L’Afrique du Sud, maillon faible de l’impérialisme ?

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Langa Zita [1]

 

I. La notion du maillon faible

 

L’échec de la révolution socialiste dans les pays développés a contraint le marxisme historique à revoir sa conception de la transition vers une société alternative. Lénine qui, à l’instar de beaucoup d’autres dirigeants socialistes, considérait la classe ouvrière allemande, bien organisée et socialement active, comme l’avant-garde de la révolution socialiste, a rectifié  sa perception en substituant à cette classe la formation socio-économique russe avec ses traits complexes et inusités. Il a développé la notion du maillon faible de l’impérialisme. Partant de son observation de la Russie, Lénine a noté le retard économique de ce pays  et l’existence d’une classe ouvrière très organisée et d’un actif mouvement paysan. Selon lui, les revendications de ces mouvements ne pouvaient pas se réduire ou être satisfaites au travers de la logique d’une Russie semi-féodale et capitaliste sous-développée.

  

Nous voudrions, dans cet article, revenir sur la notion de maillon faible. Nous n’utilisons pas ce concept au sens original d’une dense configuration de contradictions sociales à la veille d’un soulèvement populaire. Nous faisons référence, consciemment et de façon spécifique, à toute probabilité de passage à une société post-capitaliste, dans un espace démocratique et au travers de moyens démocratiques.

 

Ce terme désignait au départ la lutte pour la construction d’une alternative socialiste. Lénine s’est séparé de beaucoup de ses contemporains, notamment au sujet de la possibilité d’une transition vers le socialisme en Russie. Il convient, après un siècle d’effort de construction du socialisme, de réexaminer aujourd’hui certaines de ses assertions à ce propos. Nous voudrions aussi analyser la pertinence du concept de maillon faible pour l’Afrique du Sud. Samir Amin (1990) soutient, au sujet des pays de la semi-périphérie, que le développement organique du capitalisme, entendu comme un rattrapage  (catching up), est doublement impossible parce que le sous-développement implique, par définition, l’inaptitude à générer un capitalisme organique et développé. Mais le sous-développement est aussi un obstacle à la construction d’une société socialiste, dans les conditions de la semi-périphérie. Si la proposition de Samir Amin est exacte, le concept de maillon faible  s’appliquerait aujourd’hui aux tentatives révolutionnaires autoconscientes qui ne se réclament explicitement ni du capitalisme ni du socialisme. La logique de ces révolutions les contraint néanmoins à adopter un changement social de type anti-capitaliste.

 

Cette révolution est anti-capitaliste en ce sens qu’elle est une réponse à la polarisation du capitalisme en vigueur. Samir Amin affirme aussi qu’il n’est pas nécessaire de comprendre le capitalisme selon l’ancienne acception, c’est-à-dire comme étant essentiellement une contradiction entre le capital et la classe ouvrière quant à l’extraction de la plus-value.

 

“Il y a deux façons d’envisager la réalité sociale en cours. La première insiste sur la relation fondamentale qui définit le mode capitaliste de production à son niveau le plus abstrait et, partant, se concentre sur la lutte des classes entre le prolétariat (au sens le plus étroit du terme) et la bourgeoisie. La seconde vise une autre dimension du capitalisme, c’est-à-dire son  développement mondial asymétrique et, par conséquent, elle focalise ses analyses sur les conséquences de cette polarisation. Elle définit d’autres thèmes de lutte politique et sociale occupant l’avant-scène de l’étape historique. Nous faisons nôtre la seconde interprétation qu’ en conséquence nous dénommons le “capitalisme en vigueur”. Samir Amin en conclut  que les forces et les mouvements contraires au système (anti-systemic) remettent en cause cette inégalité et refusent de s’y soumettre. Etant donné que la lutte se mène contre un trait immanent à l’expansion capitaliste, il y a un conflit direct avec le capitalisme tel qu’il fonctionne actuellement. 

 

Ces défis, lancés à l’ordre capitaliste au travers des révoltes de la périphérie, nous oblige à revoir notre conception de “la transition socialiste” vers l’abolition des classes. Malheureusement, la tradition marxiste est restée prisonnière de sa vision initiale d’une “révolution ouvrière” devant se produire dans le contexte des forces productives progressistes. Le développement  raccourcirait ainsi le passage au socialisme.

 

Toutes les révolutions contemporaines, - russe, yougoslave, chinoise, cubaine, vietnamienne, etc.-, sont à tort considérées comme socialistes. Le terme “socialisme” s’applique aux intentions des acteurs qui, de fait, ont encouragé la réalisation d’une alternative socialiste. Mais ces révolutions ont été, en réalité, des révolutions anti-capitalistes complexes parce qu’elles se sont produites dans les régions sous-développées.   Elles ne pouvaient pas donner lieu à une “construction socialiste” conforme aux critères classiques du marxisme en raison même de leur sous-développement.

 

Mon deuxième argument se fonde sur le fait que le développement asymétrique inhérent à l’expansion du capitalisme a imposé un autre type de révolution, menée par les peuples de la périphérie. La dimension anti-capitaliste de ces révolutions consiste en ceci qu’il s’agit de révoltes contre le développement capitaliste en cours, jugé intolérable par ces populations.  Mais cela ne signifie pas que ces révolutions soient elles-mêmes socialistes. Par la force des choses, elles sont de nature complexe. Elles expriment des contradictions nouvelles et spécifiques que Marx n’avait pas envisagées. Leur contenu réel consiste en une reconstruction nationale populaire dans laquelle “les trois tendances, c’est-à-dire le socialisme, le capitalisme et l’étatisme se combinent et s’opposent” (Amin, 1990, 98-101). 

                                             

La révolution bourgeoise (entendue comme la voie vers le développement organique capitaliste) et la révolution socialiste sont impossibles dans des pays du capitalisme périphérique. La révolte contre la marginalisation (peripheralisation) ne peut résoudre ce dilemme. Dans le meilleur des cas, il s’agit d’une révolution populaire nationale, anticapitaliste, visant à rompre la logique inhérente au système en vigueur.

 

Ces mouvements populaires sont les principaux facteurs de l’évolution du système mondial vers le dépassement du capitalisme au travers de deux dimensions, notamment en repoussant progressivement les effets de la polarisation mondiale propre au capitalisme d’un côté, et de l’autre, en encourageant (non sans contradiction) les forces sociales soucieuses d’abolir l’exploitation capitaliste.

 

Dans ce contexte, le terme progressif constitue le mot d’ordre. La transition n’est pas longue de notre propre volonté, mais du fait des circonstances entourant son émergence. Il s’agit d’un long processus, notamment à cause du développement des forces productives. Marx entendait par socialisme la transformation d’une société capitaliste développée. En raison du niveau de développement des forces productives, il serait possible de partager l’abondance des richesses. Mais tel n’est pas le cas dans le Tiers Monde et dans notre propre pays. Il y a des traits propres aux relations capitalistes  dont la concurrence et l’innovation, qui renforcent le développement des forces productives. Dans une société sous-développée  du point de vue social et économique,  il est judicieux d’aborder cet élément non pas en tant que facteur unique mais comme une donnée fondamentale. Il est important de prévoir l’avenir de sorte que les personnes ayant investi  leur capital puissent envisager un éventuel dédommagement. L’idée d’une brève  transition serait contraire à  une telle perspective.

 

Le rôle et la place des éléments capitalistes, étatistes et socialistes dans le projet  populaire est un défi dont la solution exclut, en  principe, des réponses hâtives.  Examinons l’élément capitaliste. Un projet populaire, tel que nous l’avons défini antérieurement, est un grand défi  pour toutes les forces concernées. Il inclut aussi bien la collaboration que le conflit. Chacun des acteurs doit redéfinir sa relation aux autres. En général le capitalisme aurait une relative facilité à développer  son projet d’accumulation, mais il devrait s’affronter à l’Etat qui ne sacrifie pas facilement ses intérêts. Il serait également nécessaire de préciser le rôle de l’Etat. Celui-ci devrait-il être réduit ou étendu? Quelles sphères seraient concernées et sous quelle forme? Quel type de relations l’Etat établirait-il avec les autres tendances? La tendance socialiste devrait aussi revoir la nature de son projet. Tout d’abord, comment concevoir une économie politique socialiste vis-à-vis d’autres classes sociales? Quel est aujourd’hui le contenu d’une telle économie politique? S’agit-il d’une semaine de travail raccourcie? Est-il question de coopératives? S’agit-il de revenu minimal garanti? Est-il question  d’entreprises communes entre les ouvriers et leurs administrateurs? Est-il question d’élaborer des réseaux économiques, des relations et des entreprises autosuffisantes, - et pour ce faire, d’encourager la sortie du système capitaliste-, une version radicale des moyens d’existence durables? Comment conjuguer ces différentes propositions? Comment élaborer un projet d’une telle envergure, complexe et difficile et le croire réalisable dans le plus bref délai?

 

Nous devons concevoir la transition en terme de longue durée parce que nous devons stabiliser l’économie. Le défi de construire une économie dynamique exige, par définition, la stabilité. Tant qu’il existe plusieurs points de vue à ce sujet, il sera difficile d’ignorer la critique selon laquelle les communistes chinois ont nivelé la révolution culturelle. On peut en dire autant de l’occupation des terres au Zimbabwe. La stabilité est importante car elle permet de planifier, d’analyser les interactions entres les différents éléments économiques et de mettre sur pied la stratégie la mieux adaptée à l’accumulation. Elle ne doit pas être considérée comme contraire au changement. Si un  vrai changement doit avoir lieu,  non pas à partir d’en haut mais du peuple et avec celui-ci, il devrait adopter un rythme proche de celui des gens. L’expérience brésilienne du budget participatif, à Porto Alegre, a été débattue pendant une dizaine d’années avant sa mise en application. Le projet de décentralisation radicale de la province indienne du Kerala, réalisée en 1996, a été débattue pour la première fois en 1957. Cela ne signifie pas que nous devrions prolonger les choses pour le plaisir de le faire, mais le long terme est toujours plus utile si le projet lui-même a un enracinement populaire.

 

Le socialisme doit, pour être durable, surgir et se développer comme un style de vie, une culture et une civilisation. La civilisation est par définition une évolution d’attitudes, de pratiques et de modes de vie. Tant que l’usage de la force ne peut être banni de la politique, le socialisme en tant que réalité vivante ne peut et ne saurait être uniquement un produit de la violence, en particulier pour ceux qui sont censés en bénéficier. Après la révision du cadre des relations politiques, intervenue en 1994, il y a lieu de poursuivre quelques projets socialistes fondés sur l’esprit de solidarité et de coopération. Le peuple ne peut pas être impliqué dans ses relations. Tout au plus, l’avant-garde devrait le mobiliser. Mais pour que ces relations socialistes soient durables, la population doit s’organiser elle-même selon ses propres schémas. Elle devrait y voir la façon la plus naturelle de résoudre ses problèmes quotidiens. Ces types de compréhension et de changement ne peuvent pas, par définition, être imposés. On peut nous opposer l’argument selon lequel le peuple doit être persuadé; mais c’est sa propre expérience qui, par définition, demande du temps. Les civilisations ont besoin de temps. Si le socialisme se conçoit comme une nouvelle civilisation, il devrait avoir le temps pour allié.

 

Le projet socialiste, à développer comme un élément parmi d’autres, est une tentative historique qui n’a jamais existé malgré la multitude d’essais qui, honnêtement, se sont réclamés de son nom. Une expérience peut réussir ou échouer. Ou bien il devrait y avoir beaucoup d’échecs pour une réussite. Vous ne pouvez pas considérer un essai comme quelque chose de fermé. Vous devez toujours garder les conclusions ouvertes.  Bâcler une expérience impliquant des millions de vies humaines est une grave irresponsabilité. Aussi vaudrait-il mieux entreprendre le projet avec une bonne dose de patience et donc, la nécessité objective d’une longue transition vers le socialisme.

 

Si cette transition au socialisme doit être conçue en terme de longue durée, notre slogan selon lequel “le socialisme est l’avenir, construis-le maintenant” est-il erroné? Non, tel n’est pas le cas. Parce que le projet doit objectivement durer longtemps, le peuple va souffrir pendant ce temps des problèmes causés par le capitalisme. La violence du capitalisme en vigueur exige des mesures socialistes. Ensuite, nous optons pour le socialisme parce que nous croyons que ces mesures sont la solution la plus appropriée aux maux occasionnés par le capitalisme. Mais la réalité reste que la société n’est pas prête pour une conversion totale au socialisme. Nous devrions construire le socialisme étape par étape, en posant des éléments comme une réponse à la violence du capitalisme et comme des jalons dans la construction d’une société alternative.  Ce projet ne doit pas être uniquement l’objet de propagande et d’éducation politique; il doit tout d’abord viser l’immersion dans l’action socialiste,  tirer les leçons de l’expérience pratique antérieure dont l’utilité sera définie quand les conditions pour un progrès socialiste seront réunies. Dès lors, nous avons raison de dire, comme le parti communiste sud-africain (SACP), concernant l’avenir: “construis le socialisme maintenant”.

 

D’aucuns pourraient prétendre que l’avènement de la révolution dans le domaine de l’électronique, par exemple, réduirait la durée de la transition. Ceci peut être la conséquence du fait que ces technologies, dans leur diversité, - c’est-à-dire comme biotech­nolo­gie, produits micro-électroniques flexibles, satellites, etc. -, peuvent être facilement utilisées dans l’organisation de la vie rurale et intégrées aux activités de production. En effet, cela est partiellement vrai. Toutefois, le Nord développé détient actuellement le monopole de développement de ces technologies. Très peu de pays en voie de développement disposent de l’infrastructure industrielle nécessaire pour produire des machines et des matériels électroniques. L’application de ces technologies aux projets progressistes est encore à l’essai. A ce propos, un travail de pionnier est en cours dans certains cercles progressistes aux Etats-Unis. Ensuite, l’accès à ces technologies suppose un cadre général de création de richesse qui se réaliserait au travers d’un projet impliquant plusieurs classes sociales. Dans la même perspective, l’accès à ces technologies et leur utilisation populaire vont être remis en question par d’autres classes sociales. L’éducation et l’apprentissage relatifs à l’utilisation et à l’entretien de ces technologies, l’infrastructure nécessaire à leur fonctionnement, exigeront beaucoup de temps et d’argent. Plus précisément, en Afrique du Sud, le taux de chômage évalué à

35 %,  ne peut être résorbé en si peu de temps malgré le recours aux technologies les plus avancées. Encore une fois, il est important de garder la perspective stratégique d’une transition à long terme vers le socialisme.

 

Nous avons délibérément souligné les implications stratégiques et le sens des réflexions de Samir Amin sur les leçons à tirer des projets progressistes du XXe siècle. Quelle est la pertinence de ses conclusions pour nous, révolutionnaires sud-africains ? Peuvent-elles nous aider dans la compréhension de nos tentatives  de construction du socialisme? Nous sont-elles d’une quelconque utilité dans la révision de notre propre projet?

II. L’Afrique du sud est-elle le maillon faible de l’impérialisme?

Après avoir défini la dimension anti-capitaliste des révolutions populaires du Tiers Monde, nous pourrions formuler la question suivante: l’Afrique du Sud est-elle le maillon faible de l’impérialisme? Pour qu’un pays ou une société soit considéré comme tel, il doit faire preuve des caractéristiques qui révèlent l’aptitude des classes populaires à relever le défi de la polarisation ainsi que leur capacité à supporter une pareille concurrence. Cela implique qu’il y ait, au-delà du potentiel des classes populaires, une possibilité de victoire. Nous croyons que tel est le cas en Afrique du Sud. En guise d’illustration, examinons le contraste existant entre l’Afrique du Sud et les autres pays du Tiers Monde. 

III. L’Afrique du Sud et les mouvements progressistes du tiers monde

L’Afrique du Sud partage avec le reste du Tiers Monde la violence du système capitaliste. Plus de 35% de la population économiquement active est sans emploi.  Ce pays connaît aussi une profonde pauvreté tandis que le taux d’analphabétisme y dépasse les 50%. Le triomphe de la démocratie sud-africaine, en 1994, était l’unique victoire de la gauche enregistrée dans le Tiers Monde au cours de ces dernières années. Si l’on prend en compte les réalisations de la lutte contre l’apartheid, l’Afrique du Sud occupe une position particulière dans la géopolitique mondiale. Cette particularité lui donne une marge de manœuvre sans précédent,  jamais connue, ni au Chili ni au Nicaragua. Mais nous devrions nous méfier des illusions qu’une telle situation pourrait  engendrer,  concernant les réalisations éventuelles.

 

Etant donné que la stratégie de l’ANC, pour une révolution démocratique nationale, a mis l’accent sur la dimension sociale de la libération, en particulier exprimée dans la charte de la liberté populaire, l’accession de ce parti au pouvoir a eu la démocratisation pour principal facteur.  Cette dernière a été à l’origine de plusieurs dispositions sociales progressistes. Au cours des sept dernières années, l’Afrique du Sud a vu se consolider la démocratie représentative, notamment au travers des institutions suivantes: la représentation démocratique avec un porte-parole, dans le cas d’une opposition de droite, un pouvoir judiciaire indépendant, une cour constitutionnelle active et effective, différentes commissions constitutionnelles concernant le genre, les finances, les droits de l’homme, tout cela dans le but de renforcer la démocratie et la culture du droit. Ces mécanismes démocratiques sont en eux-mêmes une condition nécessaire mais non suffisante pour la démocratie. Les forces populaires utilisent aussi cette procédure afin de maintenir le contrôle sur le gouvernement et de soutenir une perspective de changement radical à long terme. De ce point de vue, le projet sud-africain repose depuis le début sur de vraies fondations qui constituent la défense populaire. L’Europe de l’Est et le “socialisme” en vigueur n’y ont pas prêté attention. Cela vaut également pour les réformes entreprises et les menaces qui pèsent sur  le socialisme à Cuba, en Chine et au Vietnam.

         

Le développement relatif de l’économie sud-africaine est un autre trait qui  renforce l’idée selon laquelle l’Afrique du Sud est le maillon faible de l’impérialisme. Alors que l’économie industriel­le était historiquement basée sur l’exploitation minière, un important secteur manufacturier, efficace et globalement compétitif, s’est développé. Il contribue actuellement, plus que l’exploitation minière, au produit interne. L’Afrique du Sud dispose, malgré la discrimination raciale, de cadres bien formés. Etant donné la pénurie d’ouvriers hautement qualifiés, des dispositions politiques sont prises à cet effet.  Même si ce pays est considéré comme fondamentalement anti-capitaliste ou comme une partie de la longue transition vers le socialisme, à moyen terme, toutes les possibilités y sont réunies pour consolider le changement.

 

Le développement relatif  de l’économie sud-africaine offre des perspectives originales de changement qui n’ont eu d’égales qu’au Chili. La plus-value produite par les classes urbaines devrait servir de moteur de transformation des zones rurales.  Pour ce faire, le gouvernement démocratique doit acquérir la cohérence stratégique nécessaire. Les défis du changement, comme il n’y a pas beaucoup de perspectives de création d’emplois dans les centres urbains, vont nous contraindre sans cesse à nous orienter vers le développement rural. Nous n’avons pas encore entamé toutes les réformes foncières qui s’imposent, mais la réforme agraire apparaît de plus en plus comme la voie à suivre. Il reste cependant encore beaucoup à faire.

 

L’Afrique du Sud doit  paradoxalement refléter le lien entre les pays développés et le Tiers Monde. En effet, le modèle de consommation de la minorité blanche, de la classe moyenne noire et de l’élite est semblable à celui des classes correspondantes du Nord. Cette référence au Nord n’est pas totalement inutile. C’est précisément cette relation qui a inspiré les traditions de luttes ouvrières et syndicales des partis politiques y compris le Parti communiste sud-africain (SACP). Depuis sa création, ce dernier (SACP) est apparu comme un acteur redoutable de la vie politique. Le développement relatif de l’économie sud-africaine a aussi des implications culturelles.

 

D’aucuns seraient tentés de voir en l’Afrique du Sud un médiateur éventuel entre le Nord et le Sud. Ce serait une dangereuse illusion, car ce pays fait partie intégrante du Sud. Toutefois,  cette relation implique bien des possibilités positives. De par sa relation avec le Nord, en particulier avec la Grande Bretagne et l’Europe, la classe ouvrière sud-africaine a été à même de remporter certaines victoires qui l’ont placée dans une relative position de force malgré l’apartheid. Il y a un système de retraites, fait exceptionnel dans le Tiers Monde. Par conséquent, une quantité importante de richesses, évaluée à des milliards de rands, appartient objectivement aux ouvriers. Le problème majeur consiste à transformer cette ressource objective en capacité subjective utilisable pour renforcer une logique d’accumulation alternative.     

 

L’Afrique du Sud s’est aussi inspirée de l’expérience européenne du corporatisme. Durant les dernières années de l’apartheid, le mouvement syndical s’est battu pour l’instauration d’institutions de dialogue social, inspirées des mouvements démocratiques et sociaux scandinaves. Mais l’instauration de ces institutions n’a pas abouti à l’élaboration d’un consensus subordonnant tout au gré de l’évolution du capital. En effet, certains analystes avaient insisté pour que ces institutions soient placées dans un contexte stratégique anti-capitaliste. Du point de vue conceptuel, ces institutions sont différentes des institutions européennes. Leur composition prend en compte notre situation de pays de la  périphérie et, en plus du capital, facilite la participation des acteurs sociaux, le travail et les contacts avec le gouvernement, la représentation des organisations communautaires, des ONG et des mouvements paysans. En outre, la chambre des communautés lutte pour accroître son influence. Dans le même temps, la structure corporatiste n’a pas reçu le même poids social qu’en Scandinavie. L’expérience de ces sept dernières années a été compliquée simultanément par les tentatives d’éducation au corporatisme et l’affirmation du rôle sans ambiguïté du gouvernement démocratique.

 

En effet, il est question de savoir dans quelle mesure ces institutions sont appropriées au contexte d’une révolution populaire naissante dans le Tiers Monde ? L’organisation des principales forces sociales devrait être la préoccupation essentielle du mouvement démocratique national à cause de l’importance avérée de leur consultation. Peut-on organiser et consulter en même temps? Il est important d’écouter d’abord le point de vue des différentes forces sociales depuis la base, car le corporatisme fait du mouvement une caisse de résonance. Les structures corporatistes ont contribué à ouvrir une brèche dans l’industrie automobile, à transformer une industrie en crise depuis cinq ans en une entreprise performante.  Nous voudrions développer avec succès beaucoup d’initiatives avant d’en dresser le bilan.

 

La relation Nord–Sud a renforcé la conscience et la sensibilité des progressistes et des critiques de notre société pour débattre et réformer les stratégies du Nord. Actuellement, la confédération syndicale dirigeante, le COSATU, bat campagne pour une révision du système national de santé. Si cela réussissait, ce serait un gain important pour toute la classe ouvrière, dans la mesure où cette initiative entend concentrer toutes les dépenses relatives à la santé dans un seul système d’assurance. A ce propos, nous avançons, en nous inspirant des meilleurs aspects du système européen.  

 

Dans la même perspective, une révision de notre système de sécurité sociale est en cours de réalisation, notamment de la part d’une coalition des forces sociales. Dans le passé, ce système s’est occupé principalement des personnes âgées, des malades, des mères célibataires et des ouvriers durant leurs six premiers mois du chômage. Mais il est totalement inadapté à un contexte social comptant plus de 35% de chômeurs. Les organisations telles que l’ANC, le SACP, le COSATU, la coalition des ONG et toutes les églises soutiennent l’instauration d’un revenu inconditionnel de solidarité pour tout citoyen. Bien sûr, cette subvention serait de loin inférieure au revenu d’un ouvrier dans les pays développés.

 

Récemment, à l’initiative du ministre de Travail, Tito Mboweni, le gouvernement a envisagé la réduction du temps de travail hebdomadaire comme une façon de créer de l’emploi. Une semaine de travail raccourcie, comme cela a été conçu au départ, impliquerait aussi une diminution de revenus pour les ouvriers. Mais personne n’a encore pris en considération cette idée et ses implications. Toutefois, elle révèle la volonté des mouvements populaires sud-africains de s’inspirer des traditions de gauche de la classe ouvrière du Nord. Ces réformes représentent, dans notre contexte, un changement révolutionnaire, dans la mesure où elles transforment fondamentalement la vie des populations. Ce caractère révolutionnaire se trouve renforcé par la coïncidence entre les propositions progressistes et les exigences populaires dans le Tiers Monde.  

 

L’alliance tripartite entre l’ANC, le COSATU et le SACP est le gage que l’Afrique du Sud est le maillon faible de l’impérialisme. Il convient de noter que cette alliance a survécu pendant plus de 80 ans. Elle est la seule instance où, en dehors du Vietnam, un parti communiste a réussi à articuler l’orientation internationale du parti, le nationalisme et sa volonté de radicalisation. Elle a étendu la culture marxiste et ses méthodes d’analyse à tout le mouvement de libération.  Comme l’atteste l’histoire en cours, les trois tendances au coeur des révolutions, dans le Tiers Monde, sont présentes dans cette alliance. Il s’agit du paradigme combinant le conflit avec la collaboration qui a caractérisé l’alliance politique au cours de ces 10 dernières années. En raison de notre histoire et de son enracinement populaire, cette alliance constitue le socle et la garantie d’une “reconstruction populaire nationale”.

IV. Les obstacles au fléchissement du maillon faible

Il serait totalement erroné de croire que ce projet va de  soi, c’est-à-dire réalisable sans la moindre difficulté. Nous en avons déjà décrit les traits essentiels. Il y a de vrais obstacles au sein du mouvement révolutionnaire et en dehors de celui-ci. Principalement, le fait que les droits acquis  vont être remis en cause par les mesures proposées. Une classe dirigeante raciste, qui a profité de la discrimination raciale, n’est pas disposée à collaborer sans résistance à la mise en place des nouvelles structures. 

 

Ce dilemme est d’autant plus profond si nous considérons les classes urbaines comme l’avant-garde, la tête de tout le reste. Notre structure économique, semi-développée, est relativement faible en termes de compétitivité globale et de productivité. En outre, il serait nécessaire de recomposer la base des classes sociales pour l’accumulation, sans perturber le caractère productif de l’économie. Ce type de changement aurait besoin de la synergie et  de la collaboration entre l’Etat et le secteur privé.  A la lumière de notre passé racial, quelle probabilité y a t-il de résoudre positivement ces questions ? Nous devrions trouver des voies pour encourager la collaboration entre l’Etat démocratique et le grand capital.

 

En formulant ces questions, nous sommes conscient de la complexité de notre voie de développement. Celle-ci est l’une de nos grandes faiblesses. Il y a eu beaucoup de capitaux étrangers dans notre pays au siècle dernier. Ce facteur international n’a pas empêché la formation d’un important capital national. C’est notre manière de gérer le capital international qu’il faudrait examiner, car cela n’a jamais  été abordé avec la rigueur nécessaire. Nous avons été stricts à propos des lois relatives au marché du travail. Nous nous sommes montrés encore plus fermes dans notre gestion du capital domestique, ainsi que le prouve notre volonté de nationaliser les droits d’exploitation minière. Mais ces faits relèvent-ils d’une disposition particulière, spontanée ou bien sont-ils la conséquence d’une action planifiée ?

 

Il y a aussi de sérieux problèmes au sein des forces du changement. Il existe une tension fondamentale entre l’objectif officiel de l’alliance – l’option pour la classe ouvrière – et la manière dont le gouvernement dirigé par l’ANC mène à terme cet idéal. Ironiquement, ce sont les groupes qui devraient représenter les intérêts des classes travailleuses au sein de l’alliance, comme par exemple le COSATU et le SACP qui régulièrement  rencontrent de grosses difficultés face à la politique gouverne­mentale de l’ANC.

 

Nous pensons qu’il s’agit d’une transition non théorisée.  L’ANC, comme tous les vrais mouvements de libération nationale du vingtième siècle, a aussi été affectée par l’effondrement du socialisme en Europe de l’Est. Contrairement à ses alliés communistes, elle n’ a pas engagé de débats publics et ouverts sur les effets de ces bouleversements. Il est important d’insister sur le caractère public du débat,  car malgré l’absence de celui-ci, il se dégage une nette orientation concernant la pratique quotidienne de l’ANC. Fondamentalement, il s’agit d’une orientation progressiste avec un penchant remarquable pour les pauvres.  Le danger consiste cependant en ce que cette orientation ne résulte pas d’une large participation populaire. En conséquence, en tant que membres de l’ANC, nous avons été hésitants dans notre action face à la structure de classes caractéristique de la société que nous construisons, en dépit de  notre option pour les pauvres.

 

Il convient de soulever ces questions parce que l’option pour les pauvres ne signifie pas nécessairement que ceux-ci fassent partie intégrante de la classe dirigeante. De surcroît, en même temps que nous préservons l’option du mouvement  pour les pauvres aujourd’hui, il convient de nous interroger sur la relation entre cette option et la préférence pour la classe ouvrière.  D’importants secteurs de la classe ouvrière ne comptent pas parmi les plus pauvres et jouissent de certains avantages face aux plus pauvres, notamment une structure d’organisation, l’idéologie et la tradition ouvrière de lutte des classes, qui rendent la classe ouvrière capable de diriger la société. En soulevant ces questions, nous avons pleinement conscience qu’il y a eu trois grandes conférences de l’ANC depuis sa légalisation en 1990. Malgré cela et des nombreuses discussions qui en ont découlé, il n’y a pas eu de débat sérieux au sein de l’ANC concernant les conséquences de la chute du socialisme en Europe de l’Est.

 

Il y a des questions difficiles que nous devons affronter, en particulier en tant que communistes et membres de l’ANC. L’engagement et la coopération, pendant plus de 80 ans, entre les communistes et l’ANC, avaient pour objectif de donner et de maintenir une orientation de classe à l’ANC. Si nous interprétons les révolutions survenues dans le Tiers Monde comme ne visant pas la création immédiate d’une société régie par  la classe ouvrière, - le socialisme-, mais comme préoccupées par l’idée d’une reconstruction populaire dans laquelle les tendances capitaliste, étatiste et socialiste coopèrent, quelles sont donc les implications d’une telle perspective pour l’ANC? Cela signifie t-il que ce parti devrait abandonner son option pour la classe ouvrière au profit de trois tendances évoquées? Ceci serait-il objectivement en cours de réalisation? Y a t-il, en conséquence,  une désertion des forces ouvrières au profit des autres classes?  Est-il possible de continuer à insister sur l’option de l’ANC pour la classe ouvrière en même temps que  l’on adapte librement les autres tendances? La dimension anti-capitaliste de cette révolution ne s’inspire t-elle pas et ne tire t-elle pas sa substance de l’option initiale pour la classe ouvrière? Celle-ci n’est-elle pas  le gage que ces luttes doivent devenir partie intégrante de la longue transition vers le socialisme? Nous croyons qu’une reconstruction populaire totalement responsable doit être mise en place et, pour ce faire, les mouvements du Tiers Monde ayant la classe ouvrière comme option sont la voie la plus appropriée. 

 

Un autre défi à relever concerne l’articulation de la problématique des classes et la question nationale durant la révolution sud-africaine. Le parti communiste sud-africain (SACP), s’inspirant de son patrimoine africain, était à même d’étendre la politique marxiste à tout le mouvement de libération. Contrairement à la forme de contestation inspirée du cadre eurocentrique, les questions fondamentales sont abordées dans une ambiance conviviale, essentiellement informelle. Dans un tel contexte, la confiance reste le mot d’ordre. Dans le cadre néolibéral actuel, il convient de se demander si la confiance, à la base de l’hégémonie des idées de la classe ouvrière dans l’ANC, est encore possible. Une chose est évidente: sans la restauration de cette confiance, il n’y aura pas de reconstruction populaire sinon une comprado­risation.

 

En guise de conclusion, l’Afrique du Sud apparaît comme le maillon faible de l’impérialisme. Il s’agit d’une conséquence du mouvement de masse développé par le peuple sud-africain dans sa lutte contre l’apartheid. Ce mouvement, au travers des grands problèmes sociaux et eu égard à son intransigeance traditionnelle, catalyse la quête d’alternatives radicales et durables pour le Tiers Monde. Néanmoins pour réussir un tel projet, il doit affronter des défis fondamentaux dont une révision radicale de la nature même de la révolution.                                                      

 

Traduction de l’anglais: Albert Kasanda Lumembu

Bibliographie

Amin S, (1990), The Social Movements in the Periphery: An End to National Liberation? dans Transforming the Revolution, Amin, S., Arrighi, G., Frank, G, Wallerstein, I., (éds), Monthly Review, New York.

Zita, L., (1993), Beyond the Social Contract, African Communist, n° 134, Johannesburg.

 

 

 

 

                

 

                                                                 



[1]              Langa Zita est parlementaire de l’African National Congress (ANC) et membre du Comité central du Parti communiste sud-africain (SACP). 

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