitalisme néolibéral (dans ses deux variantes)   avec les buts d’une alternative fondamentale, dans ce cas caractérisés comme étant les buts d’une politique de transformation socialiste (tableau 2), il devient clair qu’il existe un certain continuum non seulement entre un capitalisme décivilisé à domination totalitaire et un néolibéralisme impérial autoritaire, ainsi qu’entre  celui-ci et un néolibéralisme social-démocrate, mais aussi entre celui-ci et une politique de transformation socialiste. La différence de principe se situe  entre une stratégie (sociale-démocrate) de modération des aspects parasitaires, autoritaires, destructeurs inhérents au néolibéralisme, sans pour autant dépasser ses rapports de propriété et de pouvoir dominants,  et  une  stratégie  qui permet de mener cette modération  suffisamment loin pour arriver à éliminer la suprématie du capitalisme financier.

C’est à l’intérieur des  limites inhérentes au capitalisme financier  que  sont  enracinées les possibilités d’une politique de transformation de gauche[72],  maintenir durablement une société dans laquelle les droits fondamentaux,  humains et de liberté,  peuvent être assurés au moins pour la plus grande partie de la population, une société qui devrait être en mesure de garantir la sécurité, la paix et un développement durable. Le capitalisme fordien à Etat de providence n’a été possible que comme projet de la génération de ceux qui ont vécu à l’époque des deux guerres mondiales,  projet  marqué aussi par les défis du socialisme d’Etat et du communisme et fondé  sur la base de gigantesques  réserves intérieures  et ressources naturelles.  Comme esquissé plus haut,  ces conditions ne sont plus réunies.  Il me semble que, dans les conditions nouvelles,   un équilibre durable entre les intérêts de la valorisation du capital et les intérêts de reproduction de la société, l’intégration sociale, le développement durable  et  le  respect des droits humains n’est ni théoriquement possible, ni pratiquement réalisable sous la suprématie de la valorisation du capital,  Mais en même temps, la marge de manœuvre pour tenter d’établir un tel équilibre n’est, à mon avis, pas  encore épuisée.

L’Union Européenne est l’expression et le mode de mise en mouvement du capitalisme financier  dans sa forme régionale particulière. Le primat de l’intégration du marché sur l’intégration sociale et politique, la domination des règles des marchés communs sur les règles d’un développement, durable, social, écologique et économique, menace les conquêtes de l’Union,  affaiblit son pouvoir d’intégration et son rayonnement  comme espace  à l’abri de tout conflit militaire. La Gauche est donc placée devant le dilemme de devoir d’une part défendre l’Union Européenne et d’autre part de ne pouvoir le faire que si en même temps elle lutte pour sa transformation.  Sur la base du capitalisme financier  l’Union ne peut pas être conservée.

Le capitalisme est une forme de société qui, fondée sur  le primat de la valorisation du capital  sur  tous les autres intérêts de reproduction,  vient  se heurter à ses limites historiques.  Déjà, la crise du capitalisme monopoliste financier avait entraîné l’humanité dans deux guerres mondiales et  amenée  au bord de son déclin. L’alternative socialisme démocratique ou barbarie était devenue une actualité brûlante. La crise du capitalisme financier peut avoir des conséquences beaucoup plus effrayantes que la crise du capitalisme monopoliste d’il y a un siècle.  Prévenir cela est l’une des tâches les plus importantes d’une Gauche renouvelée.

Cela signifie : qui veut mettre à l’ordre du jour  les intérêts élémentaires des êtres humains,  doit  mettre à l’ordre du jour le socialisme au sens de sa capacité à subordonner de manière émancipatrice et solidaire la valorisation du capital aux intérêts des êtres humains en matière d’autodétermination, de sécurité,  d’environnement vivable, de démocratie et de paix – mais ceci sans non pas à côté des conflits réels du présent, mais à l’intérieur de ceux-ci.  La politique socialiste réelle doit  pouvoir se mesurer à  son aptitude à réaliser cela.   Comme le formule WOLFGANG FRITZ HAUG «  Parce que –   jusqu’à présent -- aucune alternative au capitalisme dans sa globalité n’est encore  en vue, l’intégration socialiste des nombreuses solutions qui, d’une manière quelconque, dépassent le capitalisme dans l’un de ses caractères, devient la tâche du jour » [73]. Et alors : ceci n’est-ce  pas exactement la forme concrète et pratique aujourd’hui possible de la conquête d’une alternative globale ?! 

 

Tableau 3: Caractéristiques fondamentales du capitalisme financier et politique de transformation de gauche.

Caractèristiques

Capitalisme financier

Buts d’une politique de transformation de gauche

Mode de production technologique dominant

Sur la base de la production de masse contrôlée par la microélectronique en fonction de la demande concrète

Transformation de la structure de base technologique dans le cadre d’une restructuration sociale et économique (suprématie des domaines de production sociaux et économiques))

Mode d’accumulation majeur

L’accumulation est dominée  par des conglomérats financiers et repose sur la spirale : croissance des gains par la baisse des salaires et revenus sociaux – investissements – offre améliorée  (G-I-A)

L’accumulation est dominée  par les sociétés et repose sur la spirale: individus autodéterminés – production des biens basiques d’une société libre et solidaire – individus plus évolués et associations libres. (I – P – I’)

Mode de régulation national (régional)

La concurrence entre les lieux d’implantation traduit la contradiction entre capital et travail; séparation  entre le travail d’information très bien payé, le travail de production mal payé et le travail de reproduction précarisé et marginalisé.

Chaînes régionales et nationales de création de valeur qui sont orientées vers un développement économique durable et socialement intégrateur.

Mode de régulation mondial

Régime de Wall-Street-, système FMI sous domination du G8 (bloc transnational)

Liaison démocratique et  participative  entre domaines démondialisés et  sous coordination mondiale-

Formation dominante des acteurs

Groupes financiers transnationaux en alliance avec des élites d’Etat à orientation mondialiste et sous intégration subalterne des travailleurs de l’information hautement qualifiés, restructuration du patriarcat en forme de marché.

Alliance entre d’une part travailleurs de l’information hautement qualifiés et entrepreneurs, qui se soumet aux impératifs d’une restructuration solidaire, et d’autre part les couches (alliance classes moyennes et basses) frappées par la précarisation, la marginalisation et l’exclusion,); passage vers des modes de vie autodéterminés.

Intégration/Exclusion

Intégration concernant les chaînes décisives de la création de valeur et exclusion, ou dédommagement, de ceux qui sont « superflus » à cet effet. 

Intégration des sociétés concrètes et exclusion des formes parasitaires et destructrices de l’accumulation du capital et de domination autoritaire et corruptrice. 

Système international

Coopération oligopoliste et  monopole politique et sécuritaire des USA

Coopération démocratique et primat de la prévention pacifique des conflits

Caractère de la politique

Politique de représentants   de haut en bas, dominée par des ordres donnés par des institutions hégémoniques

Acquisition d’espaces autonomes et participation directe.

8.    La constellation de notre époque et l’orientation stratégique de la Gauche socialiste et communiste.

Thèse : Dans cette dispute stratégique qui se déroule à l’intérieur des trois conflits centraux la Gauche est mise au défi (1) de développer son autonomie en tant que force sociale, politique et culturelle indépendante, (2) d’expérimenter des projets pratiques d’accès à une transformation plus étendue et de lutter pour leur généralisation, (3) d’opposer une résistance sans conditions à toute forme de décivilisation et de barbarie, tout en s’opposant, simultanément,  au néolibéralisme autoritaire, économiquement libéral et impérial, y compris en formant une alliance critique avec des forces sociales-démocrates et modérées, (4) en même temps, de mener, ensemble avec d’autres forces émancipatrices et solidaires,  une politique indépendante de transformation, au moyen de laquelle la domination du profit sera refoulée et finalement dépassée.

La Gauche doit  répondre à la question de savoir quelle importance elle attribue au conflit entre  une configuration économiquement libérale, autoritaire et  impériale du capitalisme financier  et sa configuration sociale-démocrate, ainsi qu’au danger de l’apparition d’un capitalisme ouvertement décivilisé.  Elle doit analyser de quelles potentialités une politique sociale-démocrate dispose aujourd’hui pour atténuer la gravité de certains problèmes importants de société ou  pour les repousser temporairement  vers la marge,  quelles forces sociales sont capables de porter un tel projet et s’il serait possible de parvenir au point initial de la mise en oeuvre de transformations plus avancées[74]. Il faudrait aussi analyser jusqu’à quel point ses  propositions actuelles  de réformes, dans certaines de leurs parties essentielles,  n’ont pas seulement  pour objectif un tel projet d’une configuration sociale-démocrate du capitalisme financier  et en quoi elles sont orientées vers son dépassement. D’importants gouvernements  de centre-gauche semblent s’être inscrits dans la comparaison internationale de l’application d’une variante sociale-démocrate du capitalisme financier. Cette tendance pourrait se renforcer au cours des prochaines années. Les possibilités et les limites d’une telle évolution doivent faire l’objet d’une étude précise.

La thèse défendue ici,  à savoir que la stratégie du traitement social-démocrate des conflits du capitalisme financier  à empreinte néolibérale  a indubitablement un avenir,  est fondée sur les faits  suivants : premièrement le capitalisme financier  a  réalisé sa sécurisation de manière institutionnelle, deuxièmement ses conséquences (entre autres endettement, désintégration sociale etc) ne peuvent pas être éliminées à court terme et troisièmement il est impossible gagner d’importants groupes d’acteurs (notamment parmi les couches moyennes) sans que soit assurée une forte continuité dans les champs centraux de la politique économique.  Il s’agit de  « droits acquis ».   Quatrièmement, considérant l’absence réelle ou apparente d’autres alternatives convaincantes, la stratégie de la configuration sociale-démocrate du capitalisme financier  semble être, pour beaucoup de citoyennes et citoyens,   non pas bonne, mais la meilleure parmi les stratégies  possibles aux yeux de leurs protagonistes. Cinquièmement,  il n’est pas certain qu’une telle stratégie ne puisse pas, de temps en temps, dégager des  ressources importantes et ouvrir des options nouvelles.  Sixièmement, les forces qui soutiennent le capitalisme financier  à empreinte néolibérale disposent d’un énorme potentiel de falsification, de manipulation et de répression, allant jusqu’à la terreur ouverte et la guerre. Le problème fondamental  de la Gauche est le suivant: les conditions préalables pour une transformation fondamentale qui va au-delà du capitalisme financier – objectivement et subjectivement -  ne sont pas entièrement réunies,  au contraire elles restent encore à créer.

S’il est exact que, au moins dans l’Union Européenne, le conflit principal réel est celui entre une configuration autoritaire, impériale  économiquement libérale du capitalisme financier  et une configuration sociale-démocrate de celui-ci, les stratégies des Gauches doivent être  ajustées à cette réalité.  Contrairement à d’autres appréciations, notamment dans la sphère du forum social mondial, le conflit  « néolibéralisme et capitalisme financier » contre « alternative fondamentale » (« Un  autre monde est possible ! »),  ne me semble pas être devenu, jusqu’alors,  le conflit dominant,  ni à l’échelle mondiale, ni dans la très grande majorité des pays.  Dans le domaine de l’hégémonie, des rapports de forces réels et des alternatives réalisables il  demeure (pour le moment ?) un conflit de deuxième ordre, mais qui exerce de plus en plus une influence sur le conflit fondamental. Il est essentiel, mais jusqu’à présent non dominant.  En même temps  se développent les tendances  en direction d’un capitalisme décivilisé et barbare. Les efforts pour contrer ces dangers pourraient faire apparaître de nouvelles constellations.  La Gauche ne doit pas  perdre de vue le conflit entre la stratégie économiquement libérale, autoritaire et impériale « normale » et les tendances vers une escalade de  la décivilisation, de  la brutalité et de la terreur sans freins.

La Gauche est confrontée simultanément à trois conflits dont l’importance respective  peut se modifier rapidement.  Ce qui se situe au premier plan aujourd’hui – comme dans les années vingt et trente du 20ème siècle -  peut être rapidement repoussé vers la marge. Limiter son regard à une seule dimension serait autodestructeur.  La Gauche est mise au défi de traiter ces trois conflits   dans leur dialectique. Elle ne doit ignorer, de manière dogmatique, ni l’un, ni l’autre de ces conflits, ni même le troisième, elle ne doit pas non plus les considérer  et les traiter comme étant identiques,  au contraire, elle doit apprendre à  se mouvoir avec succès à l’intérieur des ces contradictions.

Si l’analyse énoncée plus haut est exacte,  la Gauche pourrait être contrainte  de suivre une triple stratégie – premièrement en direction d’une défaite sans conditions de toutes les tendances orientées vers l’hégémonie totalitaire et  la barbarie ouverte, deuxièmement en direction d’un soutien critique d’une configuration sociale-démocrate du capitalisme financier  pour autant que celle-ci se trouve en controverse avec un néolibéralisme impérial autoritaire, et troisièmement en direction de la lutte pour dissoudre la contradiction interne de cette configuration sociale-démocrate du capitalisme financier,  au moyen d’un grand nombre de projets, se renforçant mutuellement,  d’entrée dans la phase d’une transformation sociale et démocratique étendue laquelle,  finalement,  surmontera la domination  du profit et de ce fait dépassera  le capitalisme.  Si l’on admet la justesse de cette assertion – le premier objectif ne peut pas être poursuivi sans  le deuxième et le troisième,  si la politique de gauche doit devenir une « politique révolutionnaire réaliste » (Rosa Luxemburg).

Cette triple stratégie aurait une série de conséquences :

Premièrement : la Gauche doit établir, protéger,  structurer et sécuriser son autonomie – sur le plan des idées,  de sa  politique et  de son organisation.  Elle doit travailler à la structuration d’une formation   historique qui lui est propre (« bloc historique »), qui agit  sur la base de ses propres alliances, en toute conscience de sa propre identité et  avec une approche stratégique qui ne dépend pas de la configuration sociale-démocrate du capitalisme financier. La  principale condition  préalable à toute politique indépendante de gauche est sa propre force sociale, qui ne peut être gagnée qu’à partir de la société elle-même par des groupes importants de citoyennes et citoyens.

La véritable puissance du capitalisme financier  marqué par le néolibéralisme,  se situe dans les blocs de puissances, en dehors des gouvernements respectifs.  Une capacité de mobilisation sociale au-delà des parlements est la condition sine qua non de toute politique autonome à l’intérieur des parlements et --  encore plus – dans les gouvernements. La politique d’un parti de Gauche est tributaire de la  capacité d’agir des mouvements sociaux, des syndicats et autres organisations de la société. C’est précisément aussi  pour pouvoir être efficace  qu’une politique,    souvent contrainte  d’apporter son soutien critique à la configuration sociale-démocrate du capitalisme financier, a besoin d’autonomie pour contrer efficacement les menaces d’un néolibéralisme autoritaire,  économiquement libéral et impérial.

Des participations à des gouvernements ne doivent pas conduire à renoncer à l’autonomie des Gauches et à modifier  la triple stratégie précédemment mentionnée, mais tout au contraire,  dans le travail de  coopération au plan gouvernemental,  elles  doivent  la rendre  pleinement identifiable  et  ne pas provoquer la disparition politique du conflit fondamental, mais tenter de le mettre en mouvement.  Une étroite collaboration entre les partis de la Gauche et des forces extraparlementaires autonomes  est nécessaire également  pour pouvoir agir de manière constructive et avec sa propre force à l’intérieur du système parlementaire  ou de l’exécutif.  La conservation et l’élargissement de la force d’intervention de l’ensemble de la Gauche constituent une partie de la tâche dévolue à toute participation gouvernementale.  Cette dernière ne doit pas se réduire à soutenir la configuration sociale-démocrate du capitalisme financier, mais elle doit se fonder sur des positions propres  à la Gauche [75] qui ont une approche transformatrice[76].

Deuxièmement : Une Gauche autonome a des projets stratégiques qui lui sont propres, qui sont  issus de l’opposition et développés en commun avec d’autres forces et pour l’application desquels  des luttes se déroulent. Dans ces projets initiaux  la Gauche devient concrète.  Ceux-ci doivent  rendre visible le fait  que, même par rapport au néolibéralisme social-démocrate,  il  existe des alternatives  possibles et faisables[77].  Les citoyennes et citoyens doivent apprendre, au cours des processus inhérents à leurs expériences sociales,  que seule une transformation plus avancée qui dépasse le capitalisme financier  et ses rapports de propriété et de puissance,  permettra des réformes sociales et démocratiques plus étendues et un développement économique durable et socialement orienté  et un renouveau. [78]  Ce n’est que si de tels projets sont portés en commun par des parties appréciables de la population et des groupes organisés aptes à agir, qu’ils pourront être représentés de manière efficace par l’opposition parlementaire et être  réalisés dans les conditions de la participation gouvernementale[79]. Pour y parvenir ces projets doivent relier entre eux les intérêts, extrêmement divers, d’êtres humains appartenant à des couches sociales très diversifiées, de milieux très différents, d’hommes et de femmes avec et sans enfants, de jeunes et de moins jeunes, détenteurs ou non d’un passeport de leur pays respectif.

Troisièmement : Des alliances sociales et parlementaires nouées au cours de luttes sociales et politiques  devraient être construites, constituant une forme concrète de la mise en œuvre de la triple stratégie de la   Gauche  et, à mon avis, ne peuvent être motivées que par celle-ci[80].  Trois tâches doivent être accomplies en même temps : lutte intransigeante contre toute politique économiquement libérale, autoritaire et impériale,  soutien critique des formes sociales-démocrates de traitement des conflits  du capitalisme financier  et  tentatives pratiques de faire «vaciller » leurs contradictions (voir plus haut) au moyen de projets et d’approches  propres,  c’est-à-dire de  démontrer dans la pratique  que, au moyen d’un franchissement de l’horizon social-démocrate et des conditions générales  du capitalisme financier  néolibéral,  il est possible d’obtenir des réponses  d’une qualité  effectivement supérieure en matière sociale, démocratique, écologique, solidaire et de promotion de la paix et de la sécurité. 

La Gauche lutte pour  remplacer l’ère du capitalisme financier  par une autre ère – l’ère de la lutte pour le dépassement du capitalisme financier  et l’initialisation d’une transformation sociale fondamentale qui va au-delà de la primauté de la valorisation du capital et qui, finalement, laisse le capitalisme derrière elle. Ce sont là des tâches  à longue échéance dont l’issue reste ouverte.

Dans cette lutte la Gauche défend,  simultanément,  le maintien et la mise en application des normes fondamentales de la civilisation humaine, des réformes sociales et démocratiques et la création  de rapports  de  propriété et de  pouvoir qui garantissent, de manière  durable, le développement libre et solidaire des êtres humains dans un processus d’autodétermination démocratique.  Sa lutte est une contribution pour  empêcher l’apparition d’une nouvelle ère de guerres civiles mondiales, d’hégémonie autoritaire,  et de destruction  irréversible des bases naturelles de la vie humaine sur terre.

 

 

 

Michael BRIE

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[1] Voir à cet effet pour l’Allemagne la déclaration des mouvements à la fin du Forum social d’Erfurt: http://www.uni-kassel.de/fb5/frieden/themen/Globalisierung/sozialforum-05.html.

[2] « La méthode marxienne consiste surtout à prendre en considération le contenu objectif du processus historique au moment concret respectif, dans la situation concrète respective, surtout à comprendre  quelle est la classe dont le mouvement est le principal moteur d’un progrès possible dans cette situation concrète. » W. I. Lénine Sous bannière étrangère. In: W. I. Lénine: Oeuvres: . Berlin: Dietz Verlag 1974, Bd. 21, S. 134.

[3] Antonio GRAMSCI: Sur la politique, l’histoire et la culture, Leipzig: RECLAM 1980, S. 272 f.

[4] Antonio GRAMSCI.: Das Passagen-Werk. (Livre de citations) Edité par Rolf TIEDEMANN. 2 tomes. Frankfurt a. M.: Suhrkamp Verlag 1983, S. 593.

[5] Cf.  Sur le rapport entre les concepts révolution et époque: Harald BLUHM: Révolution – une esquisse de l’histoire des concepts et des idées In: Initial, cahier 5/1998 (http://www.berlinerdebatte.de/initial/heft5-98/bluhm.htm).

[6] L’auteur a beaucoup appris lors des nombreuses discussions dans la commission Avenir de la fondation Rosa Luxemburg, dans des séminaires avec des partenaires en Allemagne, Europe et surtout en Amérique Latine, Afrique du Sud et remercie pour toutes les références à des travaux antérieurs. Il a notamment eu recours aux indications écrites de Mario CANDEIAS, Judith DELLHEIM, STEFFEN KACHEL, DIETER KLEIN et RAINER RILLING et les a en partie directement reprises..

[7] Cf.  À ce sujet dans le détail in: DIETER KLEIN (Hg.): Vivre au lieu d’être  contraint à la vie. Autodétermination et sécurité sociale. Rapport de la fondation Rosa Luxemburg. Berlin: Dietz-Verlag 2003, S. 26 – 83.

[8] Le point de vue selon lequel  la fin du capitalisme fordien a été amorcée « d’en bas », même si elle n’a pas été parachevée, est presque complètement tombé dans l’oubli  Dans ce cas également, même la Gauche écrit l’histoire  en se plaçant du point de vue des vainqueurs (Walter Benjamin).

[9] A Bretton Woods en 1944  a été décidé le WHITE-PLAN de la délégation  des USA, au centre duquel était le US-Dollar. Sa valeur fut fixée à 35$ pour une once d’or  et la Banque Centrale des USA  s’engageait de changer les Dollars contre de l’or. Les autres membres du système se mirent d’accord sur des cours de change rigides par rapport au Dollar. Le système était donc asymétrique : les: Die USA étaient totalement autonomes dans leur politique monétaire et de change, alors que tous les autres membres du  système de Bretton-Woods devaient sécuriser leur cours de change par rapport au Dollar. Par les interventions sur le marché des changes. Seulement en cas de déséquilibres durables il était possible de modifier le cours du change dans le cadre d’un accord international, donc de procéder à une dévaluation ou à une réévaluation. (Realignment).“ http://de.wikipedia.org/wiki/Bretton-Woods-System.

[10] Il est impossible de reproduire ici la discussion très étendue qui  se déroule sur l’analyse du type du capitalisme d’aujourd’hui. Au début, ce fut la notion de l’ «Après » qui  venait au premier plan pour définir le « Nouveau » : JOACHIM HIRSCH; ROLAND ROTH: Le nouveau visage du capitalisme. Du Fordisme au post-fordisme.Hambourg: VSA Verlag 1986. Ensuite, fut évoqué le passage d’un capitalisme « bridé » à un capitalisme « débridé »,  un « capitalisme d’animal prédateur » (Jean Ziegler: Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent. Munich: Goldmann Verlag 2005). Partant du nouveau mode de production,  on a parlé du capitalisme HIGH-TECH ou capitalisme informationnel (Wolfgang Fritz Haug: Capitalisme HIGH-TECH. Analyses concernant le mode de production, le travail, la sexualité, la guerre et l’hégémonie. Articles et conférences choisis : Hambourg: Argument Verlag 2003; Ralf KRÄMER: Rente Informationnelle – Sur l’économie politique du capitalisme informationnel) (In: DAS ARGUMENT 248 (2002), p. 637 - 651). D’autres auteurs  prennent comme critère le nouveau mode de production de la société et parlent de l’apparition d’un modèle de production flexible orienté sur le marché  ou encore de capitalisme flexible (Richard SENETT: L’homme flexible. Berlin: Berlin Verlag 1998; Klaus DÖRRE: Lutte pour la participation, travail, participation et relations industrielles dans le capitalisme flexible. Wiesbaden: Westdeutscher Verlag 2002; Klaus DÖRRE; BERND RÖTTGER (Editeur): Le nouveau régime des marchés. Hambourg: VSA Verlag 2003). Mario CANDEIAS résume la nouvelle époque globalement sous la notion de néolibéralisme (Mario CANDEIAS: néolibéralisme haute technologie hégémonie. Esquisse d’un mode de production et de vie transnational capitaliste. Une critique. Hambourg: Argument Verlag 2004). Voir aussi les travaux récapitulatifs de : Mario CANDEIAS; Frank DEPPE (Editeur): Un capitalisme nouveau ? Hambourg: VSA Verlag 2001; Hans JÜRGEN BIELING; KLAUS DÖRRE; JOCHEN STEINHILBER; HANS-JÜRGEN URBAN (Editeur): Capitalisme flexible. Analyses, Critique et pratique politique. Frank DEPPE pour le 60ème anniversaire. Hambourg: VSA-Verlag 2001.

[11] Karl Marx: Le capital. Tome 1. In: MEW, Bd. 23, p. 16.

[12] Joachim Bischoff: « La destruction du capitalisme rhénan ».. In: Michael Brie (Hg.): Le Linkspartei. Origines, buts, attentes. Berlin: DIETZ Verlag 2005. p. S. 66 et suivantes.

[13] « Une partie toujours plus grande du capital utilisé dans l’industrie est du capital financier, un capital à la disposition des banques et utilisé par les industriels. ». « La mobilisation du capital et l’extension toujours plus large du crédit modifie peu à peu totalement  la position  des capitalistes détenteurs. La puissance des banques croît, elles deviennent les fondateurs et,  finalement,  les maîtres de l’industrie… ». « Le capital financier », selon HILFERDING, serait « la synthèse  du capital usurier et bancaire, et,  à un stade infiniment plus haut du développement économique,  il s’approprie les fruits de la production de la société, Rudolf HILFERDING: Le capital financier. Une étude sur l’évolution la plus récente du capitalisme.. Berlin: DIETZ Verlag 1947 (Original 1910), p. 306, 307. Lénine en revanche définit le capital financier  comme « La fusion ou l’imbrication des banques avec l’industrie » (W. I. Lénine: L’impérialisme stade suprême du capitalisme ». In: Oeuvres, tome 22, p. 270. Ci-après on partira du fait que cette « fusion » s’est effectuée majoritairement sous la suprématie des grandes banques (et non des groupes industriels).

[14] Rudolf Hilferding: Le capital financier,p . 510.

[15]  « Les préférences d’une banque créancière sont relativement simples à décrire : la banque avait un intérêt à cartelliser les marchés pour stabiliser sur le long terme la situation bénéficiaire des entreprises en limitant la concurrence, en outre la banque était, à l’égard du débiteur, un partenaire contractuel,  défavorable au risque, qui tentait de dissuader les dirigeants industriels à entreprendre des affaires trop risquées. Les crédits  des banques constituaient un  capital  qui patiente, contrôle et n’aime pas le risque ».  Paul WINDOLF: Qu’est-ce que le capitalisme des marchés financiers? http://www.unitrier.de/uni/fb4/soziologie/apo/Was%20ist%20
Capitalisme des marchés financiers .pdf#search=' p.5

[16] Comme le constate John A. Hobson, ce sont les « barons de l’industrie et de la finance » qui ont besoin de l’impérialisme, « parce qu’ils veulent  utiliser les moyens  de leur pays pour trouver une utilisation bénéficiaire de leur capital, qui sinon serait superflu. » John A. Hobson: L’impérialisme.Cologne et Berlin: KIEPENHEUER&WITSCH 1970, S. 90.

[17] Ibid. p. 6. Dans cet ordre d’idées est apparue la thèse du capitalisme des managers. Cf: Adolf Berle; Gardiner Means: The Modern Corporation and Private Property. New Brunswick: Transaction Publisher 1997 [1932]; Alfred Chandler: The Visible Hand. The Managerial Revolution in American Business. Cambridge: BELKNAP PRESS 1977.

[18] Henry Ford en tant que président de la FORD MOTOR COMPANY défend ce capitalisme. Des salaires relativement élevés, qui avaient pour but de lier les travailleurs à l’entreprise tout en favorisant la croissance de la demande de consommation,  la discipline étant obtenue tant par le travail à la chaîne que par la structure des besoins des chefs de ménage de sexe  masculin orientés vers le rendement et ceux  de leurs familles, un « capitalisme organisé »  dans lequel les directions des entreprises et l’Etat collaboraient étroitement, quelques caractéristiques de sa philosophie d’entrepreneur étaient un autofinancement  très poussé de l’entreprise, mais aussi la répression de toute forme d’auto-organisation syndicale des employés.

[19] Jörg HUFFSCHMID : Economie politique des marchés financiers. Nouvelle édition actualisée et amplifiée. Hambourg: VSA-Verlag 2002, S. 124.

[20] Michel AGLIETTA: Un nouveau régime d’accumulation. La théorie de la régulation au banc d’essai. Hambourg: VSA 2000; François Chesnay: Le régime d’accumulation dominé par la finance : Fondement théorique et portée. In: Christian Zeller (Hg.): L’économie de l’expropriation mondiale. Münster: Westfälisches Dampfboot, p. 217 – 254.

[21] Joachim BISCHOFF; Richard DETJE: L’avenir : une société d’actionnaires ? In: Hans-Jürgen Gieling et al. Capitalisme flexible. A. a. O., p. 63 et suivantes.

[22] Ce dernier argument a été démontré de manière frappante  par Rainer LAND en prenant l’exemple de l’Allemagne de l’Est. Cf. Rainer LAND: l’Allemagne de l’Est – un développement fragmenté. In: Initial 14 (2003) 6, p.. 76 – 95; cf. aussi, concernant l’Inde : John P. NEELSEN: Inde – Perspectives d’une puissance mondiale montante issue de la périphérie. Ms. 2005, p. 6 et suivantes. Des sociétés apparaissent dont « l’hétérogénéité structurelle »  est très élevée  (NEELSEN), dans lesquelles existent,  directement juxtaposés,  des centres high-tech  et une économie agraire de subsistance, des centres de prestation de services mondialisés et des bidonvilles.

[23] LECIO MORAIS; ALFREDO SAAD-FILHO: LULA et la continuité du néolibéralisme au Brésil : choix stratégique, impératif économique ou schizophrénie politique ? In: Matérialisme historique, vol. 13:1, p. 13.

[24] Rosa Luxemburg avait déjà évoqué l’imbrication organique de deux faces du processus d’accumulation capitaliste : A côté de la production de la plus-value, le capital et la domination de classe, il existerait aussi à l’intérieur du processus de production capitaliste un autre processus : « L’autre face de l’accumulation du capital se déroule entre le capital et des formes de production non-capitalistes. Son  lieu d’exposition est la politique mondiale. Là règnent les méthodes  de la politique coloniale, du système d’emprunts internationaux, la politique des sphères d’intérêts, le pillage, et il faut beaucoup d’efforts pour y  retrouver, sous ce déchaînement d’actes de violence politique et d’épreuves de force, les lois sévères du processus économique ». Rosa Luxemburg: « ‘L’accumulation du capital ». In: Œuvres : tome 5, p. 397. Elle  en tire la conclusion suivante : « ce n’est pas seulement ‘en venant au monde que,  de la tête aux pieds,  le capital transpire le sang et l’ordure par tous ses pores’, (Marx),  mais c’est aussi ainsi que, pas à pas, il s’impose au monde »  (Ibid. p. 398).

[25] Paul WINDOLF, a. a. O., S. 38 f.

[26] Mario CANDEIAS: néolibéralisme – haute technologie – hégémonie. A. a. O., p. 159.

[27] Cf. à cet effet: Stefan SCHMALZ; Anne TITTOR: Cycles d’hégémonie  en Amérique Latine Introduction et  contexte. In: DIETER BORIS; Stefan SCHMALZ; Anne TITTOR: Amérique Latine: Ecroulement de l’hégémonie  néolibérale. Hambourg: VSA Verlag 2005,p.. 7 – 39.

[28] Comme le constate BERND RÖTTGER pour l’Allemagne: « Le discours très  répandu sur la capacité de longévité des arrangements institutionnels entre capital et travail……..dissimule l’effondrement de  la qualité des relations capital-travail qui  s’accomplit à l’intérieur des anciennes formes  . BERND RÖTTGER: Travail – Emancipation – Révolution passive. In: www.linksnet.de.

[29] GOSTA ESPING-ANDERSEN: Les trois mondes du capitalisme providence. Princeton: Princeton University Press 1990. Voir aussi:: Bernhard EBBINGHAUS; PHILIP MANOW (Editeur.): Comparing Welfare Capitalism. Social Policy and Political Economy in Europe, Japan and the USA. London: ROUTLEDGE 2001.

[30] PETER HALL; DAVID SOSKICE: Varieties of Capitalism: The Institutional Foundations of Comparative Advantage. Oxford: Oxford University Press 2001.

[31] Mario CANDEIAS: Néolibéralisme – haute technologie – hégémonie. A. a. O., p. 157.

[32] Ursula HUWS: La production d’un   Cybertariat. La réalité du travail virtuel. In: DAS ARGUMENT 248 (2002), p. 763 – 775.

[33] ESPING ANDERSEN parle à ce sujet d’un  Etat-providence basé sur les services et écrit : « nous avons besoin de plus d’emplois à l’extrémité inférieure de l’échelle des salaires, s’il y a moins de femmes au foyer et plus de mères exerçant une activité professionnelle ». Cité dans : Elisabeth NIEJAHR: La politique vue de la table à langer. In: DIE ZEIT, Nr. 41 du 2. Octobre 2003.  C’est un Etat providence  qui vise à ce que beaucoup d’êtres humains restent pauvres tout en exerçant une activité professionnelle (travailleurs pauvres)  et soient exclus de toute mesure d’assistance sociale. Le néolibéralisme est orfèvre en matière de réinterprétation de toutes les notions  exprimant les conquêtes des luttes sociales de deux siècles ».

[34] HKWM, tome. 6.1, p. 14.

[35] Cf.. Sur l’exemple de la privatisation: Anne TITTOR: Luttes sociales contre la privatisation en Amérique Latine. In: DIETER BORIS; Stefan SCHMALZ; Anne TITTOR: Amérique Latine: Amérique Latine: Ecroulement de l’hégémonie  néolibérale. Hambourg: VSA Verlag 2005, p. 45 – 47. Sur l’exemple de la modération de l’inflation: JOACHIM BECKER; JOHANNES JÄGER: Argent et légitimité. In: Ibid., p. 87 – 111. La peur de l’inflation  discipline tout autant que  la peur du chômage. (p. 101).

[36] Voir à cet effet en détail: Mario CANDEIAS: Amérique Latine: Néolibéralisme,– haute technologie – hégémonie.  Hambourg: VSA Verlag. A. a. O., S. 105 – 117.

[37] ELMAR ALTVATER: Innovations financières  mondiales, argent informatisé privé et dettes socialisées. In: PROKLA 103(1996), 26ème année, p. 250.

[38] Comme l’a observé à ce sujet l’auteur du  « Consensus de Washington » JOHN WILLIAMSON: « Les idées fondamentales que j’ai tenté de résumer dans le Consensus de Washington, ont trouvé une approbation de plus en plus grande dans la dernière décennie, allant  jusqu’à un point tel que LULA a dû reprendre à son compte la plupart d’entre elles pour être éligible »  (cité à la référence Washington Consensus dans www.wikipedia.de).

[39] RAINER HANK: L’écroulement. In. FAZ, 3. Juillet  2003.

[40] Comme le formule MARK SIEMONS dans la FRANKFURTER ALLGEMEINEN ZEITUNG: « Jusqu’alors  même les chômeurs pouvaient se sentir d’une certaine manière employés de la grande entreprise ‘Allemagne Fédérale’ qui munissait tous ses citoyens de possibilités de consommation et de mode de vie, diversifiées il est vrai  mais tout de même comparables ;  aujourd’hui même les employés doivent se sentir des chômeurs potentiels qui peuvent à tout moment être expulsés du monde où ils ont leurs habitudes de vie », FAZ, 13 Septembre 2004, p. 35. Pour l’Argentine MARGOT GEIGER décrit le cycle d’une spirale descendante libéralement induite: «  Le passage vers le modèle néolibéral  a conduit à une situation paradoxale: Tandis que la suppression des contrôles de la circulation des capitaux, sous le forme d’un « plan Marshall à l’envers »  permet l’écoulement des gains obtenus dans le pays vers des pays à devises fortes, l’Etat argentin s’est endetté auprès d’institutions créancières multilatérales et sur les marchés financiers internationaux.… De ce fait l’Argentine s’est rendue dépendants premièrement à l’égard du FMI, de la Banque mondiale et de l’ banque interaméricaine de développement (IADB); deuxièmement à l’égard de créanciers privés dont les exigences de rentabilité débouchent sur une « répression financière » de l’économie réelle s’ils constituent « une demande impossible à satisfaire  par la capacité productive de la plus-value »  (ALTVATER); troisièmement à l’égard de prestataires de services financiers transnationaux et de groupes industriels. Le mode de distribution du produit social, modifié sous la pression de cette constellation de forces, a ôté à l’Etat les bases  pour pratiquer  une politique d’équilibrage social. » MARGOT GEIGER: La réintégration des citoyens en révolte en in Argentine. In: DAS ARGUMENT 262 (47ème année.) cahier 4/2005, p.522.

[41] Le sociologue Paul KRUGMAN décrit ainsi ses expériences : « L’Amérique des années 50 et 60 dans laquelle j’ai grandi était celle d’une société de classes moyennes. Mais il y a longtemps de cela. Aujourd’hui nous vivons à nouveau dans un âge d’or – d’une extravagance similaire à l’original - . Peu de gens sont conscients à quel point s’est élargi, dans ce pays, le fossé entre les très riches et le reste de la population,   dans un laps de temps relativement court »“ Paul KRUGMAN: Le cauchemar américain. Du millionnaire au milliardaire: Libéré de tous les idéaux d’égalité les riches aux USA s’accaparent de toujours plus d’aisance. La couche moyenne se dissout. Dans: DIE ZEIT, Nr. 46 du 7 Novembre 2002.

[42] Dans les conditions néolibérales l’autodétermination individuelle est liée à la disposition directe des ressources du marché, toutefois  s’applique: « On vit et on profite mieux de sa propre individualité si elle s’appuie sur des ressources objectives et des sécurités collectives » (Robert CASTEL: La métamorphose de la question sociale. Une chronique du travail salarié. Constance : Editions universitaires de Constance 2002, p. 411. Cette contradiction  du néolibéralisme,  associer des chances plus grandes à  des risques extrêmes et une  insécurité maximale, selon CASTEL « menace la société  d’une fragmentation qui la rend ingouvernable, ou d’une bipolarisation  entre ceux qui peuvent  associer individualisme et indépendance, parce que leur position sociale est sécurisée, et ceux qui portent leur individualité comme une croix, parce qu’elle représente un manque de relations et l’absence de sécurités » (Ibid. p. 412)

[43] Un phénomène central de la stabilisation du capitalisme financier  est la précarisation de l’emploi. On entend par-là des formes de travail rémunéré qui (1) n’assurent pas l’existence, (2) ne permettent pas une intégration à droits égaux dans les réseaux sociaux du monde du travail, (3) excluent des êtres humains de la pleine jouissance de droits sociaux légalement enracinés, (4) ne permettent pas de donner un sens au travail, (5) rendent impossible la  pleine reconnaissance de la société et (6) rendent impossible tout projet de vie à long terme (KLAUS DÖRRE; KLAUS KRAEMER; FREDERIC SPEIDEL: Travail précaire. In: DAS ARGUMENT 256 (2004), p. 379 f.). La peur d’une telle précarisation et l’aspiration  à y échapper,  disciplinent tout autant  les personnels réguliers que ceux qui sont refoulés à la marge.

[44] ERNST-ULRICH VON WEIZSÄCKER, AMORY LOVINS, HUNTER LOVINS: Le facteur quatre: Doubler l’aisance, diviser par deux l’usage abusif des biens naturels. Munich: DROEMER 1995.

[45] MIMMO PORCARO: La Gauche radicale  et le problème du pluralisme: le cas Italie. Contribution pour l’atelier de la RLS « Processus des  réformes des partis de gauche », 16-18  Décembre  2005, Berlin.

[46] Cf. JOACHIM BISCHOFF: La destruction du capitalisme rhénan. In: MICHAEL BRIE (Hg.) Le Linkspartei. Berlin: DIETZ-VERLAG, p. 69.

[47] Ainsi, concernant les conséquences pour le Brésil: « La structure productive du pays a été restructurée pour servir les impératifs à court terme de l’accumulation mondiale à la place des nécessités à court terme d’une accumulation nationale, comme c’était le cas dans les conditions de la stratégie du remplacement des importations (les intérêts à long terme de la majorité pauvre ont été niés dans les deux cas). « LECIO MORAIS; ALFREDO SAAD-FILHO: LULA et la continuité du néolibéralisme au Brésil : choix stratégique, impératif économique ou schizophrénie politique ? In: Matérialisme historique.   Vol. 13:1, p. 12.

[48] Ulrich DUCHROW; Franz HINKELAMMERT: la vie vaut plus que le capital. Alternatives à la dictature mondiale de la propriété. OBERURSEL: PUBLIK-FORUM, p. 113.

[49] Ce n’est pas par hasard que l’une des principales oeuvres inspirées par cette théorie, le livre très influent de Walter ROSTOW, à cette époque rédacteur des discours du président des USA Eisenhower  et membre de l’équipe de la campagne électorale de John F. Kennedy, portait le titre :  « Les degrés de la croissance économique. Un manifeste non communiste » en 1960.

[50] Ce n’est pas du tout  par hasard qu’une succession d’élections démocratiques présentent un caractère nettement antilibéral et aussi anti-USA, comme au Venezuela, en Bolivie, mais aussi en Iran ou en Palestine.

[51] Cette  hypothèse est aussi à la base de la théorie de la démocratie sociale. Comme le constate Thomas MEYER, « la recherche comparative sur la démocratie parvient régulièrement au résultat que la domination des structures de l’économie libérale de marché, à cause des inégalités et insécurités qu’elle génèrent, sapent les bases de la légitimité démocratie et de stabilité.  Thomas Meyer: Théorie de la démocratie sociale.. Wiesbaden: VS Edition des sciences sociales, 2005, p. 5.

[52] Cf. Joachim HIRSCH: Théorie matérialiste de l’Etat Processus de transformation du système d’Etat capitaliste Hambourg: VSA Verlag 2005, p. 207, 221 et suivantes. Ainsi se constitue le terrain  pour une nouvelle Droite qui convertit l’idéologie de la concurrence du néolibéralisme en darwinisme social et donne à la question sociale une réponse nationaliste, chauviniste ou aussi carrément raciste. Cf. Richard KÜHNL; GERD WIEGEL: L’attractivité exercée par l’extrême droite sur les ouvriers. In: HANS-JÜRGEN BIELING et al. Le capitalisme flexible. A. a. O., p. 286 et suivantes.

[53] David Harvey: « La géographie du ‘nouvel’ impérialisme: Accumulation par l’expropriation. In: Christian Zeller (Hg.): Christian Zeller (Hg.): L’économie de l’expropriation mondiale. Münster: Editeur WESTFÄLISCHES DAMPFBOOT, p. 197.

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[54] A l’intérieur des USA aussi d’intenses batailles se déroulent entre les deux formes du néolibéralisme. Ainsi, Bill Clinton avec ses objectifs d’introduction d’une assurance maladie universelle, la lutte active contre la pauvreté, la démocratisation dans les questions sociales et culturelles, son engagement contre la haine raciale, le SIDA et pour  l’égalité pour les partenariats d’individus de même sexe, ainsi que pour un ordre multilatéral plus fort incluant la signature du protocole de Kyoto, défendait une version spécifique du néolibéralisme social-démocrate, tandis que George W. Bush défend avec véhémence un néolibéralisme impérial autoritaire..

 

 

[55] La fondation théorique d’un capitalisme financier  social-démocrate a eu lieu presque simultanément en Europe  par A. GIDDENS et en Amérique Latine J. CASTAÑEDA (Jorge CASTAÑEDA: L’utopie désarmée: L gauche latino-américaine après la guerre froide. New York 1993; Anthony GIDDENS: Au-delà de Gauche et de  Droite l’avenir de la démocratie radicale. Frankfurt 1997; Même auteur : La troisième voie, le renouvellement de la démocratie sociale. (DEMOKRATIE. Francfort 1999).

[56] Voir . http://www.bpb.de/publikationen/TIKE8T,1,0,    Pauvreté et Richesse en Allemagne

[57]  Cf. Thomas PIKETTY; Emmanuel SAEZ: Income Inequality in the United States 1913 – 1998. In: The Quarterly Journal of Economics. Vol. CXVIII, Février 2003, Issue 1, p. 36.

[58] « A l’aide de l’indice de développement humain (IDH)  on essaie de rendre visible, au moyen d’une unité de mesure, le niveau de développement humain dans les pays du monde. Le  IDH est publié annuellement par le PNUD (Programme de développement des Nations Unies),  dans son rapport.. Au contraire de la comparaison entre pays effectuée par la Banque Mondiale, il tient compte non seulement du PIB (produit intérieur brut) par habitant d’un pays, mais aussi de l’espérance de vie et du degré d’instruction (notamment taux d’alphabétisation des habitants. Le facteur espérance de vie a valeur d’indicateur  pour les soins de santé, l’alimentation et l’hygiène ; le niveau d’instruction  indique les connaissances acquises et le revenu indique un niveau de vie en proportion avec celui-ci. http://de.wikipedia.org/wiki/Human_Development_Index

[59] Les données sont extraites du rapport officiel du PNUD: http://hdr.undp.org/statistics/. Dans un but de visibilité,  le IDH, dont le maximum est égal à 1, a été multiplié ici par 10,   le nombre 10 devant donc indiquer le degré maximum de développement  aujourd’hui réellement possible.

[60] THEODOR BERGMANN  voit cela différemment par rapport au SPD, aux Verts, à la CDU/CSU et le FDP: «  Le front uni des quatre partis pro-capitalistes est d’accord sur son orientation : Seule reste en discussion  entre le gouvernement et l’opposition bourgeoise, la rapidité d’exécution des mesures de destruction sociale, de l’offensive du capital et de la militarisation de la politique intérieure et extérieure. » THEODOR BERGMANN: Insertion pacifique dans la capitulation.. In: JUNGE WELT, 14./15. Janvier 2006, p. 11.

[61] « L’Etat social d’activation est un Etat qui a inscrit explicitement sur ses tablettes la re-régulation des rapport sociaux. Dans cette optique, il est une invention d’origine sociale-démocrate orientée contre les idéologies (néo)libérales. Toutefois, il est lié à une nouvelle social-démocratie pour laquelle rien n’était, et n’est,  plus loin de sa pensée que le retour à l’Etat providence. Le concept de l’Etat social d’activation  implique tout au contraire la rupture consciente avec l’économie morale de l’Etat Providence, la rupture avec une notion de justice sociale, qui s’articulait sous la forme de droits, individuels, moraux et concrets,  à la sécurité sociale, à la solidarité sociétale et à la participation matérielle à la vie de la société, indépendamment des conditions d’existence individuelles. » Groupe BLAUER MONTAG: Entrepreneur de la force de travail,  Société Anonyme Moi-même, et ’Etat social d’activation » In: DAS ARGUMENT 248 (2002), p.  717. L’Etat social d’activation est un Etat social sur la base du capitalisme financier.

[62] « … le capitalisme s’est humanisé sous une pression qui était si forte qu’elle mettait en question l’existence même du capitalisme. ». Gilberto MARINGONI; Joao SISCU: D’où venons-nous, Où en sommes nous ? Une appréciation des directions du PT et le gouvernement de LULA (Workshop du RLS à Sao Paulo, Novembre  2005), Thèse 25.

[63] Voir à cet effet  en comparaison avec les réformes de l’Etat social Europe :: HANS-JÜRGEN BIELING: The New European Economy and Social Welfare Reform. Ms. in dt. 2003, p. 16 et suivantes. Concernant le gouvernement de LULA il est indiqué dans une analyse : « gouverner avec un programme efficace comme «  Faim degré zéro» ou « Bourse familiale », sans changer  la logique de la politique macroéconomique orthodoxe, en liaison avec  des mesures sociopolitiques ciblées » Gilberto MARINGONI; Joao SISCU: D’où venons-nous, Où en sommes nous ? Une appréciation des directions du PT et le gouvernement de LULA (Workshop du RLS à Sao Paulo, Novembre  2005), Thèse  12.

[64] Jerry HARRIS compare le développement en Chine, en Inde et au Brésil et en vient à la conclusion que ces pays ont en commun de suivre une stratégie qui, avec  JOSHUA COOPER RAMO  pourrait être appelée le consensus de Pékin. Il s’agit d’une politique qui ne retourne pas aux modèles nationaux  de développement des années 60 et 70, sur la base du modèle d’accumulation mondiale (fusions franchissant les frontières, investissements directs à l’étranger chaînes de montage transnationales, segmentation mondialisée des travailleurs, libre circulation des capitaux etc.) cherchant à associer « un  développement ordonnée, une croissance substantielle, l’indépendance politique et un  nouveau contrat social avec une couche moyenne en voie de développement ». sucht. (Jerry HARRIS: Trois histoires à succès économique, Chine, Inde et Brésil. In: DAS ARGUMENT 262 (47ème année) cahier 4/2005, p. 486.

[65] HILFERDING avait déjà mentionné cette contradiction  concernant le capitalisme monopoliste: « L’élargissement  du marché intérieur par l’augmentation des salaires signifie pour eux une baisse du taux de profit  ave la perspective d’une nouvelle baisse qui à son tour entraîne le ralentissement de l’accumulation ; en même temps leur capital est  injecté dans les industries des produits finis où la concurrence est la plus forte, la capacité de cartellisation la plus faible. Il est certain que leur intérêt est d’élargir le marché, mais pas au dépens du taux de profit ; ils y  réussissent si, avec un marché intérieur inchangé,  ils élargissent le marché extérieur ». Rudolf HILFERDING: Le capital financier. A. a. O., 509.

[66] Comme l’écrit Hannah ARENDT: Une « différence funeste » sépare les processus qui ont mené à « l’effondrement de toutes les traditions occidentales  et à menacer l’existence de tous les peuples européens » et cet effondrement-là.  HANNAH ARENDT: Eléments et origines de la domination totalitaire. Munich et Zürich: Piper 1986, p.. 231 et suivantes. A mon avis,  c’est là le message majeur et impérissable de son œuvre proche du génie. Voir à cet effet l’interprétation dans : MICHAEL BRIE: Les voies pour s’échapper de la barbarie qui est de notre faute. Ms. 2005.

[67] Ignacio RAMONET: Les guerres du 21ème siècle. Le monde face à de nouvelles menaces.. Zürich: ROTPUNKTVERLAG 2002, p. 13 et suivantes.

[68] Eric HOBSBAWM: L’âge des extrêmes. L’histoire du monde du 20ème siècle. Munich Carl HANSER Verlag 1998, p. 719  et suivantes

[69] Pour l’Amérique Latine DIETER BORIS et al. distinguent trois « variantes de développement différentes pour les pays dirigés par des gouvernements de centre-gauche »:

1.     Retour vers un néolibéralisme  non masqué après dépassement de la période de crise politique et économique …

2.     Correction du modèle néolibéral par des mesures d’amortissement social et des mécanismes d’équilibrage partiel, donc introduction d’un « libéralisme social »  comme celui esquissé au Brésil par exemple.

3.     Transformation par l’Etat capitaliste de l’économie et établissement d’un domaine d’économie coopérative dans l’agriculture et l’artisanat, avec possibilité de créer de nouveaux accès vers les ressources, la formation et l’assistance sanitaire pour des parties importantes de la population du pays. … En même temps il s’agit de la variante de développement pour laquelle des options politiques plus avancées sont tout a fait imaginables dans le futur. (Type Venezuela). »

(DIETER BORIS; STEFAN SCHMAL; ANNE TITTOR: ANNE TITTOR: Luttes sociales contre la privatisation en Amérique Latine. In: DIETER BORIS; STEFAN SCHMALZ; ANNE TITTOR: Amérique Latine : effondrement de l’hégémonie néolibérale Hambourg: VSA Verlag 2005, p. 281.

[70] Sur la question, du critère du progrès voir: MICHAEL BRIE: Le socialisme soviétique à parti d’Etat à la lumière de la théorie marxiste  « époques progressives de la formation économique d’une société » Dans : Ascension et chute du socialisme d’Etat est-européen, Causes et effets.  3ème conférence de la fondation  Rosa Luxemburg, Saxe, Leipzig 2003. Editeur. ERNSTGERT KALBE, WOLFGANG GEIER, HOLGER POLITT.Fondation  Rosa Luxemburg Saxe et société de sociologie culturelle.. Leipzig 2004, pp.. 197-233.

[71] En 2001 beaucoup gens de gauche appréciaient plutôt positivement le gouvernement dirigé par JOSPIN.  Voir entre autres. HORST HEILMANN: HORST HEIMANN (– Politique socialiste et économie).  Apprendre des Français ? Le projet de réforme de  Lionel JOSPIN: socialiste et de gauche – et quand même  un succès.  http://www.linksnet.de/drucksicht.php?id=306

[72] Voir à cet effet plus en détail : DIETER KLEIN: Le socialisme démocratique comme processus de transformation. Ms. 2006.

[73] WOLFGANG FRITZ HAUG: La politique aux frontières du capitalisme transnational high-tech. In: Rote Revue. Revue de politique, économie et culture. 84ème année 2005.

[74] Je ne pense pas  qu’il soit juste de dire que Rouge Vert ait été le gouvernement de gauche sous le néolibéralisme. (WOLFGANG FRITZ HAUG: Naufrage du gouvernement allemand de gauche – ascension du Linkspartei. In: DAS ARGUMENT 262 (4ème année), cahier 4/2005, p. 453.). Un gouvernement de gauche n’aurait pas aggravé davantage les réformes néolibérales et n’aurait pas accéléré la redistribution du bas vers le haut. Le gouvernement de SCHRÖDER  se caractérise précisément par le fait que, sous le label de la social-démocratie,  il a fait avancer ouvertement la politique économiquement libérale et a activement défendu une stratégie impériale du développement de l’U.E. et  réalisé le passage vers une nouvelle politique « d’axe » (France, Allemagne et Russie).

 

[75] …la défaillance des alliances centre-gauche à opposer quelque chose à la politique économique néolibérale, démontre la nécessité d’une  approche sans compromis à l’égard  du néolibéralisme. Ce n’est qu’ainsi que le mouvement anti-libéral peut montrer qu’il existe une alternative véritable au libéralisme – au-delà du modèle étatiste centralisateur de l’ancienne Gauche » Steve ELLNER: Les trois stratégies anti-néoliberales de  l’Amérique Latine. In: DAS ARGUMENT 262 (47ème  année.) cahier 4/2005, p. 500.

[76] « Identifier le socialisme démocratique à un processus de transformation conduit, par une logique interne qu lui est propre, à des conséquences stratégiques…….Protestation et résistances, réformes structurantes,  dans des conditions données, et ouverture de ces réformes  vers le dépassement des limites du capitalisme,  forment une unité trinitaire. Ce qui devrait être nouveau pour la nouvelle Gauche, c’est qu’elle doit réunir ces trois actes de son combat dans l’ensemble de la République fédérale en un concept de transformation socialiste et que,  ce faisant, elle  évite   trois  agissements : dire simplement NON sans alternative, agir dans le présent sans vision d’avenir et avoir une vision d’avenir sans changer le présent. ». DIETER KLEIN: Le socialisme démocratique en tant que processus de transformation. Ms. 2006.

[77] Sur le concept des projets d’accès, voir. MICHAEL BRIE; DIETER KLEIN: La lutte pour une Europe sociale et démocratique – Hégémonie et projets d’accès. Ms. 2004.

[78] Sous le slogan de « plus de liberté » le néolibéralisme a mis  la question de la propriété  à l’ordre du jour de manière dissimulée et a  procédé à une révision fondamentale de la conservation de la priorité de l’Etat social sur la propriété privée capitaliste. Il est temps maintenant que la Gauche, avec sa revendication  de Liberté, Egalité et Solidarité, thématise de manière offensive la question de la propriété. Voir à ce sujet : CHRISTA LUFT: Chercher des voies de développement  au-delà du capitalisme. In: ULRICH MAURER; HANS MODROW: Le dépassement ce fait à gauche. Le Linkspartei  que peut-il, que veut-il, que doit-il faire?  Berlin: Edition ost 2005, pp. 145 – 153.

[79] Le président du Parti de la Gauche Européenne, FAUSTO BERTINOTTI, au Congrès de 2005 à Athènes a stipulé: Le Parti de la Gauche Européenne ne peut pas se contenter d’être seulement le porteur de critiques variées de la social-démocratie. Il peut et doit se saisir de la réalité politique. Mais il ne sera en mesure de le faire que s’il possède un projet autonome qui repose sur une culture politique et qui se comporte de manière critique à l’égard du capitalisme actuel, s’il dispose de son propre programme et de son propre rapport à la société et aux mouvements. Bref, le PGE ne deviendra un acteur principal que s’il réussit à tenir les promesses qui ont motivé sa fondation.   Les mouvements sont notre grande opportunité de développer une culture qui a l’intention de transformer la société. L’objectif de créer une nouvelle culture pour la transformation de la société, et de devenir ainsi une force qui peut être un levier de cette culture de transformation, prend  aussi pour nous l’aspect de la nécessité historique de trouver une voie de gauche pour sortir de la crise du mouvement ouvrier,  crise liée à son échec subi au 20ème siècle. »

http://www.european-left.org/press/pressreleases/pr-de/pressrelease.2005-11-23.3009427997

[80] En observant le Brésil, l’Inde et la Chine, JERRY HARRIS en vient à la conclusion suivante: « Peut-être doit on placer son espoir pour le proche avenir, sur la possibilité  de continuer à mobiliser des mouvements populaires qui créent, de manière indépendante,  des dispositifs civils  pour  s’emparer eux-mêmes du pouvoir et en même temps exercent une pression sur les élites progressistes en faveur des pauvres.  Maintenir un équilibre entre radicalisme d’en bas et soutien d’une politique gouvernementale, qui  mine la suprématie occidentale d’une manière progressiste, ne sera pas facile, mais pourrait être la meilleure voie pour aller de l’avant ».  (Trois histoires économiques à succès :: Chine, Inde et Brésil. A. a. O., p. 495). Cela est certainement un élément important,  mais il ne suffira pas. Pour parvenir à un nouveau mouvement historique il en faut davantage. En outre, une telle « division du travail »  consolide des situations dont il faut venir à bout.