Nouveau partenariat ou nouvelle phase de l'ajustement structurel

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Bernard FOUNOU

Le NEPAD déclare "qu'une dimension essentielle de la responsabilité que les Africains prennent pour la destinée du continent est le besoin de négocier de nouvelles relations avec leurs partenaires du développement".

 

La coopération entre un groupe de pays développés et un groupe de pays sous développés doit être jugée d'après la nature de leurs objectifs et les mécanismes de fonctionnement. Les objectifs peuvent s'inscrire dans la gestion du développement inégal ou, au contraire, le remettre en question. Dans le premier cas, les mécanismes sont asymétriques. Dans le second, ils deviennent progressivement symétriques ; il se crée alors des relations d'ajustement mutuel. Comme le NEPAD a pour ambition de rattraper les pays développés, il devrait négocier avec les pays de l'OCDE une coopération conduisant à la coopération symétrique. Que demande en réalité le NEPAD ? Dispose-t-il d'une structure de négociation ? Quelle est la réponse des pays de l'OCDE ?

 

1. Les demandes du NEPAD

 

Le Comité exécutif (ou directeur) du NEPAD a établi la liste des questions à négocier avec ses partenaires des pays développés et les institutions multilatérales. [1] Elles couvrent principalement les domaines suivants:

 

-          l'institutionnalisation des mécanismes de la prévention et de la gestion des conflits en Afrique. Une paix juste est en fait nécessaire, non seulement à l'investissement, mais à la civilisation.

-          le financement public du programme. Le Comité demande que l'initiative de la réduction de la dette appliquée aux PPTE soit étendue aux pays à revenus intermédiaires ; d'inverser la tendance à la diminution de l'aide publique au développement (l'aide venant en complément de la réduction de la dette pour lutter contre la pauvreté) ; et de prendre des engagements concrets dans le cadre de stratégies internationales dans les domaines de l'éducation et de la santé ; de soutenir les réformes des institutions financières multilatérales pour mieux satisfaire et mieux prendre en compte les problèmes économiques africains.

-          le commerce international. Le Comité demande l'ouverture des marchés des pays développés. par des initiatives bilatérales et multilatérales dans le cadre de l'OMC, et la préférence aux produits africains pour une longue durée. Il demande par ailleurs l'application aux produits exportés vers l'Afrique des normes internes à l'OCDE.

-          l'incitation à l'investissement direct privé étranger. Il demande aux pays industriels de créer des systèmes d'assurance qui diminuent les primes de risques, de s'assurer que la Banque mondiale et d'autres institutions de financement de développement participent comme investisseurs à des projets d'infrastructures clés, afin de faciliter et de sécuriser le secteur privé.

-          l'assistance technique. Le Comité demande une assistance technique afin d'accélérer la mise en œuvre du programme d'action pour renforcer les capacités de planification, de gestion, de comptabilité et d'auditing; et la construction d'infrastructures de gestion.

 

Ce que le NEPAD se propose donc de demander à ses partenaires, s'inscrit dans la coopération asymétrique, puisqu'à aucun moment les problèmes du co-développement et du soutien à la construction de capitalismes centraux en Afrique ne sont soulevés. N'adhère-t-il pas totalement à la mondialisation néolibérale en se soumettant au cadre de l'OMC, alors que pratiquement toutes les études montrent que l'Afrique n'est pas suffisamment compétitive pour en tirer avantage ? Sous la pression de mouvements sociaux agissant à l'échelle mondiale, le NEPAD propose une dérogation pour certains produits pharmaceutiques et exprime son intention de demander aux pays développés, non seulement de combattre la corruption pratiquée par leurs multilatérales, les banques et parfois par eux-mêmes, mais de s'engager à retourner l'argent en Afrique. Ils ne s'engagent cependant pas à combattre la corruption sur place.

 

2. L'organisation du NEPAD

 

Pour mettre en œuvre son programme, le NEPAD s'appuie sur quatre organes : le sommet des chefs d'États et de gouvernements de l'Union africaine, le Comité exécutif des 15 chefs d'États, le Comité de suivi des cinq pays fondateurs et le Secrétariat. Le Comité Exécutif a pour fonction d'identifier les questions stratégiques, de mettre en place les mécanismes de suivi des objectifs fixés par accords mutuels, de suivre l'exécution des décisions, d'examiner l'état d'exécution des programmes et de proposer les aménagements utiles. Remarquons que le NEPAD ne dispose pas d'organe mandaté pour négocier quoi que ce soit. Le Comité donne l'impression de ne pas bien fonctionner. Les Forums sont, dans l'ensemble, mal préparés.

 

Le NEPAD est très confus sur les problèmes de l'intégration économique et du panafricanisme. Il combine l’intégration des marchés avec la régionalisation de projets, sans jamais préconiser la formation de sociétés transnationales et multiétatiques africaines dans des domaines où les investissements sont lourds et la rentabilité directe faible, tels que les infrastructures de transport, de production et de transport de l’énergie électrique, des télécommunications, de santé publique, de protection de l’environnement, de construction des capacités de recherche, etc. Nulle part il n’est question de régionaliser pour bâtir un espace d’industrialisation protégé. Par contre, il est question d’institutionnaliser la participation du G7 aux grandes décisions. Au Sommet d’Abuja tenu en octobre 2001, les chefs d’État ont discuté d’une proposition de l’Union Européenne de disposer d’une représentation permanente au sein du nouvel organisme.[2] A la Conférence de Dakar sur le financement du NEPAD, les investisseurs, pour l'essentiel les STN, ont décidé "d'instituer une structure de coordination internationale afin de mieux collaborer avec le Comité directeur du NEPAD et de promouvoir d'autres actions en faveur de cette importante initiative"[3]. Dans ces conditions déclarer, comme le fait le NEPAD, que les « dirigeants africains envisagent de négocier les termes plus favorables dans des cadres multilatéraux au sein de l’OMC », ne renvoie à aucune politique de construction de rapports de forces équilibrés. D’autant qu’aucune allusion n’est faite à la nécessaire reconstitution de la solidarité sud-sud et plus particulièrement afro-asiatique. Sans cette solidarité, l’exception africaine servira toujours à empêcher la formation d’un front sud[4].

 

 

3. La position des pays de l'OCDE

 

La position de l’OCDE qui reflète largement les points de vue des États-Unis, a en fait précédé l'adoption du NEPAD et l'a inspiré en partie. Elle a été définie dans son rapport sur la coopération.[5] Selon ce rapport, le 21ème siècle sera marqué par une nouvelle coopération d’où sera bannie l'ingérence unilatérale de l’époque coloniale et post coloniale ; c'est le concept clé du Partenariat. Mais au lieu de réduire les contraintes de la conditionnalité de la période de l'ajustement structurel, l'OCDE les renforce et propose en réalité un cadre qui permet aux États membres une ingérence qui va au delà de l'économie et même du social pour engober le politique. En effet l'une des conditions essentielle est que l'État établisse des rapports de partenariat avec la société civile, le secteur privé, les ONG et bien entendu les pays de l'OCDE qui ont tous le droit de participer à égalité à la définition des besoins du développement et à la mise en œuvre des programmes[6]. L'OCDE ne conçoit pas d'autre type de coopération que celle de la gestion du développement inégal. D'après ce rapport le NEPAD n'est pas qualifié pour négocier puisqu'il ne peut pas imposer les conditions de l'OCDE à ses membres. De plus dans le cadre de l'OMC, seules les zones de libre échange et les marchés communs sont reconnus. Or, les pays de l'OCDE ne forment pas une zone d'intégration économique, ceux du NEPAD non plus. Par conséquent un partenariat de type UE – ACP s'avère impossible. Il ne reste donc que la tenue de forums, où se rencontrent les acteurs économiques principaux, les institutions financières internationales, les banques privées, les STN, le secteur privé et les États africains.

Les chefs d'État africains donnent l'impression de concevoir leurs rapports avec les pays de l'OCDE dans le cadre interétatique alors que les règles du jeu actuel privilégient les relations entre les entreprises. Le problème est que, en dehors de l'État, il n'y a pas tellement d'entreprises de taille respectable, ni dans le secteur bancaire, ni dans celui des industries ou des transports et que la privatisation ne règle pas le problème de la faiblesse structurelle de la bourgeoisie locale. Une des fonctions de ces forums est donc de faire croire que les peuples africains se sont appropriés la mondialisation néolibérale. 

 

Au total le terme nouveau partenariat du NEPAD n'est pas différent de celui de l'OCDE qui se situe dans la continuité du pacte colonial. Si une critique systématique et une mobilisation sociale conséquente ne se développent pas, le NEPAD sera un PAS actualisé.

Conclusion

Nous avons fait une lecture critique du NEPAD sans être toujours convaincu que l'exercice en vaut la peine. C'est le paradigme moderniste du développement, ou plutôt de la croissance par étapes, qui inspire sa perspective. Ce courant de pensée attribue en général aux mécanismes du marché et à la concurrence entre facteurs et entreprises, le rôle principal dans l'évolution des productivités et des techniques, lesquelles produisent, sans intervention de l'État, une répartition optimale du revenu et le plein emploi. Il est parfaitement incapable d'intégrer la dimension sociale. C'est sans doute là l’une des explications de son absence dans le texte. Le cadre théorique qui avait été conçu pour des pays autocentrés est étendu aujourd'hui au monde entier par le néolibéralisme qui prétend que le libre-échange et la libre circulation des capitaux – mais pas celle des êtres humains - valident leurs hypothèses à l'échelle globale. En apparence, le NEPAD n'adhère pas à l'intégrisme néolibéral. Ses défenseurs sont conscients de l'inégalité des participants aux marchés. Mais ils l'attribuent principalement aux différences de niveaux d'infrastructure et d'éducation. Les pays les moins favorisés, en l'occurrence les Africains, doivent en priorité chercher à combler cet écart. C'est à partir de ce diagnostic et de cette stratégie que les contradictions se multiplient. Le NEPAD propose de mettre la priorité sur des secteurs qui ne se prêtent pas aux lois de la rentabilité capitaliste et, en même temps, de les faire financer par des STN qui obéissent dans leurs activités aux lois du profit et de la géopolitique à l'échelle planétaire. Dans ces conditions il n'est pas étonnant que le NEPAD construise avec l'OCDE un partenariat en trompe l'œil, qui n'est qu'une version indigénisée de la gestion du surendettement.


 



[1]              www.nepad.org. Establishing a new relationship with industrialized countries and multilateral organizations.

[2]              Le Soleil, Dakar 24/10/01.

[3]              Le Soleil, 17/04/02.

[4]              Le Temps, Genève 18/11/01. Le chef de la délégation suisse à La Conférence  ministérielle de l’OMC déclare concernant les négociations sur la propriété intellectuelle : « Je vais personnellement à la rencontre des délégués africains et je leur explique le bien fondé de notre position. La difficulté est qu’individuellement ils nous soutiennent mais ils changent d’avis dans leur groupe. »

[5]              OCDE, Development cooperation, fev 2000, ch. 5: "Partnership and cooperation", internet.

[6]              L'Union européenne a aligné sa position sur celle de l'OCDE depuis Cotonou I (2000) et son message politique est clair : l'appui extérieur s'adresse "aux partenaires ACP disposés à s'aider eux mêmes". Officiellement l'UE fonde son nouveau partenariat sur la performance. Karin de Jong pense qu'il doit aider les gouvernements à se rapprocher de leurs concitoyens pour qu'ils exercent des pressions afin d'améliorer la gestion des affaires publiques, l'allocation de ressources et l'obligation de rendre compte (Jean Bossuyt, Karin de Jong. Note sur la gestion politique de développement, n° 8, 1997. Les critères de performance dans la future coopération ACP UE, p.1).

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