L’intégration régionale en Afrique Australe

TPL_IN
TPL_ON
Hits: 3479

Hein MARAIS

 

 

I. Introduction

Le monde a changé de fond en comble au cours du dernier quart du vingtième siècle. Les trois modèles de développement qui caractérisaient l’économie mondiale depuis les années 1940 ont disparu. Il s’agissait de l’Etat providence, pour les pays occidentaux[1], du système soviétique, pour le bloc de l’Est et du développementalisme, pour les pays du Tiers Monde. Ce système à trois pôles a été remplacé par un modèle unipolaire caractérisé par une domination sans précédent de l’économie de marché, la dispersion des processus de production à travers le monde et la prééminence du capital financier. Il existe aujourd’hui, du point de vue économique et culturel, plus d'uniformité que jamais. Cette tendance est généralement évoquée sous le terme de mondialisation.

 

Le processus homogénéisant de globalisation a déstructuré les systèmes économiques en les détournant de leurs fonctions sociales et de responsabilités, assumées durant la dernière moitié du siècle. L’Etat se soumet aux prérogatives du capital en même temps qu’il réoriente les ressources allouées au développement ou au bien-être. Les mécanismes des marchés financiers, la délocalisation des compagnies transnationales (TNC) à la recherche de profit maximal et l’action des institutions internationales comme, par exemple, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l'Organisation mondiale du commerce (OMC) régissent, à la place de l’Etat, le destin des économies particulières. La souveraineté et l’autorité de ce dernier ont été profondément érodées. D’un côté,  il a perdu sa capacité de concevoir et de mettre en pratique des projets de développement qui répondent aux besoins locaux. De l’autre, il n’est plus à même de défendre l’industrie locale contre l’invasion étrangère ni de réguler le flux des capitaux. Ses attributions ont été reconfigurées de façon à faciliter la restructuration de l’économie et à mater les revendications citoyennes.

 

Des changements profonds et irréversibles ont mis en branle le système mondial. Celui-ci se présente brièvement de la manière suivante :

- La chute du système à trois pôles (tripolar)[2] en vigueur après la seconde guerre mondiale et son remplacement par un modèle à pôle unique.

- L’omniprésence et la domination du capitalisme, en particulier dans sa version néolibérale.

- La mobilité croissante et le renforcement de l’emprise des entreprises transnationales au travers des stratégies d’ajustement au niveau national, régional et international.

- La prédominance du capital financier, de plus en plus mobile, décentré et transnational grâce aux nouvelles technologies de l’information et aux changements intervenus en faveur du libre-échange.

- L’expansion générale de la production des entreprises transnationales géographiquement situées (dominée par les TNC) et le fait qu’une grande partie du commerce international se fasse aujourd’hui au travers de firmes multinationales.

- La domination des pays industrialisés dans le secteur militaire, des médias et des moyens de  communication. Il en est de même de l’accès aux ressources naturelles et de l'utilisation des  nouvelles technologies.

- La mainmise des Etats-Unis (parfois contestée) sur les importan­tes institutions supranationales, comme par exemple l’ONU, la Banque mondiale, l’OMC et le FMI.

- L'échec à programmer et à mettre sur pied, au niveau régional et international, de nouvelles formes de souveraineté, d’organisation sociale et politique.

- L'exclusion persistante du continent africain (essentiellement l'Afrique subsaharienne, à l’exception du Nigeria, de l'Ile Maurice et de l'Afrique du Sud) du processus d'industrialisation compétitive.

 

Le présupposé fondamental et illusoire consiste en ceci que les changements en cours conduisent le monde vers une prospérité globale sans précédent, dans la mesure où l’économie est "rationalisée", c’est-à-dire ajustée à la loi du libre-échange. La clef du succès réside dans la soumission aux règles du Consensus de Washington (Washington Consensus). Les pays qui se conforment à ces diktats verront croître leur volume de commerce et d’investissements au niveau mondial et seront, par la suite, des partenaires plus ou moins égaux dans une économie globale intégrée.

 

En fait, la vie de la majorité de la population du monde est une triste réalité. Les inégalités entre les pays et les régions, voire même à l’intérieur de ceux-ci, augmentent à un rythme soutenu. En 1960, les 20% les plus riches de la planète gagnaient 30 fois le revenu des 20% les plus pauvres. En 30 ans, ce rapport est passé à 61 fois et, en 1997, les 5% les plus riches empochaient 78 fois le revenu des 5% les plus pauvres. En 1994, 1,3 milliards de personnes (dont 70% sont les femmes) avaient un revenu journalier inférieur à un dollar tandis que le nombre des sans logis, des sous-alimentés et des appauvris a fortement augmenté. Selon l'institut Worldwatch : « à ce rythme, la moitié de l'humanité risque d’être condamnée à la pauvreté absolue, probablement entre 2050 et 2075 »[3].

 

Les maladies que l’on pouvait prévenir, comme par exemple, la rougeole, le choléra, la méningite, le kwashiorkor et la diarrhée resurgissent avec plus de vigueur que jamais dans les régions où, il y a deux décennies, elles étaient presque éradiquées.[4] D’autre part, la destruction de l’environnement se poursuit à un rythme affolant et produit des effets qui débordent les frontières nationales. Les inégalités sont également présentes dans les pays riches qui ont chacun leurs défavorisés qui, de fait, sont l’équivalent du « Tiers Monde ». Aux Etats-Unis, par exemple, le ratio entre le salaire d’un ouvrier et celui d’un haut dirigeant d’entreprise était de l’ordre de 1/41 en 1975. En 20 ans, ce rapport est passé à une échelle de 1/189.[5] Les émeutes de la faim et les pillages défraient la chronique sociale de même que l’instabilité politique qu’ils suscitent dans la plupart des pays en voie de développement. Ils sont souvent violemment réprimés tandis que beaucoup de citoyens, désespérés, cherchent refuge dans des idéologies et des réseaux constitués par la religion, l’appartenance ethnique ou le nationalisme.

 

La liste des traits caractérisant le déclin et la pauvreté du nouvel ordre est longue. C’est probablement en Afrique qu’elle se concrétise de façon la plus dramatique, - en particulier en Afrique australe, y compris l’Afrique du Sud. La plupart de ces pays ont cru trouver le salut dans l’ajustement de leurs systèmes économiques aux orientations desquelles ils espéraient l’équilibre et la prospérité. Dans certains cas, ces décisions ont été imposées, tandis que dans d’autres, comme par exemple en Afrique du Sud, elles furent introduites volontairement. Du point de vue macro-économique, les résultats de ces ajustements ont été modestes et irréguliers. Les taux d'inflation et les déficits des Etats se sont stabilisés ou ont diminué. Dans certains cas, le taux de croissance s’est amélioré. Mais en général, les indicateurs sociaux se sont détériorés: les inégalités, le chômage, la mortalité infantile, les maladies graves et la désarticulation sociale se sont approfon­dies.[6]

 

Cette réflexion prend comme point de départ la reconnaissance du fait que, dans le système mondial actuel, il y a peu d’espoir d’inverser ou de réduire la tendance croissante de la pauvreté, les inégalités et la perte des attributions de l’Etat nation. En effet, l’ajustement aux lois du marché a souvent été présenté aux pays en voie de développement comme leur unique planche de salut. Il leur est promis, en guise de récompense à leur obéissance, une grande compétitivité économique et d’importantes subventions. La constitution des blocs économiques régionaux est présentée comme l’un des moyens efficaces pour décrocher les avantages économiques escomptés. La mise sur pied de la régionalisation est considérée, en Afrique australe, comme la clé indispensable pour débloquer le potentiel régional de croissance et de prospérité. Cette approche est défendue par les champions du libre-échange et aussi par leurs critiques (des défenseurs d’un développement inspiré de Bandung aux conceptions post-keynésiennes du renouveau).

 

 Nous voudrions, au travers de ces lignes, remettre ces prétentions en question, notamment en examinant l'intégration régionale en cours en Afrique australe. Tout d’abord, nous présenterons une interprétation du système mondial et du processus actuel de mondialisation. Ensuite, nous analyserons la place de l’Afrique, en particulier de l’Afrique australe, dans ce système, - une analyse qui servira de base à l’évaluation du processus d’intégration sous-régionale en cours. Ce faisant, nous analysons également le rôle de l’Afrique du Sud dans la région et les voies de la croissance adoptées par ce pays. Nous terminerons par l’analyse de quelques défis concernant l’amélioration des droits sociaux et la satisfaction des besoins des citoyens de l’Afrique australe.

II. Le décryptage de la mondialisation

Malgré l'émergence d’organisations régionales dans le Tiers Monde depuis 1945, les projets post-coloniaux inspirés de la Conférence de Bandung[7] sont restés essentiellement des programmes de type national, articulés autour d’une notion de développement privilégiant la capacité d’action de la bourgeoisie nationale et de l’Etat[8]. La division idéologique et politique du monde durant la guerre froide a permis aux pays en voie de développement d’avoir une certaine latitude dans leur recherche d’un modèle alternatif de développement. C’est dans ce contexte qu’est apparue la première vague des pays nouvellement industrialisés de l’Est asiatique (Corée du Sud, Taiwan et Singapour). Il en est de même pour la seconde vague (Malaisie, Thaïlande et Indonésie). Ces progrès se sont réalisés, en grande partie, grâce au soutien et aux largesses des Etats-Unis[9]. De nombreux pays africains ont acquis leur modèle de développement grâce, entre autres, à la complaisance avérée de l’Occident, au soutien de l’URSS et de la Chine (bien qu’irrégulier et peu substantiel). Cette situation, marquée par le contexte de la guerre froide, est aussi valable pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Le système de l’après-guerre était tridimensionnel (comprenant l’Etat-providence occidental, le système soviétique pour le bloc de l’Est et le développemen­talisme pour le Tiers-monde) et chaque Etat nation y agissait comme une unité de base (Amin, 1997 : 6).

 

Ce système n’existe plus. La délimitation des champs économique et géopolitique ne se fonde plus uniquement sur la seule fin de la guerre froide, elle inclut aussi la chute ou l’érosion des trois modèles de développement ayant régi le monde durant les 50 dernières années. C’est dans ce contexte qu’apparaît le processus de globalisation, lequel a brisé les limites des systèmes nationaux de production et entend transformer ceux-ci en sections d’un système de production global (Worldwide) régi par les « lois » (Laws) du capitalisme. L’économie de marché est triomphante et s’étend à toute la planète, malgré ses différentes versions (le libre-échange au Mexique n’a rien à voir, par exemple, avec le rôle prépondérant de l’Etat en Malaisie) et la puissance d’homogénéisation du néolibéralisme. Il n’est pas encore certain que la globalisation donnerait lieu à un système mondial intégré et économiquement uniforme. En effet, les failles (cracks) commencent à apparaître dans le « Consensus de Washington », car ses intellectuels d’avant-garde ne cessent de caresser l’idée de favoriser le développement des différentes versions du capitalisme, y compris la remise en l’honneur de certaines fonctions régulatrices de l’Etat.[10]

 

Du point de vue descriptif, la mondialisation peut se définir comme étant l'expansion à l’échelle mondiale de la production industrielle et de nouvelles technologies, accompagnée et stimulée par la circulation rapide et sans entraves du capital, le libre-échange et le pouvoir des compagnies transnationales.[11] Cette définition n’est pas, aussi exacte soit-elle, adéquate. La mondialisation n’est pas une simple compilation de processus techniques neutres. Elle inclut deux dimensions - l’une objective et l'autre subjective – décrivant le cadre politique au travers duquel se déroule l'accumulation du capital et les changements spécifiques propres à la phase actuelle du système capitaliste. Dans l’une et l’autre dimension, le processus d’ajustement se réalise à l’échelle globale (worldwide scale). A ce propos, on peut établir une distinction entre la dimension idéologique de la mondialisation néolibérale et les développements dramatiques des processus de production, des moyens de transport et des systèmes de communication au cours des 30 dernières années. Il s’agit, concernant la seconde dimension, des facteurs censés assurer l’intégration des unités économiques nationales dans une économie globale. D’autre part, la première dimension fait référence aux constructions idéologiques nées du besoin d'ajustement ressenti dans les pays industrialisés depuis le début des années 1970.

 

Ces deux dimensions se chevauchent. Le développement de la technologie facilite la division et la dispersion de la production à travers le monde. Par exemple, la boîte de vitesse d'une voiture peut se construire en Suède, le châssis en Turquie et le montage final se faire en Thaïlande. Une telle  internationalisation de la production implique des restructurations profondes aux niveaux national, régional et international.[12] En d’autres termes, les deux dimensions de la globalisation sont dynamiques et proches l’une de l’autre. Les traits subjectifs ne sont pas l’effet d’une génération spontanée ni d’une prise de conscience tardive des « lois naturelles » et de leur application ; ils procèdent, en revanche, de la nécessité de dépasser les contradictions présentes dans et entre les pays industrialisés du centre, notamment les Etats-Unis, le Japon et l’Europe occidentale, depuis le début des années 1970. Ces prescriptions sont contenues dans les doctrines néolibérales et visent d’abord à ajuster l’interaction économique entre les grandes  puissances industrielles actuelles, les économies nationales et régionales.

Pour cette raison, il est plus approprié de parler de globalisation néolibérale, laissant sous-entendue l’idée selon laquelle d’autres formes de mondialisation sont possibles. Les champions du néolibéralisme et leurs adversaires de gauche ont tendance à gonfler l’une ou l’autre dimension. Pour les uns, il ne peut exister qu’une forme de mondialisation (de type néolibéral) dont les « lois économiques », une fois appliquées, vont créer les meilleures conditions de concurrence pour tous dans une économie intégrée. Pour les autres, la mondialisation est, en général, le produit d’une doctrine économique imposée. Les deux approches nous semblent erronées. L’utilisation des nouvelles technologies, comme par exemple les fibres optiques, les ordinateurs performants et les systèmes de transport sophistiqués est irréversible. Mais en même temps la mondialisation n'est ni spécifique ni prédéterminée. Sa version néolibérale est une variante particulière réfléchissant le rapport global des forces économique, politique, militaire, idéologique et diplomatique.

 

La supériorité du libre-échange tire son origine d’une série de restrictions complexes ayant limité le processus d’accumulation capitaliste dans les pays industrialisés depuis le début des années 1970. Le système économique, comparé aux deux décennies de l’après-guerre, est entré dans une relative stagnation. Les dépenses sociales dues aux systèmes de bien-être dans des pays comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Europe occidentale, le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande ont été drastiquement réduites, tandis que les dispositifs régulateurs de l’Etat (notamment en ce qui concerne le travail et le marché financier) étaient considérés comme des obstacles à la redynamisation de l’accumulation. Cette situation a favorisé, grâce encore à beaucoup d’autres facteurs, une surproduction qui, en revanche, a généré un important excédent (massive surplus) du capital qui n’était pas investi dans la production. Il s’ensuit qu’une grande partie du capital liquide fut investie dans la spéculation.

 

Le système capitaliste, déterminé par sa quête d’extension, exigeait une série de réponses enrichissantes concernant:

La réduction des coûts sociaux liés à l’accumulation au travers du démantèlement du système d’Etat-providence.

 

L’accès à d’autres marchés par le biais du réajustement des régimes commerciaux.

 

La libéralisation de la circulation mondiale du capital excédentaire

 

L’accumulation capitaliste a atteint une intensité et des proportions sans précédents. Ses premiers bénéficiaires furent les compagnies transnationales (TNC), qui ont toujours la faculté de restructurer leurs systèmes de production. La conséquence en est que presque 40% de ce que l’on appelle commerce actuellement, pour les Etats-Unis, appartient à une firme (internal to), - comme par exemple Ford Motor Company qui envoie les produits d’assemblages au Mexique et les reprend de l’autre côté de la frontière. Il ne s’agit donc pas de commerce au sens strict du terme. Sur base d’études sérieuses, on estime en effet que seulement environ 15% de l’échange peut être considéré comme libre à certains égards (1998).

 

La globalisation représente un grand paradoxe en ce sens qu’elle est, selon Burbach, Nunez et Kagarlitsky, centripète et centrifuge à la fois. Elle concentre et intègre le capital, le commerce et les échanges dans et entre les métropoles, alors qu’en même temps elle rejette les industries, les  peuples et même des pays entiers, dont elle n'a pas besoin (1997:5). La plupart de ces pays font figure d’auxiliaires marginaux du processus d’accumulation enraciné dans les pays industrialisés. Une telle réalisation doit constituer le point de départ de toute tentative d’intégration régionale.

 

Selon la logique de la globalisation néolibérale, les pays de la périphérie sont uniquement intégrés au système mondial dans la mesure où ils peuvent, en tant qu’auxiliaires, répondre aux exigences d’accumulation des acteurs économiques dominants (qu’il s’agisse de l’Etat ou des entreprises multinationales). Selon Dot Keet, la mondialisation n’est pas une marche irrévocable vers une seule forme d’économie mondiale intégrée, mais l’instaura­tion d’un processus complexe d’intégration d'économies nationales (et sous nationales, voire même locales), à différents degrés et selon des modalités différentes (1998 : 2-3).

 

L’analyse de Keet est très plausible. Elle risque toutefois d’occulter deux aspects importants de la mondialisation. Tout d’abord, le fait que ces différentes économies s’articulent les unes aux autres au travers d’une structure mondiale de polarisation. C’est-à-dire que même si les pays en voie développement - préindustriels - de la semi-périphérie sont effectivement intégrés -, ils restent toujours languissants dans les périphéries lointaines du système mondial, y compris ceux que Samir Amin a appelé le Quart monde.[13] Toutefois, ils jouissent d’un certain cadre à partir duquel ils réalisent un développement modeste qui répondrait à une partie des besoins sociaux. Ensuite, les antagonismes de la mondialisation sont également mis en exergue au travers de la création de nouveaux blocs régionaux liés aux grandes puissances économiques. On remarque une tendance hautement sélective à attacher les économies attrayantes au centre. Par exemple, l’Accord de Lomé entre l’Union européenne et les pays ACP ou le Traité du libre commerce entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique (NAFTA).

 

Il y a une logique inhérente aux différents traits de la globalisation. Les deux générations des « Tigres asiatiques » ont réalisé leurs performances économiques malgré la violation des éléments principaux de la doctrine néolibérale.[14] Bien des données importantes de la globalisation néolibérale ne sont pas perçues de la même manière, en particulier quand il s’agit des politiques économiques de la plupart des pays industrialisés. Les Etats-Unis, par exemple, continuent à accorder généreusement les incitatifs de type keynésien afin de maintenir leurs intérêts dans les complexes militaro-industriels. Ils pratiquent, avec l’Union européenne, le protectionnisme commercial à l’égard des pays en voie de développement. Cette irrégularité ou cet éclectisme dans l’application des injonctions de la globalisation n’est pas un fait du hasard. Elle en révèle non seulement le caractère discriminatoire et polarisant mais aussi les rivalités inhérentes.

 

Il serait erroné de penser que la globalisation ne réponde qu’aux intérêts des acteurs économiques les plus puissants. La puissance économique est diffuse dans le système mondial actuel. Les Etats-Unis n’ont pas été capables, malgré leur suprématie militaire, culturelle et diplomatique, de maintenir leur hégémonie économique durant les trois quarts du siècle. Faute de leadership, le système économique mondial est devenu instable, d’importantes rivalités se sont creusées entre les Etats-Unis et d’autres pays industrialisés, en particulier l’Europe occidentale, le Japon et la Chine (Burbach, Nunez et Kagarlitsky, 1997). La multiplication des blocs régionaux répond à l’absence de leadership économique global et peut être considérée comme une réponse à la concurrence entre grandes puissances.

 

En d’autres termes, la globalisation n’est régie par aucune complicité entre Washington, Bonn et Tokyo. Ces pays ont des besoins contradictoires (contesting needs) au niveau intérieur et dans leur relation les uns à l’égard des autres. Ils se disputent le contrôle ou l’accès privilégié aux marchés étrangers, aux ressources naturelles, aux possibilités de production et aux nouvelles technologies, etc.

 

Cette concurrence se joue aussi bien entre les pays qu’entre les entreprises transnationales (TNC). Du point de vue opérationnel, la plupart de ces dernières sont décentralisées et n’appartiennent à aucun de leurs pays d’accueil. Cette situation a donné lieu à l’idée d’usurpation de l’autorité de l’Etat. Cette conclusion est exagérée, même si à certains égards elle est acceptable. Les entreprises transnationales opèrent grâce au soutien et à l’intervention des gouvernements nationaux. L’intensité de cette collaboration ou assistance varie,  mais l’idée selon laquelle les TNC entendent se départir de l’Etat est inexacte. A ce propos, Leo Panitch soutient que « la mondialisation capitaliste est un processus qui a aussi lieu dans, au travers et sous l’égide des Etats. Elle est réglementée par ces derniers et, à certains égards, autorisée par eux. Elle implique un changement des relations de pouvoir entre les Etats en termes de concentration des moyens comme condition nécessaire pour le respect de la réglementation du marché global (1994 : 14).

 

Les rôles que Panitch attribue à l’Etat sont évidents, en particulier dans les pays industrialisés. Dans la périphérie du système mondial, les Etats ont été profondément affaiblis et de même certains Etats du centre ont vu leurs pouvoirs limités par le capital multinational (Martin & Schumann, 1997). Le résultat en est que l’autorité de l’Etat en matière économique a été révisée de fond en comble, mais dans différents sens et selon des degrés divers. Dans les zones économiques faibles, l’autorité de l’Etat a été profondément ébranlée, tandis que dans les régions dominantes elle n’a pas été très affectée.

 

La rivalité et la contestation font partie intégrante de la mondialisation, avec la planète comme horizon, à partir duquel sont abordés différents besoins et intérêts. La délimitation et les formes d’intégration qui en résultent dépendent de l’équilibre des forces en présence. La globalisation n’est pas déterminée uniquement par des facteurs objectifs, elle dépend aussi de luttes sociales, politiques et économiques menées au niveau local, national, régional et mondial. Toutefois, aussi fragilisés qu’ils puissent l’être, les états ne sont pas devenus de purs instruments du néolibéralisme, dociles et soumis à ses diktats. Ils sont soumis à une série de forces et de processus qui encouragent, et souvent imposent, des trajectoires économiques et de développement répondant aux besoins des puissances économiques dominantes. Cette obéissance n’est cependant ni prédéterminée ni inévitable. Selon Dot Keet, « le système actuel se caractérise, du point de vue économique, par une implacable concurrence entre les entreprises qui utilisent différentes stratégies économiques et politiques (légales et illégales), -pas seulement des luttes pour la prééminence sur le marché. Du point de vue politique, il se distingue par d’intenses pressions, le lobbying et l’attrait financier des grandes entreprises pour l’Etat et par la défense de celles-ci - ou de l’économie nationale -, par les représentants du gouvernement. Ceci est de plus en plus évident au travers de la défense des avantages locaux, sectoriels ou de l’entreprise dans les négociations intergouvernementales et multilatérales. C’est pour cette raison que ces institutions font objet de manœuvres et d’alliances complexes et continuent la lutte politique par tous les moyens » (Dot Keet 1998 : 6).

 

La mondialisation peut être influencée par d’autres facteurs. Prenons, en guise d’exemple, les nouvelles technologies de communication et de l’information qui rendent possible la circulation de milliards de dollars à travers la planète à n’importe quel moment. Il s’agit d’une évidence. Mais l’existence des technologies requises et des systèmes spéculatifs n’implique ni changement d’échelle ni de manière de procéder. Deux autres facteurs entrent en jeu. Le premier consiste en l’adoption, par l’Etat, de politiques particulières destinées à supprimer les obstacles à la circulation des capitaux dans le monde, en libéralisant les marchés financiers, en démantelant les systèmes de régulation et en favorisant le libre échange. Le second facteur réside dans la tendance du système capitaliste à la surproduction dans les pays industrialisés et la production massive du  surplus de capital, dont une grande partie est retenue comme capital financier sous forme liquide. La relation entre les instruments technologiques et les systèmes politiques dans lesquels fonctionnent les marchés financiers est dialectique. Théorique­ment, ces flux de capitaux peuvent être régulés.

 

Il est important de souligner que les définitions courantes de la globalisation incluent des éléments éphémères et non essentiels (la libéralisation financière à outrance, la privatisation, l’austérité fiscale, etc.). En réalité, ces derniers ne constituent pas un ensemble de ‘lois immanentes’ auxquelles un pays ou une région doit se soumettre afin de réaliser quelque succès économique. Le développement de la Chine et des pays nouvellement industrialisés d’Asie montre qu’il n’existe pas de formule unique pour le développement économique. Joseph Stiglitz, [ancien] vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale, note « qu’il y a une série de pays qui n’ont pas suivi les orientations du Consensus de Washington et qui ont géré avec succès leur processus de développement »[15].

 

La production transnationale est souvent présentée comme preuve de la neutralité et du caractère prédéterminé de la globalisation. A première vue, ce constat est acceptable, en ce sens que la production internationale avait dépassé les exportations traditionnelles des biens et des services dans l’ordre de 1,2% à 1,3% depuis 1987[16]. La réalité est cependant plus complexe, car « le développement de la production internationale n’aurait pas été possible sans la libéralisation des investissements étrangers directs (IED) ».[17] En d’autres termes, la prédominance des entreprises transnationales (TNC) dans l’économie mondiale a été facilitée, et continue à l’être, au travers des mesures d’ajustement imposées à chaque pays individuellement. Ces demandes ne proviennent pas du néant : elles sont l’effet d’une application concertée des pressions économiques, politiques et diplomatiques de la part des centres industrialisés et des institutions supranationales, comme par exemple le FMI. Bien plus, elles sont exécutées par l’Etat.

 

III. La régionalisation : un moyen de rattrapage ?

 

L’intégration régionale en cours est contraire à cet arrière-fond composite. Pour les pays en voie de développement, ces projets représentent la manière la plus avantageuse d’éviter la stagnation et la marginalisation.

 

La place qui revient à un pays ou à une région dans le système mondial - les termes au travers desquels il est relié ou intégré au système - détermine sa voie de développement. Elle configure aussi ses capacités à répondre aux droits socio-économiques de ses citoyens. Bien des pays dans le monde sont confrontés à cette énigme fondamentale : à quel point et à quel prix les mesures néolibérales d’ajustement vont-elles changer leur position dans le système mondial ?

 

Le rêve du « rattrapage » (catching up), c’est-à-dire de sortir de la périphérie du système mondial au moyen d’un nouveau processus d’industrialisation, est toujours en vigueur. Cela exigerait notamment de se conformer à la rationalité régissant le système économique mondial. Cependant, au lieu d’aboutir à un cercle croissant de « gagnants », ce système donne lieu à une « nouvelle hiérarchie dans la distribution des revenus » au niveau mondial (Samir Amin, 1997 :14). Toute tentative de « rattrapage » au travers de la régionalisation doit s’accommoder de cette réalité.

 

A quoi donc peuvent s’attendre des pays en voie de développement qui tentent de ‘rattraper leur retard’ (catching up) au regard de l’ordre économique et géopolitique actuel, en s’ajustant aux exigences économiques du  libre- échange? Selon S. Amin, le système mondial est déterminé par des monopoles détenus par un ou plusieurs centres, les Etats-Unis, l’Europe occidentale et le Japon.[18] Ces monopoles comprennent :

- Le développement et le déploiement d’armes de destruction massive.

- La domination (non pas le contrôle) des marchés financiers mondiaux.

- L’accès aux ressources naturelles mondiales.

- Le contrôle des institutions supranationales chargées de gérer ou de réguler le marché mondial.

-  La prédominance dans le champ des médias et de la communication.

- Le développement et le déploiement de nouvelles technologies (et donc l’insistance, au sein de l’OMC, sur la défense et la protection des « droits de propriété intellectuelle »).

La notion de « rattrapage » (catching up) perd de sa pertinence dans un système pareil. La réussite en matière d’industrialisation n’implique nullement l’accès au centre qui, lui, ne se définit pas par les niveaux de développement et de compétitivité, mais par la prééminence dans les domaines décrits.

 

Les pays nouvellement industrialisés de l’Est asiatique et plusieurs pays d’Amérique latine font partie du Tiers Monde. Certains d’entre eux, solidement intégrés au système mondial, sont cependant à même de rivaliser avec certains monopoles détenus par les pays du centre.[19] Le reste de la planète constitue le Quart-monde, plus ou moins marginalisé et mal intégré au système mondial. Il comprend des pays:

- partiellement industrialisés, non compétitifs et ayant besoin d’une restructuration radicale (en guise d’exemple, les pays arabes industrialisés, l’Algérie et l’Egypte, la Russie et l’Europe de l’Est).

- essentiellement préindustriels avec un certain niveau de prospérité basé sur l’agriculture, l’exportation des produits miniers et le pétrole (à titre d’exemple, les Etats du Golfe, le Gabon, la Côte d’Ivoire).

- incapables de promouvoir avec succès l’exportation, même de produits traditionnels et, par conséquent, condamnés à sombrer (c’est le cas de la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne).[20]

 

Dans ces pays, l’idée persiste selon laquelle la bourgeoisie nationale détient la clef de réussite du développement. En Afrique du Sud, la vision du développement promue par l’ANC (Congrès National Africain) en est profondément imprégnée. Samir Amin en résume les traits de la manière suivante:

- une détermination à développer les forces productives et à diversifier la production (notamment dans l’industrialisation) ;

- une détermination à assurer que l’Etat national dirige et contrôle le processus ;

-  la croyance selon laquelle les modèles techniques sont « neutres » et peuvent faire l’objet d’une simple reproduction;

- l’idée selon laquelle l’initiative populaire ne constitue pas un point de départ nécessaire de ce processus, sinon un simple support de l’action de l’Etat ;

- la croyance qu’une telle vision du développement ne contredit pas la division internationale du travail, même si elle implique temporairement des conflits avec les pays capitalistes développés (Amin, Arrighi, Wallerstein, 1990 : 113).

 

En général, cette approche a échoué dans le Tiers Monde. Le débat, aujourd’hui, consiste à savoir si « le projet de la bourgeoisie nationale » peut être revu et continué avec succès dans l’ordre économique mondial actuel  ou bien s’il appartient à une période révolue. La dernière alternative nous semble être la plus probable.

La division mondiale actuelle du travail a relégué la « bourgeoisie patriotique » des pays en voie de développement au rôle d’exécuteur des tâches que lui impose le développement du capitalisme transnational. (Voir : Amin, Arrighi, Wallerstein, 1990 : 115)

 

Dès lors que les différentes conceptions de la régionalisation ont en commun l’idée selon laquelle la voie de développement la plus efficace pour les pays non industrialisés et semi-industrialisés passe par la coordination au niveau régional, il faut analyser les concepts et les réalités y afférents à partir de cet arrière-fond. Notons que la popularité de la régionalisation est récente. Jusque dans les années 1980, les modèles économiques mis en place autant par les pays capitalistes industrialisés que par les pays non alignés du Sud étaient principalement nationalistes. La première coordination régionale a eu lieu en Europe occidentale et en Amérique du Nord (CEE, ALCA) et visait la modification du rapport des forces parmi les pays industrialisés du centre.[21] Dans les années 1990, les objectifs de cette régionalisation, qualifiés de « néo-impérialistes » par Samir Amin, n’ont pas changé : il est toujours question de rattacher différentes parties du Sud à leur partenaire préférentiel du Nord – l’Afrique à l’Europe, l’Amérique latine aux Etats Unis, l’Asie du Sud Ouest au Japon (1997 : 25).

 

Comme l’a découvert le Mexique, ces formes de régionalisation auraient comme fonction principale de résoudre les contradictions propres aux pays du centre contrôlant l’économie mondiale et non pas la promotion de l’autonomie de développement de leurs « partenaires du Sud ». Elles sont gérées de façon à intégrer les pays du Sud dans l’économie mondiale dans la mesure où une telle intégration profite aux puissances économiques dominantes. Il existe toutefois plusieurs interprétations de la régionalisation. Celle-ci peut être comprise comme :

 

Une étape intermédiaire ou un tremplin pour la consolidation d’une économie mondiale intégrée.

 

Une rationalisation des économies nationales au travers d’une structure régionale comme moyen de les encourager et de renforcer leurs liens avec des puissances industrielles.

 

La création de plus d’espaces et de leviers à partir desquels les pays en voie de développement « peuvent s’engager, collectivement et de manière efficace…, pour une meilleure intégration dans le système mondial ».

 

Une forme provisoire de désengagement, ou même un degré d’autonomie face à l’ordre libéral mondial et une structure de mise en place des projets de développement différents du paradigme actuel » (Dot Keet, 1997, 8).

 

Certaines formes de régionalisation visent donc à renforcer le statut subalterne des pays en voie de développement, tandis que d’autres serviraient de « cadre pour une négociation efficace d’interdépendances économique, sociale et politique », permettant le renforcement des capacités de participation de l’Etat dans la définition des priorités de développement aussi bien au niveau régional que national (Samir Amin, 1997 : 25). La régionalisation peut, en d’autres termes, « se concevoir soit comme un sous-système soumis à la rationalité néolibérale de la globalisation, soit comme son substitut ou comme une pierre angulaire pour la reconstruction d’un système mondial différent » (1997 : 1).

 

En Afrique Australe, le FMI et la BM ont encouragé une régionalisation de type néolibéral, favorable à la création des conditions facilitant la privatisation, le libre-échange et les investissements étrangers.[22] Le programme d’action de cette dernière est dès lors orienté vers la promotion « de l’intégration régionale avec un maximum d’implication du secteur privé ».[23] Cette approche court le risque de réduire « la capacité éventuelle d’un bloc régional du Sud à résister aux nouvelles exigences de libéralisation du Nord », comme l’a remarqué Rob Davies.[24]

 

La mondialisation en cours ne fait pas l’unanimité. Elle se caractérise par des contradictions et des luttes sociales, politiques et économiques au niveau national, régional et mondial. Si l’évolution du système économique mondial n’est pas tout à fait ambiguë - de même que les projets de régionalisation-, elle est toutefois marquée par la contestation, par des tensions systémiques et par des politiques contradictoires.[25] Les tentatives d’extension de groupements comme l’UE et l’ALCA à l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique ont mis en évidence certaines tensions, que d’aucuns ont qualifiées de « rivalités néo-mercantilistes », entre les puissances économiques « qui essaient d’en contrôler d’autres en délimitant, de fait, leurs sphères d’influence » (Dot Keet, 1997 : 9). Le cercle de la mondialisation est donc loin d’être clos. Mais les pressions exercées sur les pays en développement (particulièrement en Afrique) par les Etats-Unis et l’UE pour qu’ils adhèrent aux accords « réciproques » de libre-échange, soit à titre individuel, soit en tant que bloc régional, ne doivent cependant pas être sous-estimées. Et notamment les efforts pour intégrer plus profondément les économies d’Afrique Australe.

IV. Les principales caractéristiques de la régionalisation en Afrique australe

 

Partant de ce qui précède, nous pouvons formuler les questions suivantes : Quelles sont les traits principaux de la régionalisation en Afrique australe ? Quels avantages potentiels communs en retireraient les Etats de la région ? Ou alors, quel (s) Etat(s) pourra s’attendre à plus d’avantages que d’autres et en quoi consistent-ils ? Comment la prééminence historique de l’Afrique du Sud dans la région affecte-t-elle l’intégration régionale ? L’intégration régionale ne contribuera-t-elle pas au renforcement du statut de subordonné assigné aux pays de la région dans le système économique mondial ? Cette intégration contribuera t-elle à créer de nouvelles opportunités de développement ayant pour cibles des priorités locales ?

 

Théoriquement, l’examen de ces questions exigerait une étude des différentes sphères dans lesquelles les Etats de la région sont impliqués. Notamment dans les domaines économique, social et politique, de la sécurité, de l’environnement, du travail migratoire, du militaire, de la diplomatie, de la politique, entre autres. Malheureusement, nous ne pouvons aborder tous ces thèmes ici. En conformité avec l’analyse antérieure, nous nous limiterons à la régionalisation en Afrique australe du point de vue économique (economic sphere) en insistant notamment sur les investissements et les paradigmes commerciaux qui régissent les relations entre les Etats et déterminent leur place dans le système économique mondial.

V. L’Afrique dans l’économie mondiale

La situation géographique de l’Afrique du Sud, à la pointe du continent, affecte son économie. Cette région, dominée par le commerce et les investissements, est révélatrice de la place assignée à l’Afrique dans le système économique mondial. La relance de l’économie africaine dans les années 1990 a suscité un optimisme débridé qui est à l’origine de déclarations précipitées selon lesquelles le XXIe siècle serait un « siècle africain ». Le président américain Bill Clinton fait écho à cette idée au cours de son périple africain de mars 1998 : « Il y a une décennie, les affaires étaient gelées. Maintenant, les Africains s’engagent à faire des réformes économiques. La croissance économique est à l’origine des transformations en cours sur le continent, aujourd’hui, du Ghana au Mozambique, de la Côte d’Ivoire à l’Ouganda ».

 

Selon l’International Finance Corporation (IFC), - secteur de l’investissement privé de la BM -, «il s’est produit un véritable changement en Afrique grâce à l’augmentation des exportations et des investissements ». « Cette région a fait des progrès » : elle accuse une croissance du PIB de plus de 5,2% en 1996, la meilleure croissance depuis plus de 10 ans, prenant en considération 3,7% en 1995, 1,9% en 1994 et 0,9% en 1993 ». Cette évolution est généralement attribuée au fait que les pays africains se sont ajustés aux réformes imposées par l’économie de marché. Assistons-nous alors au réveil d’un géant qui, pour finir, sortirait de sa condition de pays de la périphérie ?

 

Pour répondre à cette question, il faut considérer les principaux indicateurs économiques. Malheureusement, ces indicateurs montrent une image très confuse, en plus de révéler une série de faiblesses et de déséquilibres continuels qui ont de quoi faire douter les plus optimistes. Selon l’IFC[26] :

- « La somme des ressources destinée à l’Afrique était estimée à 26 milliards de dollars en 1996, contre 23,2 milliards en 1995, dont l’investissement privé est passé de 6,9 milliards de dollars en 1995 à 11,7 milliards en 1996. Toutefois, « une grande partie de l’investissement privé s’est dirigée vers l’Afrique du Sud et vers quelques projets de ressources naturelles », tandis que « pour la première fois, le montant de la dette à long terme du secteur privé a dépassé celui de l’Etat et des entreprises publiques » ; le secteur privé a reçu 5,6 milliards de dollars américains contre 2 milliards pour le secteur public.

- En moyenne, le PIB a augmenté de 4,4% en 1996. Cette croissance s’avère insignifiante comparé au faible taux de croissance de la plupart des pays africains.

- La croissance du PIB n’a pas eu de répercussion sur les revenus per capita qui sont, pour l’essentiel, restés très bas.

-  La capacité des pays africains à soutenir la relance de leur croissance est affaiblie par le fait que « tout l’investissement interne contribue pour un peu moins d’un quart à la croissance du PIB », révélant le faible taux de l’épargne et de l’investissement (African Development Bank, 1997 : 6). La plupart des pays sont dépendants du capital étranger.

-  L’investissement étranger direct (IED) est passé de 2,2 milliards de dollars en 1995 à 2,6 milliards en 1996, mais elle était essentiellement dédiée à « l’exploitation industrielle ».

- La part de l’Afrique des revenus globaux est passée de 4,9 milliards de dollars, en 1995, à 3,6 milliards en 1996, comme conséquence de la dépréciation du Rand sud-africain.

- Les indicateurs occultent le haut niveau d’endettement, estimé à 320 milliards de dollars en 1996, à savoir une dette d’un peu plus de 400 dollars pour chaque Africain. Le service de cette dette (73,5%) est dû aux créanciers bilatéraux et multilatéraux.

- Le volume de la dette externe de l’Afrique était de 30% de son PIB en 1996, tandis que son ratio aux exportations était de l’ordre de 104,7%. Dans les deux cas, le ratio a diminué au cours de l’année 1990. Le service de la dette a absorbé environ 4% du PIB en Afrique subsaharienne.

- Pour la Banque africaine de développement, le service de la dette reste un des obstacles importants au progrès, à la croissance et au développement durable dans plusieurs pays africains. Il était supérieur à 200% dans 28 pays africains sur 53 en 1996 (1997 : 10).

 

Selon un rapport de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (une branche de la BM), publié en septembre 1997 : « les améliorations sont faibles et le risque de renversement de situation est réel dans certains cas. Beaucoup de pays se sont enfoncés dans les conflits ou la guerre civile. Les indicateurs sociaux sont restés en dessous de ceux des autres régions. Le déficit fiscal est très élevé tandis que l’épargne locale est très faible. La dépendance face à l’aide extérieure reste importante. L’investissement privé et l’investissement étranger direct (IED) sont, malgré leur caractère récent, très faibles ».[27] Dans le rapport de 1997, Jobs for Africa, l’Organisation internationale du travail (OIT) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont émis le même constat, attirant l’attention sur l’apparent revirement des situations et sur le caractère anémique et vulnérable de l’Afrique.

 

D’après les estimations de l’ONU, l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où l’on s’attend à ce que la proportion d’individus vivant en dessous du seuil de pauvreté augmente – de 48% à 50% en l’an 2000. La moitié de sa population survit actuellement avec moins d’un dollar par jour. Seul un ouvrier sur 10 a un emploi formel et jouit d’un salaire mensuel, tandis que les trois quarts d’entre eux évoluent dans des domaines d’activités informelles et mal rémunérées, tel que l’agriculture de subsistance ou encore les petits ateliers, les petits commerces ambulants, les petits services d’approvisionnement.

 

Le système mondial actuel se caractérise par l’importante augmentation des flux d’investissements étrangers directs (IED) auxquels s’ajoutent les investissements, sans cesse croissants, en bourse. Le flux global des IED a atteint, en 1996, la somme record de 350 milliards de dollars, soit une augmentation de 10% par rapport à l’année précédente.[28] L’augmentation de la part des IED des pays en voie de développement est aussi remarquable. En 1996, ils ont atteint la somme de 129 milliards des dollars, soit 37% du montant global. Pendant ce temps, les pays en voie de développement ont eux-mêmes investi 51 milliards de dollars à l’étranger. Selon les estimations de l’UNCTAD, « chaque région en voie de développement a connu une augmentation des flux … mêmes les 48 pays les moins avancés ont expérimenté une augmentation de l’ordre de 56%, soit 1,6 milliards ».[29]

 

En 1996 les Etats-Unis, le Canada et l’Europe occidentale ont reçu 56% du flux des investissements tandis que les pays d'Afrique, d’Asie et d’Amérique latine n’ont bénéficié que de 35.5%.  L’Afrique tout entière n’a reçu que 1,5 % du flux total des IED, soit 4,1% des IED destinés aux pays en voie de développement.  Les pays de la SADC ont reçu seulement 1,21 milliards de dollars en IED, soit 0,94% de la part octroyée aux pays en voie de développement et dont plus de la moitié a été allouée à deux pays : L’Afrique du Sud et l’Angola.

 

En termes absolus, malgré l’augmentation, les IED revenant à l’Afrique ont atteint leur plus bas niveau jamais atteint depuis 1980. De ce point de vue, l’Afrique a régressé, car sa part dans les IED ne fait que diminuer : de 11% entre 1986-1990 à 5% entre 1991-1996, avec une chute abrupte de 3.8% en 1996.[30]  La conclusion de l’UNCTAD est brutale : « L’Afrique n’a pas participé aux flux d’IED octroyés aux pays en voie de développement ».[31]  A ce propos, la marginalisation de l’Afrique subsaharienne s’est aggravée ces dernières années. Il est très probable que cette situation persiste encore longtemps. Dans trois des quatre pays de l’Afrique subsaharienne bénéficiaires des IED (l’Angola, le Nigeria et le Ghana), ces investissements ont été largement orientés vers l’exploitation des ressources naturelles. Par contre, ils ont été très diversifiés en Afrique du Nord. Les pays producteurs de pétrole continuent à recevoir des parts importantes des IED destinés au continent : 73% durant les années 1991-1996. Ceci explique le fait que l’intérêt limité des investisseurs étrangers pour l’Afrique soit marqué pour les ressources naturelles du continent. En d’autres termes, la place de l’Afrique subsaharienne dans l’économie mondiale ressemble très fort à celle qui lui fut octroyée durant la période coloniale, à deux exceptions près : elle a moins d’infrastructure industrielle et son développement n’est plus, comme jadis, à charge de la métropole.       

 

Une partie des capitaux provient du continent lui-même, en particulier des entreprises nigérianes et sud-africaines. L’Afrique du Nord attire les capitaux de l’Union européenne, principalement de la France et du Royaume-Uni. Les Etats-Unis contribuent pour une valeur d’environ 15%. Ce montant est susceptible de changer suite à la soumission au Congrès américain, en mars 1998, du nouveau traité de commerce avec l’Afrique (Africa Trade and Opportunity Bill). Les investissements des pays asiatiques vont probablement atténuer  les crises financières connues par la Malaisie, l’Indonésie, la Corée du Sud et la Thaïlande.

VI. Facteurs clés de la régionalisation

Les différentes formes de régionalisation en cours ont en commun l’idée selon laquelle les pays en voie de développement, aussi bien les pays riches que les pays pauvres, ne peuvent pas réaliser de progrès économique et un développement durable  dans une perspective purement nationaliste. C’est au niveau de la région  que ces pays peuvent  mettre en œuvre certaines conditions requises pour un développement qui, dans la première décennie post coloniale, semblait réalisable à partir de considérations d’ordre national. 

 

Il convient d’émettre, en cette occasion,  deux observations. Tout d’abord, il faut noter que la structure du système mondial, renforcée par la globalisation néolibérale actuelle, a rendu illusoire l’espoir de « rattrapage » des pays en voie de développement. Ensuite, la plupart des conditions ayant favorisé l’émergence de deux générations de ‘Tigres asiatiques’ ne sont plus de rigueur ou n’existent pas concernant l’Afrique subsaharienne. Les progrès économiques réalisés par les pays de l’Est asiatique et, plus récemment, par ceux d’Asie du Sud-est reposaient sur les facteurs suivants : des mesures protectionnistes visant le développement de l’industrie nationale et la maturité des entreprises locales. La protection et le développement du secteur agricole, basé sur la production de produits de consommation locale. L’absorption de la main-d’œuvre dans l’agriculture et la petite entreprise. Des taux élevés d’épargne locale, rendus possibles grâce à la facilité d’accès au financement étranger. La proximité de grands marchés avec une importante demande. Une grande flexibilité macro-économique grâce à la tolérance des institutions multilatérales et des Etats-Unis. La capacité de résister ou de réguler l’invasion débridée des entreprises multinationales. La régulation du secteur financier et le fait que, à l’époque, baser la croissance sur l’exportation de produits manufacturés était plutôt une exception, contrairement à ce qu’il en est aujourd’hui : une norme. 

 

L’absence de ces facteurs, en Afrique subsaharienne, remet l’hypothèse de la Renaissance africaine dans un contexte réaliste. Elle renouvelle le besoin de relier les attentes modestes au projet d’intégration  régionale. Selon un rapport de l’UNCTAD de 1997,  la région ne remplit qu’une des six conditions ayant favorisé la croissance régionale en Asie : les différents niveaux de développement, la capacité à restructurer, le niveau suffisant d’offres et de demandes, la restructuration de la production industrielle au travers des exportations compétitives au niveau international, une structure adéquate de gestion d’entreprises transnationales et un climat d’investissement favorable.

 

L’appel à une plus grande intégration régionale n’est en aucune manière une nouveauté.  La BM, les départements des affaires  communautaires, les gouvernements de toutes les tendances et les organisations de développement en ont vanté les mérites. L’exhortation de la Banque africaine de développement est la plus représentative: « L’Afrique doit transformer ses faibles structures de production et ses marchés épars en intégrant un nouveau système économique, aux fins et orientations nouvelles. L’alternative consiste en ceci que le continent risque de plus en plus d’être marginalisé dans sa participation à l’économie mondiale ».[32]  Cette déclaration amène la question suivante : quel type d’intégration régionale est susceptible de réduire la marginalisation du continent dans le système économique mondial ? 

 

Toutes les formes d’intégration décrivent un processus où les économies nationales sont englobées (partiellement ou totalement) dans une seule entité régionale (Davies, 1992a). D’autre part, une plus grande coopération demande aux Etats de partager « les uns avec les autres des ressources, la technologie et le savoir-faire, la participation aux entreprises communes ou l’intervention conjointe dans les domaines économiques extérieurs » (Davies, 1992a : 3).  

 

La forme la plus compréhensive de ce type de coopération est diffusée en Afrique du Sud, dans l’espoir qu’elle rehausserait  « les niveaux du bien-être régional, mènerait à une distribution équitable des activités économiques et à un meilleur équilibre de développement régional ». Ce qui implique le recours « aux mécanismes empêchant les grands pays de s’approprier le monopole des bénéfices de la régionalisation » (Scott, 1995 : 211).  Le gouvernement de l’ANC partage ce point de vue et s’est engagé à faire de son mieux pour corriger les inégalités du passé, caractéristiques de la relation entre le Nord et le Sud et aussi des rapports Sud- Sud.[33]

 

Le Consensus de Washington a encouragé les projets d’intégration visant la libéralisation et la dérégulation des économies nationales et leur recherche extravertie de compétitivité. L’objectif est de créer les conditions permettant au  secteur privé d’opérer librement, de faire du commerce et d’investir sans difficultés ni contraintes douanières à travers le continent. Ce scénario de « laissez-faire » est un libre accord commercial qui, effectivement, enferme les pays y participant dans un système qui les expose à la concurrence (et l’invasion) des secteurs étrangers.  Cette approche n’accepte pas la protection des marchés nationaux et ne garantit aucunement que ceux du Nord réagiraient et éroderaient la capacité de résistance d’un bloc régional du Sud face aux demandes de libéralisation du Nord. Bien au contraire, elle essaie de rattacher les blocs régionaux aux puissances industrielles au travers du commerce et des investissements. Aussi les Etats-Unis ambitionnent-il de signer des accords de libre commerce avec des groupes clés, en Afrique, pour l’an 2020 (US-Africa Growth and Opportunity Bill’ de 1998).

 

Une sorte de darwinisme économique s’est mis en place. Théoriquement, les entreprises avec une meilleure faculté de résistance et d’adaptation survivront et deviendront les principaux agents d’une relance économique progressive. En réalité, les pays accusant un faible niveau de développement, une grande dépendance du point de vue industriel, agricole, minier ou du secteur des services subiront d’innombrables conséquences.   Quand des firmes étrangères font irruption, beaucoup de leurs concurrents locaux disparaissent.  Les entreprises qui survivent acquièrent un statut de « comprador », généralement au travers d’un partenariat de type « joint ventures » avec des compagnies étrangères.  

 

 La dépendance est chaque fois plus profonde, malgré tous ces arrangements.  La plupart des pays qui s’engagent sur cette voie continuent à dépendre de l’exportation des produits traditionnels (par exemple, le Chili et le Ghana), tandis qu’ils restructurent leur secteur industriel en le transformant en succursales des compagnies multinationales qui exportent l’essentiel de leur bénéfice vers les centres situés à l’étranger.

 

Il faudrait envisager une nouvelle configuration de l’intégration régionale visant une croissance économique durable et qui, simultanément, assurerait une distribution équitable des retombées de la croissance entre les pays,  contribuerait à la promotion des priorités de développement au niveau national et régional. Une telle vision se fonde sur  la conviction de mettre sur pieds, au travers d’une structure régionale, différents jalons dont : la création d’un environnement favorable à l’industrialisation et à la modernisation. La génération d’une économie d’échelle dans la production ; la rationalisation d’investissements en infrastructure ; l’exploitation des avantages comparatifs dans la production et le commerce ; l’autosuffisance régionale en ce qui concerne les produits satisfaisant aux besoins fondamentaux; le renforcement de la position de négociation  du groupe vis-à-vis du reste du monde; la réduction des disparités relatives à la consommation ; la minimalisation d’externalités négatives dues à certains projets et politiques ; la promotion d’un environnement menant des formes pacifiques de résolution des conflits.

VII. L’intégration régionale en Afrique australe : état des lieux

L’Afrique Australe est intégrée au système économique mondial depuis les dernières décennies du XIXe siècle et l’Afrique du Sud en est le pivot et le principal bénéficiaire. Il s’agit d’une intégration en trompe-l’œil, essentiellement régionale, née de la concurrence entre les pays coloniaux européens et dont le pôle d’accumulation était l’exploitation minière et, plus tard, l’agriculture, l’industrie et le secteur des services.[34] 

 

Le PIB de l’Afrique du Sud (121 milliards de dollars) représente les trois quarts du PIB de tous les autres pays du SADC (Communauté de Développement de l’Afrique Australe) réunis.  Ces marchés régionaux sont actuellement – et potentiellement – très importants pour l’économie sud-africaine et, en particulier, pour son secteur manufacturier. En 1990, l’Afrique du Sud a exporté plus de 80% de sa production vers les autres pays africains, principalement l’acier, les produits alimentaires et chimiques et des automobiles. La disparité de ces  relations commerciales génère une balance de paiement très favorable à l’Afrique du Sud. Selon les données de la SADC, les exportations sud-africaines dans la région sont au moins 5 fois supérieures à ses  importations. Les exportations des produits manufacturés au Botswana, Lesotho et Swaziland ont généré environ 67.000 emplois durant les années 1970 et 1980.[35]  

 

Cette situation reflète les grandes capacités productives de l’Afrique du Sud ainsi que ses efforts répétés  d’instaurer et de maintenir son hégémonie économique, politique et militaire dans la région. Cette prétention a été renforcée par de nombreux accords bilatéraux et multilatéraux qui, sans exception, étaient tous à l’avantage de l’Afrique du Sud.  En théorie, le traité dit « Southern African Customs Union » (SACU), signé entre l’Afrique du Sud, le Botswana,  le Lesotho et la Namibie, établit le libre-échange entre les pays signataires. Mais d’un point de vue pratique, l’Afrique du Sud bloque l’importation des produits manufacturés en provenance des autres pays membres. En plus, la création d’une zone monétaire commune (Common Monetary Area) fait du Rand sud-africain la monnaie de commerce de toute la région, - assurant effectivement le suivi des transactions macroéconomiques au travers des institutions financières de Pretoria (Beaudet, 1994).

 

L’hégémonie sud-africaine dans la région de même que la déstabilisation provoquée par le système d’apartheid présentent à la fois des inconvénients et des avantages pour un projet d’intégration à même de promouvoir une croissance économique à l’avantage de tous.[36] La plupart des pays de la région sont déjà très intégrés du point de vue économique, au travers des liens commerciaux, des systèmes de transport, des réseaux d’énergie et les mouvements de la main-d’œuvre. De même, l’hégémonie sud-africaine a imposé un lourd tribut, les faits parlent d’eux-mêmes : le développement inégal de la région et la grande dévastation due aux manœuvres de  déstabilisation entretenues par le régime de Pretoria qui, fort de préjugés raciaux, exerce son hégémonie  politique et économique sur des pays dépendants et critiques de l’apartheid.  Selon l’Unicef, presqu’un million de personnes sont mortes à cause de cette situation, tandis que les pays de l’ancienne SADCC ont souffert des pertes de 60 milliards de dollars.

 

Le défi actuel consiste à tisser de nouvelles relations régionales avantageuses pour chacun des membres.  L’affirmation selon laquelle le devenir de la région est inséparable du destin de chaque pays individuellement est devenu un lieu commun. L’Afrique du Sud a intérêt à promouvoir une collaboration  étroite avec chacun d’eux. L’augmentation des échanges régionaux pourrait promouvoir l’exportation de produits manufacturés sud-africains, faire basculer son statut de premier exportateur des produits de base et créer de l’emploi. L’énergie prise dans d’autres pays de la région contribuerait à son développement économique. Les investissements régionaux visant le secteur industriel peuvent  promouvoir les revenus potentiels des autres pays de la région, en jouant leur rôle de marché pour les produits et les services sud-africains. En somme, « c’est dans l’intérêt de l’Afrique du Sud d’œuvrer pour la croissance et le développement de la région et de tout le continent ».[37]          

 

En général, une coordination d’investissements dans la région fait croire en la possibilité de réaliser une économie d’échelle. Une solide politique de coopération à laquelle s’ajoutent des réformes  commerciales bien coordonnées et une politique d’investissements synchronisée peuvent donner à la région plus de consistance dans les négociations avec les institutions multilatérales telles que l’OMC, le FMI et la BM.[38] Le fait d’inclure la dimension sociale dans les accords peut aider à développer les droits et les conditions des travailleurs, promouvoir les pratiques démocratiques. Les stratégies visant à surmonter les déséquilibres et inégalités existant dans la région aideraient à remédier à la faiblesse des Etats pris  individuellement vis-à-vis du Nord. Toutefois, elles sont nécessaires si l’on veut surmonter l’insécurité sociale, politique et économique endémique dans la région (migration massive, réfugiés, crime organisé, instabilité politique et conflits), qui débordent inévitablement les frontières nationales. Selon le groupe de recherche « Macro-Economic Research Group », il convient de promouvoir une «action positive visant à développer des nouveaux paradigmes commerciaux,  à développer l’infrastructure et à influencer l’installation des industries et la mise en place d’un dispositif correctif assurant que le poids de l’ajustement aux contraintes de l’intégration régionale ne repose pas indûment sur les épaules des travailleurs et des pauvres. (1993 : 279)

 

Le problème est qu’une telle approche suppose une profonde réciprocité de la part de l’Afrique du Sud, notamment dans plusieurs domaines : les décisions concernant l’investissement dans d’autres pays devraient viser aussi les intérêts de ces derniers et non pas uniquement les bénéfices à court terme des compagnies sud-africaines, l’accès des autres pays au marché sud-africain, la restructuration du système de transport régional, la solution du problème de migration légale et illégale  de la main-d’œuvre. Les relations commerciales sont favorables à l’Afrique du Sud, tandis que le niveau d’échanges à l’intérieur de la région est très faible.  Les pays membres de la SADC exportent principalement vers l’UE, l’Amérique du Nord et l’Asie de l’Est. Encore une fois, l’Afrique du Sud fait exception notamment en ce qui concerne ses produits manufacturés pour lesquels la SADC est sa zone de destination principale.[39]  

 

La région attire peu d’investissements étrangers bien qu’il y ait quelques exceptions, dont l’Angola qui attire beaucoup d’investis­sements étrangers directs (IED), notamment dans le secteur de l’énergie, donnant l’image d’une économie basée sur l’énergie et l’exploitation minière. Cela fait croître aussi le niveau d’investissement interne. Les flux de capitaux vers l’Afrique du Sud continuent à augmenter et à se diversifier plus que dans d’autres pays de la région. Ils incluent les IED et les investissements en bourse. Le Mozambique est le seul pays de la SADC à recevoir beaucoup des capitaux internes à la région, venant principalement d’Afrique du Sud et destinés au développement de l’infrastructure et au redressement.

 

L’Afrique du Sud est considérée comme la superpuissance régionale, voire continentale en raison de son développement économique. Aucun changement régional ne peut se faire en dehors de ce pays. Il semble prêt à mettre sa puissance au service de tous les autres pays de la région. Mais en réalité, il est encore loin de concrétiser l’intégration régionale telle que décrite précédemment. Parmi les raisons de cette carence figure la disjonction entre les marchés, chaque fois plus libéralisés et la capacité décroissante des Etats d’introduire et de maintenir les mécanismes de régulation nécessaires pour l’intégration régionale. Le rôle de l’Afrique du Sud dans le processus de régionalisation apparaît comme un curieux mélange de contradictions : d’un côté, il y a  les règles du marché (qui renforcent les déséquilibres et les disparités historiques) et de l’autre côté, s’affiche la volonté du gouvernement sud-africain de mettre en place une structure d’intégration équitable. Il se dégage deux approches différentes des milieux d’affaires sud-africains : la première méprise l’importance de la région et de l’Afrique subsaharienne pour l’Afrique du Sud. Selon cette perspective, l’Afrique du Sud doit se présenter plus comme un pays du « premier monde » impliqué dans la globalisation économique que comme un pays du Tiers-monde, confiné à une intégration régionale. Les incursions dans l’économie régionale servent de jalons (stepping stones) et de lieu d’apprentissage des mécanismes et de l’esprit de marché. L’idée de développement régional n’est pas la raison principale des fusions en Afrique australe.         

 

Les champions de l’autre approche soutiennent l’idée selon laquelle  l’Afrique du Sud a un rôle prépondérant  à jouer dans la croissance économique et le développement de la région. Pour eux, l’application de la politique de libre-échange est nécessaire pour ouvrir la région aux exportations et aux investissements sud-africains, dont les bénéfices reviendraient aux pays concernés. Cette approche met l’accent sur le libre-échange, la privatisation à grande échelle et la libre circulation des capitaux.  Ces deux objectifs se résument dans la réflexion suivante : assurer une grande diffusion du capital sud-africain dans la région et renforcer le statut potentiel de l’Afrique du Sud en tant que tremplin et partenaire pour les investisseurs en Afrique australe (1992b).   

 

La politique économique de l’Afrique du Sud s’aligne tantôt sur la première approche tantôt sur la seconde, faisant des rapides incursions sur les marchés étrangers en même temps qu’elle encourage de plus en plus des investissements off-shore de la part des entreprises sud-africaines. Pareille stratégie a de profonds effets sur la régionalisation en Afrique australe. 

 

Prenant en compte le rôle incontournable de l’Afrique du Sud dans le processus de régionalisation, il convient de s’interroger sur la nature et les caractéristiques d’une telle hégémonie. A ce propos, notons que les limites géographiques de la prétendue « unité » régionale de l’Afrique australe ne sont pas prédéterminées. Pour les besoins de la cause, nous nous limiterons, dans ce cadre-ci, à 12 des 14 pays membres actuels de la SADC, laissant de côté les Seychelles et l’Ile Maurice.  En effet, la SADC inclut des pays qui traditionnellement ne faisaient pas partie de l’Afrique australe,  comme par exemple, la République démocratique du Congo (Afrique centrale) et la Tanzanie (Afrique de l’Est). La division du continent en Afrique de l’Est, australe ou centrale repose sur des fondations solides. L’appartenance à la SADC s’expliquait jadis sur base des campagnes raciales de déstabilisation économique, politique et militaire. Elle reflétait donc deux dimensions : les solides liens historiques unissant l’Afrique du Sud au reste du continent et sa capacité militaire. Il convient donc d’être flexible quand on parle de «l’Afrique australe ».

 

Le sous-système de l’Afrique australe comprend trois groupes régionaux dont les deux derniers ont une importance capitale pour cette étude : le marché commun de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique du Sud (COMESA), l’union douanière de l’Afrique australe (SACU) et la communauté de développement d’ Afrique australe (SADC).

 

Le marché commun de l’Afrique australe et orientale était considéré, au départ, comme une zone préférentielle de libre-échange entre les pays d’Afrique de l’Est et ceux d’Afrique australe. L’Union douanière de l’Afrique australe (SACU) compte parmi ses membres l’Afrique du Sud, le Botswana, le Lesotho, le Swaziland et la Namibie. Elle est, avec la présence sud- africaine, le groupe le plus ancien et le plus solidement  intégré  de la région. Elle fonctionne surtout comme un marché pour les produits manufacturés et des services sud-africains. Les échanges sont très inégaux, car l’Afrique du Sud exporte six fois plus de biens et de services qu’elle n’en importe des autres pays membres.  Tous les pays membres du SACU sont également membres de la SADC.

 

La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) compte 14 pays membres : l’Afrique du Sud (entré en 1994), le Botswana, le Lesotho, le Swaziland, la Namibie, la Zambie, le Zimbabwe, le Mozambique, le Malawi, l’Angola, la Tanzanie, la République démocratique du Congo (membre depuis 1997), les Seychelles (entrés en 1997) et l’Ile Maurice (entrée en 1996). Cette communauté fut créée  en 1980 dans le but de diminuer la dépendance vis-à-vis de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid et  elle avait comme nom : la Communauté de développement et de coopération de l’Afrique australe (SADCC).

 

Le programme d’action de la SADCC était concentré, jusqu’en 1992, sur la promotion de l’infrastructure de développement en vue de diminuer la dépendance à l’égard de l’Afrique du Sud raciste. Depuis lors, il s’est produit un changement substantiel allant de la prétendue « intégration fonctionnelle » à « l’intégration pour le développement ».  Selon Davies,  ceci pourrait déboucher sur « un programme régional combinant la coopération, la coordination politique et l’intégration commerciale » (1997a : 9).  Ce dernier aspect a acquis une grande importance en raison des déséquilibres caractérisant les relations commerciales régionales. Il a été suggéré que l’intégration commerciale se réalise au  travers de la promotion « d’un développement industriel régional coordonné, par le truchement des politiques industrielles régionales de développement »,  en fonction de l’accès des pays sous-développés aux marchés régionaux et de leurs capacités à supporter les réductions de tarifs sous couverts « d’accords commerciaux asymétriques » (Davies, 1997a : 9).   

 

Certaines institutions incarnent le déséquilibre historique en cours dans la région et sont devenues, par conséquent, des espaces d’exacerbation de méfiance et d’animosité, notamment à l’égard de l’hégémonie régionale sud-africaine.  Quelques pays membres de la SADC suspectent la SACU, tandis que d’autres, membres de cette dernière,  s’efforcent de gagner plus d’autorité au sein des institutions communautaires, -leur effort est vu comme contrecarrant le processus d’intégration au sein de la SADC. Pendant ce temps, le fait que certains sont à la fois membres de la SADC et de la COMESA a entraîné des complications. La division de travail de la SADC (assignant aux membres individuels la coordination des activités dans un secteur spécifique)  et ses faiblesses institutionnelles renforcent la question de son efficacité en tant que structure institutionnelle visant une nouvelle forme de régionalisation.  

VIII. L’Afrique du Sud : une pierre d’angle?

L’Afrique du Sud contrôle l’économie la plus importante de la zone SADC, 3 ½ plus importante que les économies des 11 pays membres réunis et 13 fois supérieure à l’économie de la seconde puissance régionale, l’Angola. « L’Afrique du Sud produit à peu près 44% du PIB africain et contribue pour environ 42% aux exportations africaines ».[40] Le devenir de l’économie sud-africaine est lié à celui des autres pays membres de la SADC, de même le destin économique de ces derniers est fonction de la croissance et des caractéristiques de l’économie sud-africaine.     L’option sud-africaine de s’impliquer dans une stratégie d’exportation de la croissance renforce  l’importance des marchés africains dans son système économique. En général, l’UE est son plus grand partenaire eu égard au volume global des exportations et des importations de ce pays. Mais les pays membres de la SADC sont ses principaux marchés d’exportation, fait souvent oublier quand on analyse les chiffres d’affaires de l’Afrique du Sud, notamment parce qu’une grande partie des exportations sud-africaines vers le SADC passent sous couvert des statistiques de la SACU. Une fois que les données de la SACU sont analysées (comme l’a fait le Département sud-africain du commerce et de l’industrie), il apparaît  que « les exportations sud-africaines vers la SADC, en 1994 et 1995, étaient plus importantes que celles effectuées vers l’UE », tandis que les exportations vers les pays non membres de la SADC ou de la SACU ont presque doublé entre 1993 et 1996.[41]

 

Ces exportations attirent l’attention au sens où, essentiellement basées sur des produits manufacturés, elles mettent en lumière l’importance de la zone SADC pour l’industrie manufacturière sud-africaine. En 1994, la SACU (principalement l’Afrique du Sud) a exporté vers d’autres pays membres de la SADC des machines et des accessoires, des véhicules et des pièces détachées, des produits chimiques (21%), du caoutchouc et des produits plastiques (39%), aliments et boissons (17%), textile et vêtements (14%).[42] Comme le signale Davies, le commerce sud-africain à l’intérieur de la SADC « revêt une grande importance pour les secteurs que la politique industrielle en vigueur entend rendre prioritaires en encourageant la croissance économique et le développement au travers de l’exportation »[43]

 

L’ampleur et la diversité de l’économie sud-africaine influent également sur le flux des capitaux. Ce pays attire plus des capitaux que tous les autres membres de la SADC. Selon la BM, il a reçu plus de 5 milliards de dollars en termes de capitaux privés, en 1997, (y compris les prêts, les investissements en bourse et les IED), devenant ainsi la destination favorite des capitaux en Afrique subsaharienne.[44] L’Afrique du Sud a, aux côtés du Ghana, du Nigeria, de l’Angola et de l’Ouganda, attiré 70% des IED vers l’Afrique subsaharienne. L’Angola fut, parmi les pays membres de la SADC, la seconde destination en importance des IED, dont l’essentiel a été investi dans l’exploitation du pétrole et les secteurs miniers.

 

L’Afrique du Sud est le pivot de la SADC. Sa position stratégique dans cette région s’est construite au cours du siècle passé et avait comme priorité l’intérêt des institutions sud-africaines. Aucun projet d’intégration régional ne peut, dans le court ou moyen terme, détruire les avantages assurés par l’Afrique du Sud dans le cadre régional. Le défi consiste à partager de façon équitable les retombées de cette hégémonie régionale. L’existence d’une puissance régionale soulève de sérieuses questions concernant son rôle dans une structure régionale renouvelée. Il s’agit de savoir si l’Afrique du Sud est « un partenaire ou une puissance hégémonique ». En un certain sens, cette question a déjà sa réponse : l’Afrique du Sud est une puissance hégémonique régionale.[45] Plus exactement, il serait difficile de savoir si l’Afrique du Sud,  déjà puissance hégémonique, peut devenir un partenaire régional dynamique. A ce propos, nous voudrions savoir si ce pays va continuer à être une puissance exploiteuse (exploitative hegemon) « cherchant à créer un régime qui favorise ses propres intérêts nationaux à court terme » ou bien  s’il va être à même d’assurer une « domination légère » (benign hegemon) « qui facilite le développement de relations mutuelles bénéfiques ».[46]               

 

La réponse ne dépendra pas uniquement de l’attitude de l’Afrique du Sud, elle dépendra aussi de la volonté des autres partenaires impliqués dans le processus de régionalisation. Quelques conditions sont nécessaires pour une intégration régionale équitable : - la capacité et la volonté de la part de l’Afrique du Sud de mettre sur pied un régime hégémonique qui favorise les intérêts mutuels des partenaires ; - la volonté des autres pays de la région de permettre à l’Afrique du Sud d’agir comme « bénévole », ainsi que leur disponibilité à participer à ce projet.

 

L’intégration régionale est devenue, pour l’Afrique du Sud, un article de foi. On ne peut douter de l’engagement du gouvernement sud-africain. Mais cet engagement semble marqué par deux types de facteurs : d’un côté, les éléments négatifs et de l’autre côté, les données positives. Parmi les premiers facteurs figurent :  le réseau d’interdépendances dû à l’immigration, la prolifération de la contrebande, les crises sociales et l’insécurité régnantes dans la région, etc., tandis que parmi les seconds on trouve le potentiel du système de transport et de communication, l’énergie et d’autres infrastructures de base. De ce point de vue, la région représente un potentiel économique non négligeable et un grand marché pour l’Afrique du Sud. 

 

La détermination politique de l’Afrique du Sud est visible au travers de sa volonté de signer des accords régionaux multilatéraux et de mener les négociations pour le libre-échange avec l’UE dans un cadre régional. Du point de vue commercial, elle voudrait diversifier les champs d’action de façon à valoriser les spécificités des autres pays membres de la SACU. En même temps, elle a refusé de signer un accord régional de libre- échange sous prétexte qu’il renforçait les inégalités existantes. Cette décision se basait sur une étude de la SA Industrial Development Corporation (IDC) selon laquelle « l’introduction du libre-échange exacerberait plus que jamais la polarisation ».[47]  Par conséquent, les négociateurs sud-africains ont proposé que l’automatisme du libre-échange soit remplacé par une démarche négociée. Cette procédure permettrait aux autres pays membres d’identifier les secteurs favorisant leur accès au marché sud-africain. L’ajustement des prix peut se concevoir de manière à protéger ces secteurs tout en facilitant l’entrée de leurs produits sur le marché sud-africain.   Cette proposition n’a pas enchanté tous les membres de la SADC, dont la plupart avaient déjà diminué leurs prix en guise de réponse aux Programmes d’ajustement structurel et sont désireux de bénéficier de la même politique d’ouverture de la part de l’Afrique du Sud. Certains pays membres de la SADC ont, probablement à tort, accusé l’Afrique du Sud de mener une politique dilatoire, de violer sa promesse d’ouvrir son économie aux concurrents régionaux.

 

La position sud-africaine a été maintenue grâce au Protocole de libre commerce de la SADC, signé en août 1996, à Maseru. Celui-ci propose une période de 8 ans au terme de laquelle la SADC se convertirait en une zone de libre-échange. Les caractéristiques de cette zone et les réductions des prix devront être décidées au travers de différentes négociations. On s’attend à ce que, vers le milieu des années 1998, l’Afrique du Sud tienne sa promesse de satisfaire aux besoins spécifiques des autres pays membres de la SADC quand il y a asymétrie d’offre et de leur ouvrir son marché. Selon Zavareh Rustomjee, directeur général au ministère sud-africain du commerce et de l’industrie, « l’Afrique du Sud s’ouvrira plus vite que le reste de la région, suivant les mêmes principes utilisés dans les négociations avec l’UE… L’offre sera très raisonnable, car elle sera fonction de chaque pays et de chaque industrie ».[48]

 

La stratégie économique adoptée par l’Afrique du Sud est déterminante en ce qui concerne le rôle que ce pays doit jouer au niveau régional,  rôle dicté non seulement par l’Etat, mais aussi par les impératifs du marché. De ce point de vue, l’Afrique du Sud semble poursuivre deux formes contradictoires d’intégration : d’un côté, une version idéalisée, diffusée du point de vue politique et au travers de la recherche de support et de mécanismes techniques (par exemple au travers de la SACU et la SADC, des négociations avec l’UE, etc.) ; de l’autre, l’état de fait des affaires, dicté par les forces du marché. La stratégie sud-africaine de régionalisation s’explique  «dans un contexte privilégiant les intérêts nationaux à court terme » et elle aspire le surplus des périphéries régionales vers le centre de la région. Cette situation est renforcée par la politique macro-économique de l’Afrique du Sud, la stratégie de la croissance, de l’emploi et de la redistribution. Il n’est donc pas simplement question de savoir si c’est l’Etat ou le marché qui détermine l’attitude de l’Afrique du Sud dans la sphère de l’intégration économique régionale. Bien au contraire, quand une structure régionale conçue par l’Etat est en conflit avec le système opérationnel de marché, on trouve toujours une solution de compromis. Le problème est de savoir si ce compromis rend le rôle régional actuel de l’Afrique du Sud à ce point ambivalent qu’il sape la recherche, par l’Etat, du consentement des autres partenaires régionaux pour une régionalisation avantageuse pour tous.

 

La pression qui s’exerce sur les entreprises sud-africaines en vue de leur expansion, la dévaluation du Rand, les sabotages commerciaux, la levée des barrières douanières (selon le souhait de l’OMC) ont créé une situation dans laquelle « l’hégémonie sud-africaine s’est trouvée, en 1996,  probablement plus importante que jamais». Ceci révèle l’intensité de la libre circulation du capital sud-africain au sens où les entreprises régionales sont très peu affectées par la nouvelle infrastructure. L’adoption par le gouvernement d’une stratégie économique exigeant une croissance rapide du secteur manufacturier et facilitant les investissements off-shore des entreprises sud-africaines renforce cette tendance.

 

Une contradiction apparente semble exister entre l’engagement politique du gouvernement sud-africain de promouvoir des relations régionales équitables et sa volonté de relancer une croissance économique durable sur base d’une stratégie économique inspirée principalement de l’orthodoxie néolibérale. Cette stratégie encourage une pénétration agressive des autres marchés régionaux et inhibe le rôle régulateur de l’Etat en ce qui concerne les investissements et le commerce par les entreprises sud-africaines, -rôle qui, idéalement, devrait concilier les activités prédatrices du capital sud-africain avec le projet de régionalisation soutenu par le gouvernement. Bien plus, il encourage l’instauration des accords de libre-échange avec les principaux pays industrialisés du Nord et les groupes d’affaires, dans le but de promouvoir la production industrielle dans la région.

 

Le souhait sud-africain d’avoir un plus grand accès aux marchés européens a été exaucé par la demande de réciprocité avec Pretoria formulée par Bruxelles, avec ses implications à long terme sur les pays membres de la SADC. Ceux-ci craignent cependant que l’instauration du libre échange entre l’Europe et l’Afrique du Sud ne soit l’occasion d’écouler sur les marchés régionaux, à meilleur marché, les produits européens au détriment de l’industrie locale déjà en difficulté. « Il y a une crainte qu’une forte affluence des produits hautement compétitifs venant d’Europe sur le marché régional n’affecte les importations sud-africaines dans la région ».[49]

 

Le ministère sud-africain du commerce et de l’industrie, attentif à ce type de risque, a préparé « une proposition raisonnable et asymétrique » (comprehensive asymetrical offer) d’ouvrir les marchés sud-africains aux pays de la SADC. « Les autorités sud-africaines croient qu’une libéralisation rapide des marchés démontrerait leur détermination politique et leur engagement pour le développement de la région en même temps qu’elle apaiserait les craintes générées par les négociations pour le libre-échange ».[50]  Elles essaient également d’inscrire leurs négociations avec l’UE dans le contexte de la SADC, partant de l’idée selon laquelle les bénéfices qui en résulteraient seraient  partagés avec les pays membres de cette communauté. Cet argument est parfois utilisé comme preuve de l’attachement de l’Afrique du Sud à la SADC. Tout cela est possible, mais il convient de rappeler que le protocole d’accord de la SADC d’août 1996  exige une telle disponibilité. Tous les pays membres de la SADC, en vertu de la clause des nations les plus favorisées, ont droit aux mêmes préférences commerciales ».[51] Ces contradictions risquent de compromettre différentes manières l’idée d’une régionalisation de type « progressiste » :

- Le déséquilibre historique et structurel caractérisant les relations entre l’Afrique du Sud et les autres pays membres de la SADC doit être corrigé. Celui-ci sert de point d’appui aux entreprises sud-africaines pour pénétrer agressivement les marchés faibles de la région. Leurs biens et services résistent à la stratégie des avantages comparatifs.

 

Les incursions des entreprises sud-africaines sont non seulement encouragées, mais aussi converties en une nécessité selon une stratégie économique visant une croissance économique rapide basée sur l’exportation des produits manufacturés.

 

Mais le succès à moyen ou à long terme de cette stratégie dépend (entre autres facteurs) de la capacité des exportateurs sud-africains de gagner et de conserver l’accès aux marchés lucratifs du monde développé, - et donc c’est dans l’intérêt sud-africain de garantir des accords bilatéraux de libre échange avec d’autres grands pays et blocs commerciaux.  Cela suppose un grand sens de réciprocité. Dans le cas de l’UE, l’Afrique du Sud doit réduire les barrières douanières concernant les produits européens plus compétitifs et moins chers que les produits identiques venant des pays de la SADC.

 

L’effort des pays de la SADC de revoir progressivement leur infrastructure de base actuelle en développant des nouvelles capacités industrielles semble, de ce fait, condamné à végéter.

 

Dans certains pays, même les secteurs traditionnels sont affectés. La Namibie, par exemple, exporte actuellement environ 70% de son bétail et des produits dérivés en Afrique du Sud, - un commerce qui risque d’être sévèrement perturbé par l’accord de libre-échange entre l’Afrique du Sud et l’UE, si jamais la Namibie devait affronter la libre concurrence des produits européens. Le Botswana souffre des mêmes problèmes.

IX. Les principales caractéristiques de la puissance régionale                       

L’économie sud-africaine est entourée de nombreux malentendus qu’il convient d’examiner, car ils sont souvent au cœur des débats à propos des voies et moyens propices à la relance économique et au développement du pays. Leur impact sur la régionalisation en Afrique australe est indéniable. La description classique faisant de l’Afrique du Sud un mélange entre les économies du  Tiers-monde  et celles du Premier monde est trompeuse. Ce pays n’a pas de « centre industriel moderne … semblable à ceux des pays du Premier monde », ainsi que le proclament régulièrement les hommes d’affaires et les politiciens. Ses prétendus traits économiques du « premier monde » ressemblent plus à ceux des pays en voie de développement à revenu moyen, comme par exemple, le Brésil, l’Argentine, le Mexique ou l’Egypte.

 

L’économie sud-africaine se lit au travers de trois traits essentiels dont deux sont constants dans les pays en voie de développement à revenu moyen : une grande confiance en l’exportation et un secteur industriel semi-développé (caractérisé par des facteurs comme une faible productivité, une spécialisation limitée, le vieillissement des installations et la confiance en l’importation des biens principaux, etc.). L’autre caractéristique, - le développement des systèmes d’information, de communication et de transport -,  place l’Afrique du Sud en dehors de la sphère des pays en voie de développement pour le rapprocher du Premier monde. Une telle description semble exagérée, bien que l’Afrique du Sud se situe dans la catégorie des pays comme la Corée du Sud, Taiwan et le Brésil.

 

Le spectre d’une Afrique du Sud sous l’emprise de la communauté économique mondiale, - une fantaisie sans fondement -, et l’idée selon laquelle depuis 1960, le pays « s’est progressivement éloigné de la communauté des nations »[52], sont encore en vigueur. La dernière affirmation concerne plus les champs diplomatique, culturel et sportif que le domaine économique. Malgré le handicap occasionné par les sanctions sur le commerce et l’investissement, un large secteur de l’économie est resté ouvert à l’exportation, notamment l’agriculture et l’exploitation minière. Le secteur industriel n’a pas suivi le développement rapide des nouvelles technologies à cause de la crise économique des années 1970, qui a généré des problèmes chroniques de balance de paiements et de compression des échanges avec l’étranger. Ce ne fut qu’au milieu des années 1980 que l’accès aux nouvelles technologies et aux crédits étrangers a souffert de façon sensible des sanctions internationales. Pendant ce temps, le principal secteur économique, l’exploitation minière, a continué à puiser une grande parte de sa main-d’œuvre en dehors du pays. En d’autres termes, l’image d’une économie structurée en système autarcique ne résiste pas à l’analyse des faits.

 

En réalité, l’Afrique du Sud est intégrée au système économique mondial de la même manière que la plupart des pays semi industrialisés en voie de développement. Toutefois, cette intégration ne s’est faite que dans un seul sens : le développement, dans l’après-guerre, des produits de luxe. Cette industrie avait un caractère régional quand il s’agissait de produire ou d’assembler les produits ; mais l’infrastructure technologique et une importante quantité de composantes étaient importés.

 

La description de Thomas Scott est pertinente quand il considère ce pays comme étant «un pays en voie de développement à revenu moyen et sans spécificité, qui a très peu d’incidence économique au niveau mondial ».[53]  La thèse traditionnelle soutient que l’économie sud-africaine a été dénaturée sous l’apartheid, par l’exclusion de la « communauté des nations ». A cet égard, il convient d’évoquer une série des mesures d’ajustement visant à normaliser l’économie, la mettant au diapason du « consensus global » et la menant vers une intégration économique plus avantageuse et de plus en plus profonde. Comme nous l’avons déjà suggéré antérieurement, cette approche est tronquée, car elle ignore l’ampleur et les faiblesses structurelles plaçant l’économie sud-africaine dans la périphérie de l’économie mondiale.            

 

L’Afrique du Sud est sortie, en 1994, de l’une de ses plus profondes récessions et a enregistré une croissance positive de son PIB qui, atteignant 3,4% en 1995, a stagné entre 1,5% et 2% en 1997. Un ensemble de traits structurels empêche la réalisation des performances économiques. Il s’agit entre autres :

-      d’une très forte dépendance à l’égard des performances dans les secteurs agricole et  minier (le premier est très fluctuant tandis que le second est en déclin depuis longtemps).

-     de la vulnérabilité face à la baisse du cours de l’or et d’autres matières premières sur le marché.

-     de la faible capacité de travail, de gestion et de production.

-     d’un faible taux d’épargne nationale ; ce qui explique les fragilités actuelles de l’économie sud-africaine et sa très grande dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers. 

-     d’une balance de payement instable, partiellement due au fait que le flux des capitaux étrangers est, en grande partie,  fonction des exportations de minerais (des fluctuations des prix sur le marché).

-     de la faible demande nationale, - un des facteurs clés retardant la croissance.

-     d’un  très faible taux d’emplois.

-     d’un secteur industriel accusant une compétitivité fluctuante et qui reste dépendant des technologies importées, des matériaux de base, voire concernant les composants des produits.

-     d’une très grande dépendance à l’égard des entreprises transnationales qui génèrent environ 43% du PIB sud-africain. Cette caractéristique devrait changer dans le court terme, dans la mesure où les entreprises sud-africaines prennent en main la gestion d’importantes parts de leurs surplus dans les investissements off-shore.

 

Toutefois, des signes positifs apparaissent depuis 1994 :

-     L’IED a augmenté de façon substantielle, facilitant de temps à autre le problème de balance des paiements.

-     La secteur manufacturier a fait preuve d’une évidente croissance : il représentait environ 24% du PIB en 1997 et n’a pas cessé de réaliser des performances dans l’exportation.

-     L’inflation est passée en dessous de 10%.

-     La confiance dans les affaires s’est relativement affermie.

 

La Chambre de commerce sud-africaine reconnaît que l’économie est encore vulnérable et le secteur industriel très peu diversifié. A ce sujet, si quelques ajustements structurels s’avèrent nécessaires, se pose  la question de déterminer la nature de ceux-ci. Au travers de sa stratégie « Croissance, emplois et redistribution » de 1996, le gouvernement sud-africain a opté pour une forme d’ajustement conforme aux modèles promus par le « Consensus de Washington ». Cette stratégie de changement entend développer une « approche intégrée » qui  promeuve un taux de croissance économique de 6% pour l’an 2000 et crée environ 400.000 emplois chaque année.[54] Elle se fonde, pour ce faire, sur des cibles macro-économiques qui, selon le gouvernement, vont constituer la base de la confiance et de la stabilité économique. Le résultat anticipé est une augmentation massive de l’investissement privé, en particulier des IED.

 

La croissance doit être soutenue par une augmentation massive de l’investissement privé et la participation réelle du gouvernement ne s’est accrue qu’au cours de deux dernières années sur le quinquennat prévu. Toutefois, ce plan prévoit de passer de la dépendance en matière première à une croissance basée sur l’exportation dans le secteur manufacturier. Il repose sur un ensemble de traits en conformité avec les modèles néolibéraux et pourrait augmenter la confiance des investisseurs. Il s’agit notamment :

-      De la libéralisation des contrôles financiers, y compris le contrôle sur les échanges.

-     Du programme de privatisation qui envisage la privatisation totale de certaines entreprises publiques non essentielles et une privatisation partielle des services publics.

-     D’un régime de libre-échange qui entend réduire drastiquement la plupart des tarifs et des formes de protection, dans un futur proche. Dans certains secteurs, (notamment l’habillement, le textile et les communications) le gouvernement a diminué les tarifs beaucoup plus tôt que prévu, en 1994, par le GATT et l’OMC.

-     La limitation des salaires des ouvriers syndiqués et l’introduction d’une plus grande flexibilité sur le marché du travail. Les milieux des affaires ont exercé des pressions sur le gouvernement afin qu’il accélère ces changements, mais la résistance ouvrière s’est faite sentir.

 

Les critiques distinguent deux sortes de limites dans la stratégie sud-africaine. Tout d’abord, il y a son échec à réaliser les objectifs-clés, - notamment en ce qui concerne la création d’emplois et la croissance économique. Ensuite, elle s’inspire d’une grille de lecture très conservatrice (questionnable du point de vue empirique) de la globalisation et des possibilités de croissance économique privilégiant les besoins de développement au niveau national et régional avec comme conséquence l’ensemble des mesures d’ajustement encourageant les investissements privés. Ce plan de changement n’est pas accompagné des dispositions assurant que l’investissement réalisé réponde aux objectifs socioéconomiques annoncés. Il lui manque la cohérence propre à une stratégie intégrée : « l’idée d’un scénario intégré ne garantit pas que les dispositions annoncées seront réalisées. Les résultats dépendent de la politique macroéconomique, en d’autres termes, la nouvelle politique engendre la confiance chez les investisseurs privés nationaux  et étrangers, qui augmentent sensiblement leurs investissements. Il n’y a pas de lien causal entre la réduction du déficit budgétaire, les mesures de libéralisation des prix, etc. et les affirmations  selon lesquelles ces objectifs seront atteints ».[55] Ce changement n’a pas promu l’emploi. Il n’a pas non plus atteint le taux de croissance annoncé du PIB qui, en 1997, est descendu à 1,7%, tandis que l’augmentation d’investissements au niveau national avait atteint 3,5%, en grande partie suite au faible investissement du secteur public.[56] Beaucoup d’économistes nationaux ont annoncé une croissance de 1,5 à 2% en 1998, même si certains craignaient un renversement pour l’année 1999.

 

En 1996, l’IED a atteint la somme de 1,9 milliards de dollars, soit 27% de plus qu’en 1995. Cette croissance était impressionnante en 1997, quand elle a atteint le montant de 2,95 milliards de dollars, soit une augmentation de 55% par rapport à 1996.[57] Il vaut la peine de souligner l’origine et la destination des IED. Les entreprises américaines sont celles qui investissent le plus en Afrique du Sud. Elles essaient de tirer avantage des secteurs abandonnés à partir des années 1980. La part américaine des IED est allouée aux investissements soutenus par ces entreprises, notamment dans le secteur de la consommation de masse. Les pays européens (y compris le Royaume-Uni) viennent en troisième position et investissent, en général, dans de nouveaux domaines. L’Asie est, depuis 1997, le second grand investisseur des IED, avec en tête la Malaisie qui, à elle seule,  investit près de 6,4 milliards de Rands.  La compagnie Malaysia Petronas a acheté 30% des parts de la firme Engen, en 1996, mais les retombées de cette transaction ont été affectées au développement de l’infrastructure. La création d’emplois espérée est restée très faible, à moins qu’elle se renforce avec le développement du tourisme.

 

En résumé, les entreprises américaines contrôlent les marchés de consommation de masse (boissons, les opérations de change et les technologies de l’information), les produits pharmaceutiques et les télécommunications. Les investisseurs européens préfèrent les secteurs manufacturiers, en particulier le secteur automobile et les pièces détachées, l’industrie chimique, mécanique et pharmaceutique, ainsi que les boissons et le secteur alimentaire. En revanche, les investisseurs asiatiques ont pour cibles le développement de l’infrastructure, les services hospitaliers et le secteur financier, y compris les attrayants investissements dans les domaines de la télécommunication et de l’énergie. Tandis que le gouvernement sud-africain s’applique à présenter ces influx comme preuve d’une imminente relance économique, il y a lieu de mettre en doute ces analyses. La plupart des IED sont investis dans les secteurs où la croissance potentielle du marché ne peut se réaliser en l’absence d’un boom économique durable. En d’autres termes, on place la charrue devant les bœufs. 

 

Il convient de revoir le rôle du capital sud-africain au sujet de la dynamisation des investissements en Afrique australe. A ce propos, quelques aspects peuvent être soulignés :

-     Le flux des IED en Afrique subsaharienne et en particulier, dans les pays membres de la SADC, est resté infime et la contribution des entreprises nationales très modeste. Elles ont investi 2,4 milliards de Rands (475 millions de dollars) dans 6 pays membres de la SADC entre 1995 et 1998.[58] Cela représentait environ ¼ des investissements off-shore sud-africains et révèle le fait qu’un vaste horizon s’ouvre au-delà de la communauté régionale. L’ambition de devenir compétitif au niveau mondial apparaît étouffée par l’engagement pour la croissance économique de la région. 

-     Malgré son rôle potentiel comme source des IED pour les autres pays de la SADC (en particulier dans le secteur manufacturier) et comme incitatif pour le gouvernement, le capital sud-africain, - tout comme le capital international-, est principalement attiré vers les investissements en rapport avec l’exploitation des ressources naturelles. La carte géographique des investissements en Afrique montre « qu’il y a très peu d’entreprises qui investissent dans d’autres secteurs que l’exploitation minière ».[59] L’économie des pays de la SADC est, pour ainsi dire, très dépendante de l’exploitation et de l’exportation des ressources naturelles.

-     Même si l’essentiel des investissements est dirigé vers le secteur minier, selon Mfundo Nkuhlu, directeur au ministère du commerce et de l’industrie sud-africain, une certaine somme d’argent va aussi vers les  détaillants, les banques et les secteurs des services afin de protéger les petits entrepreneurs contre les grandes firmes sud-africaines. Il s’attend à ce que ce type d’investissements dure longtemps.

-     Les investissements off-shore, faits par les entreprises sud-africaines dans le secteur minier, vont libérer rapidement la pression sur les échanges et d’autres contrôles financiers, en particulier quand le projet d’exploration se convertit en projet d’exploitation, exigeant une nouvelle injection de capitaux.[60] Les bénéfices pour l’économie sud-africaine sont plutôt discutables. Beaucoup d’entreprises d’exploitation minière changent d’activités principales à l’étranger alors qu’elles ne disposent d’aucune activité centrale afin d’avoir plus de capitaux pour des investissements off-shore. Si la libéralisation des contrôles des échanges satisfait à leurs exigences de croissance, il s’ensuit une exportation nette du capital par ces entreprises. Une des conséquences sera la grande dépendance de l’Afrique du Sud vis-à-vis des capitaux étrangers pour stabiliser son économie actuelle, - en aggravant la concurrence entre les pays de la SADC pour attirer les capitaux étrangers et augmentant la pression sur les entreprises sud-africaines pour réaliser des performances dans l’exportation au niveau régional.   

X. Les paradigmes commerciaux de l’Afrique australe

L’économie des pays d’Afrique australe (y compris ceux de l’Afrique centrale) est largement tributaire des produits d’exportation, destinés essentiellement aux pays industrialisés. A l’exception de l’Afrique du Sud et très légèrement du Zimbabwe, les pays africains ont très peu diversifié ces produits, en particulier dans le secteur manufacturier. Les produits de base, les biens les plus consommés et les produits alimentaires sont encore importés des pays industrialisés ou d’Afrique du Sud. En effet  80% d’échanges commerciaux réalisés dans cette région sont conclus avec les pays non membres de la communauté régionale ou la SADC.[61] Un seul pays tire avantage de cette situation régionale : l’Afrique du Sud. Son hégémonie régionale dans le commerce a renforcé le trait structurel d’autres pays. Elle a également favorisé le maintien des monopoles historiques, le développement des infrastructures de transport et de communication et les systèmes financiers. Mais l’économie sud-africaine elle-même ne s’est pas libérée de sa dépendance à l’égard de l’exportation ; elle n’a pas non plus  échappé au statut des pays semi industrialisé ni réussi à s’intégrer dans l’économie mondiale sur base de la diversité de ses exportations.

 

La répartition des exportations régionales va de 50% (l’Ile Maurice, la Tanzanie et le Swaziland) à 90% (l’Angola). Dans la plupart des cas, ces pays comptent sur un ou deux principaux produits d’exportation, recherchés presque exclusivement par les pays industrialisés. En conséquence, ils importent davantage, avec l’Afrique du Sud en tête. Cette dernière sert de modèle d’importation à la région avec comme principaux fournisseurs les Etats-Unis, l’Asie et l’Europe. La conséquence en est une région tout à fait conforme à la domination néocoloniale, avec pour seule différence un pays très dépendant de l’exportation des produits manufacturés vers les pays voisins. La région est marquée par une véritable asymétrie en matière de commerce.

 

Dans la plupart des cas, l’exportation des produits de base a diminué de valeur, depuis 1985, comme composante de l’ensemble des exportations. Cette tendance s’explique par la chute des prix au niveau mondial pour la plupart de ces produits. Bien plus, le fait qu’au cours de la même période, la valeur des exportations de certains pays ait augmenté montre que leur augmentation de revenus est basée sur l’exportation d’autres ressources que les produits de base. Il y a une légère tentative de diversification des produits d’exportation, même si l’apport des produits de base et des produits manufacturés reste très faible.

 

Il y a des changements en matière d’exportation dans les pays de la SADC. Les services sud-africains des douanes et des statistiques montrent que, entre 1993 et 1997, la part des exportations en minerais est passée de  74% à 63,5%, tandis que celle des produits manufacturés a augmenté de 10% à 15%. Il y a eu aussi une légère augmentation concernant les produits agricoles et chimiques. Ces changements sont intervenus principalement en Afrique du Sud en raison même de l’importance de son économie dans l’ensemble des pays membres de la SADC.[62]  Les économistes attribuent ce changement à la levée des sanctions contre l’Afrique du Sud et au plan général d’encouragement des exportations (General Export Incentive Scheme) du gouvernement sud-africain, qui récompense les exportateurs en fonction de la valeur ajoutée de leurs produits. Toutefois, les nouvelles mesures de l’OMC disqualifient ce type d’encouragement et ce projet a été arrêté depuis le milieu des années 1997, - supprimant ainsi le levier mis en place par l’Etat dans la gestion des exportations.                

 

L’incidence de la SADC et des autres pays africains sur la croissance sud-africaine est perceptible au travers de l’intensité des exportations sud-africaines vers ces pays, notamment en ce qui concerne les produits manufacturés : les machines et leurs accessoires, les véhicules et les pièces détachées, les produits chimiques, le caoutchouc, l’alimentation et les boissons, le textile et les vêtements. Rob Davies note que le commerce avec la région a une très grande importance du fait qu’il s’agit des secteurs que la politique industrielle en vigueur érigent en priorité.[63] Le niveau des importations sud-africaines des pays de la SADC  est trop faible pour  modifier sa balance commerciale dans la région. En outre, le volume des produits d’importation en provenance de ces  pays s’est  accru au début des années 1990 bien que dans la plupart des cas il soit plutôt faible. Mais trois des plus grands fournisseurs de l’Afrique du Sud sont en difficulté (la Namibie, le Zimbabwe et le Botswana) et ont multiplié par trois leurs exportations vers la superpuissance régionale. Le Swaziland, l’unique pays de la SADC à être considéré comme le plus grand exportateur vers l’Afrique du Sud, voit chuter ses exportations.

 

Il est impératif de redresser la balance commerciale. Les remèdes sont toutefois accompagnés de difficultés. Le gouvernement sud-africain utilise le protocole de libre-échange de la SADC comme cadre pour assurer aux pays membres un meilleur accès au marché sud-africain. Selon Mfundo Nkuhlu, du département de l’industrie et du commerce, ces espoirs sont anéantis par la répugnance des entreprises sud-africaines d’importer les produits des autres pays africains.[64]  Pendant ce temps, la mise en place d’un tarif différentiel peut menacer les industries, dans certains pays de la SADC, au point d’exiger quelque protection contre les importations. Mais les acteurs dominants rejettent ce type de mesures en arguant le fait qu’elles assureraient la « désarticulation et la destruction » de la région et de son économie. La « SA Textile Federation » épouse cette argumentation, elle voit dans la pénétration des marchés régionaux un antidote à sa vulnérabilité pour les

IX. Les principales caractéristiques de la puissance régionale                      

L’économie sud-africaine est entourée de nombreux malentendus qu’il convient d’examiner, car ils sont souvent au cœur des débats à propos des voies et moyens propices à la relance économique et au développement du pays. Leur impact sur la régionalisation en Afrique australe est indéniable. La description classique faisant de l’Afrique du Sud un mélange entre les économies du  Tiers-monde  et celles du Premier monde est trompeuse. Ce pays n’a pas de « centre industriel moderne … semblable à ceux des pays du Premier monde », ainsi que le proclament régulièrement les hommes d’affaires et les politiciens. Ses prétendus traits économiques du « premier monde » ressemblent plus à ceux des pays en voie de développement à revenu moyen, comme par exemple, le Brésil, l’Argentine, le Mexique ou l’Egypte.

 

L’économie sud-africaine se lit au travers de trois traits essentiels dont deux sont constants dans les pays en voie de développement à revenu moyen : une grande confiance en l’exportation et un secteur industriel semi-développé (caractérisé par des facteurs comme une faible productivité, une spécialisation limitée, le vieillissement des installations et la confiance en l’importation des biens principaux, etc.). L’autre caractéristique, - le développement des systèmes d’information, de communication et de transport -,  place l’Afrique du Sud en dehors de la sphère des pays en voie de développement pour le rapprocher du Premier monde. Une telle description semble exagérée, bien que l’Afrique du Sud se situe dans la catégorie des pays comme la Corée du Sud, Taiwan et le Brésil.

 

Le spectre d’une Afrique du Sud sous l’emprise de la communauté économique mondiale, - une fantaisie sans fondement -, et l’idée selon laquelle depuis 1960, le pays « s’est progressivement éloigné de la communauté des nations »[65], sont encore en vigueur. La dernière affirmation concerne plus les champs diplomatique, culturel et sportif que le domaine économique. Malgré le handicap occasionné par les sanctions sur le commerce et l’investissement, un large secteur de l’économie est resté ouvert à l’exportation, notamment l’agriculture et l’exploitation minière. Le secteur industriel n’a pas suivi le développement rapide des nouvelles technologies à cause de la crise économique des années 1970, qui a généré des problèmes chroniques de balance de paiements et de compression des échanges avec l’étranger. Ce ne fut qu’au milieu des années 1980 que l’accès aux nouvelles technologies et aux crédits étrangers a souffert de façon sensible des sanctions internationales. Pendant ce temps, le principal secteur économique, l’exploitation minière, a continué à puiser une grande parte de sa main-d’œuvre en dehors du pays. En d’autres termes, l’image d’une économie structurée en système autarcique ne résiste pas à l’analyse des faits.

 

En réalité, l’Afrique du Sud est intégrée au système économique mondial de la même manière que la plupart des pays semi industrialisés en voie de développement. Toutefois, cette intégration ne s’est faite que dans un seul sens : le développement, dans l’après-guerre, des produits de luxe. Cette industrie avait un caractère régional quand il s’agissait de produire ou d’assembler les produits ; mais l’infrastructure technologique et une importante quantité de composantes étaient importés.

 

La description de Thomas Scott est pertinente quand il considère ce pays comme étant «un pays en voie de développement à revenu moyen et sans spécificité, qui a très peu d’incidence économique au niveau mondial ».[66]  La thèse traditionnelle soutient que l’économie sud-africaine a été dénaturée sous l’apartheid, par l’exclusion de la « communauté des nations ». A cet égard, il convient d’évoquer une série des mesures d’ajustement visant à normaliser l’économie, la mettant au diapason du « consensus global » et la menant vers une intégration économique plus avantageuse et de plus en plus profonde. Comme nous l’avons déjà suggéré antérieurement, cette approche est tronquée, car elle ignore l’ampleur et les faiblesses structurelles plaçant l’économie sud-africaine dans la périphérie de l’économie mondiale.            

 

L’Afrique du Sud est sortie, en 1994, de l’une de ses plus profondes récessions et a enregistré une croissance positive de son PIB qui, atteignant 3,4% en 1995, a stagné entre 1,5% et 2% en 1997. Un ensemble de traits structurels empêche la réalisation des performances économiques. Il s’agit entre autres :

-      d’une très forte dépendance à l’égard des performances dans les secteurs agricole et  minier (le premier est très fluctuant tandis que le second est en déclin depuis longtemps).

-     de la vulnérabilité face à la baisse du cours de l’or et d’autres matières premières sur le marché.

-     de la faible capacité de travail, de gestion et de production.

-     d’un faible taux d’épargne nationale ; ce qui explique les fragilités actuelles de l’économie sud-africaine et sa très grande dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers. 

-     d’une balance de payement instable, partiellement due au fait que le flux des capitaux étrangers est, en grande partie,  fonction des exportations de minerais (des fluctuations des prix sur le marché).

-     de la faible demande nationale, - un des facteurs clés retardant la croissance.

-     d’un  très faible taux d’emplois.

-     d’un secteur industriel accusant une compétitivité fluctuante et qui reste dépendant des technologies importées, des matériaux de base, voire concernant les composants des produits.

-     d’une très grande dépendance à l’égard des entreprises transnationales qui génèrent environ 43% du PIB sud-africain. Cette caractéristique devrait changer dans le court terme, dans la mesure où les entreprises sud-africaines prennent en main la gestion d’importantes parts de leurs surplus dans les investissements off-shore.

 

Toutefois, des signes positifs apparaissent depuis 1994 :

-     L’IED a augmenté de façon substantielle, facilitant de temps à autre le problème de balance des paiements.

-     La secteur manufacturier a fait preuve d’une évidente croissance : il représentait environ 24% du PIB en 1997 et n’a pas cessé de réaliser des performances dans l’exportation.

-     L’inflation est passée en dessous de 10%.

-     La confiance dans les affaires s’est relativement affermie.

 

La Chambre de commerce sud-africaine reconnaît que l’économie est encore vulnérable et le secteur industriel très peu diversifié. A ce sujet, si quelques ajustements structurels s’avèrent nécessaires, se pose  la question de déterminer la nature de ceux-ci. Au travers de sa stratégie « Croissance, emplois et redistribution » de 1996, le gouvernement sud-africain a opté pour une forme d’ajustement conforme aux modèles promus par le « Consensus de Washington ». Cette stratégie de changement entend développer une « approche intégrée » qui  promeuve un taux de croissance économique de 6% pour l’an 2000 et crée environ 400.000 emplois chaque année.[67] Elle se fonde, pour ce faire, sur des cibles macro-économiques qui, selon le gouvernement, vont constituer la base de la confiance et de la stabilité économique. Le résultat anticipé est une augmentation massive de l’investissement privé, en particulier des IED.

 

La croissance doit être soutenue par une augmentation massive de l’investissement privé et la participation réelle du gouvernement ne s’est accrue qu’au cours de deux dernières années sur le quinquennat prévu. Toutefois, ce plan prévoit de passer de la dépendance en matière première à une croissance basée sur l’exportation dans le secteur manufacturier. Il repose sur un ensemble de traits en conformité avec les modèles néolibéraux et pourrait augmenter la confiance des investisseurs. Il s’agit notamment :

-      De la libéralisation des contrôles financiers, y compris le contrôle sur les échanges.

-     Du programme de privatisation qui envisage la privatisation totale de certaines entreprises publiques non essentielles et une privatisation partielle des services publics.

-     D’un régime de libre-échange qui entend réduire drastiquement la plupart des tarifs et des formes de protection, dans un futur proche. Dans certains secteurs, (notamment l’habillement, le textile et les communications) le gouvernement a diminué les tarifs beaucoup plus tôt que prévu, en 1994, par le GATT et l’OMC.

-     La limitation des salaires des ouvriers syndiqués et l’introduction d’une plus grande flexibilité sur le marché du travail. Les milieux des affaires ont exercé des pressions sur le gouvernement afin qu’il accélère ces changements, mais la résistance ouvrière s’est faite sentir.

 

Les critiques distinguent deux sortes de limites dans la stratégie sud-africaine. Tout d’abord, il y a son échec à réaliser les objectifs-clés, - notamment en ce qui concerne la création d’emplois et la croissance économique. Ensuite, elle s’inspire d’une grille de lecture très conservatrice (questionnable du point de vue empirique) de la globalisation et des possibilités de croissance économique privilégiant les besoins de développement au niveau national et régional avec comme conséquence l’ensemble des mesures d’ajustement encourageant les investissements privés. Ce plan de changement n’est pas accompagné des dispositions assurant que l’investissement réalisé réponde aux objectifs socioéconomiques annoncés. Il lui manque la cohérence propre à une stratégie intégrée : « l’idée d’un scénario intégré ne garantit pas que les dispositions annoncées seront réalisées. Les résultats dépendent de la politique macroéconomique, en d’autres termes, la nouvelle politique engendre la confiance chez les investisseurs privés nationaux  et étrangers, qui augmentent sensiblement leurs investissements. Il n’y a pas de lien causal entre la réduction du déficit budgétaire, les mesures de libéralisation des prix, etc. et les affirmations  selon lesquelles ces objectifs seront atteints ».[68] Ce changement n’a pas promu l’emploi. Il n’a pas non plus atteint le taux de croissance annoncé du PIB qui, en 1997, est descendu à 1,7%, tandis que l’augmentation d’investissements au niveau national avait atteint 3,5%, en grande partie suite au faible investissement du secteur public.[69] Beaucoup d’économistes nationaux ont annoncé une croissance de 1,5 à 2% en 1998, même si certains craignaient un renversement pour l’année 1999.

 

En 1996, l’IED a atteint la somme de 1,9 milliards de dollars, soit 27% de plus qu’en 1995. Cette croissance était impressionnante en 1997, quand elle a atteint le montant de 2,95 milliards de dollars, soit une augmentation de 55% par rapport à 1996.[70] Il vaut la peine de souligner l’origine et la destination des IED. Les entreprises américaines sont celles qui investissent le plus en Afrique du Sud. Elles essaient de tirer avantage des secteurs abandonnés à partir des années 1980. La part américaine des IED est allouée aux investissements soutenus par ces entreprises, notamment dans le secteur de la consommation de masse. Les pays européens (y compris le Royaume-Uni) viennent en troisième position et investissent, en général, dans de nouveaux domaines. L’Asie est, depuis 1997, le second grand investisseur des IED, avec en tête la Malaisie qui, à elle seule,  investit près de 6,4 milliards de Rands.  La compagnie Malaysia Petronas a acheté 30% des parts de la firme Engen, en 1996, mais les retombées de cette transaction ont été affectées au développement de l’infrastructure. La création d’emplois espérée est restée très faible, à moins qu’elle se renforce avec le développement du tourisme.

 

En résumé, les entreprises américaines contrôlent les marchés de consommation de masse (boissons, les opérations de change et les technologies de l’information), les produits pharmaceutiques et les télécommunications. Les investisseurs européens préfèrent les secteurs manufacturiers, en particulier le secteur automobile et les pièces détachées, l’industrie chimique, mécanique et pharmaceutique, ainsi que les boissons et le secteur alimentaire. En revanche, les investisseurs asiatiques ont pour cibles le développement de l’infrastructure, les services hospitaliers et le secteur financier, y compris les attrayants investissements dans les domaines de la télécommunication et de l’énergie. Tandis que le gouvernement sud-africain s’applique à présenter ces influx comme preuve d’une imminente relance économique, il y a lieu de mettre en doute ces analyses. La plupart des IED sont investis dans les secteurs où la croissance potentielle du marché ne peut se réaliser en l’absence d’un boom économique durable. En d’autres termes, on place la charrue devant les bœufs. 

 

Il convient de revoir le rôle du capital sud-africain au sujet de la dynamisation des investissements en Afrique australe. A ce propos, quelques aspects peuvent être soulignés :

-     Le flux des IED en Afrique subsaharienne et en particulier, dans les pays membres de la SADC, est resté infime et la contribution des entreprises nationales très modeste. Elles ont investi 2,4 milliards de Rands (475 millions de dollars) dans 6 pays membres de la SADC entre 1995 et 1998.[71] Cela représentait environ ¼ des investissements off-shore sud-africains et révèle le fait qu’un vaste horizon s’ouvre au-delà de la communauté régionale. L’ambition de devenir compétitif au niveau mondial apparaît étouffée par l’engagement pour la croissance économique de la région. 

-     Malgré son rôle potentiel comme source des IED pour les autres pays de la SADC (en particulier dans le secteur manufacturier) et comme incitatif pour le gouvernement, le capital sud-africain, - tout comme le capital international-, est principalement attiré vers les investissements en rapport avec l’exploitation des ressources naturelles. La carte géographique des investissements en Afrique montre « qu’il y a très peu d’entreprises qui investissent dans d’autres secteurs que l’exploitation minière ».[72] L’économie des pays de la SADC est, pour ainsi dire, très dépendante de l’exploitation et de l’exportation des ressources naturelles.

-     Même si l’essentiel des investissements est dirigé vers le secteur minier, selon Mfundo Nkuhlu, directeur au ministère du commerce et de l’industrie sud-africain, une certaine somme d’argent va aussi vers les  détaillants, les banques et les secteurs des services afin de protéger les petits entrepreneurs contre les grandes firmes sud-africaines. Il s’attend à ce que ce type d’investissements dure longtemps.

-     Les investissements off-shore, faits par les entreprises sud-africaines dans le secteur minier, vont libérer rapidement la pression sur les échanges et d’autres contrôles financiers, en particulier quand le projet d’exploration se convertit en projet d’exploitation, exigeant une nouvelle injection de capitaux.[73] Les bénéfices pour l’économie sud-africaine sont plutôt discutables. Beaucoup d’entreprises d’exploitation minière changent d’activités principales à l’étranger alors qu’elles ne disposent d’aucune activité centrale afin d’avoir plus de capitaux pour des investissements off-shore. Si la libéralisation des contrôles des échanges satisfait à leurs exigences de croissance, il s’ensuit une exportation nette du capital par ces entreprises. Une des conséquences sera la grande dépendance de l’Afrique du Sud vis-à-vis des capitaux étrangers pour stabiliser son économie actuelle, - en aggravant la concurrence entre les pays de la SADC pour attirer les capitaux étrangers et augmentant la pression sur les entreprises sud-africaines pour réaliser des performances dans l’exportation au niveau régional.   

X. Les paradigmes commerciaux de l’Afrique australe

L’économie des pays d’Afrique australe (y compris ceux de l’Afrique centrale) est largement tributaire des produits d’exportation, destinés essentiellement aux pays industrialisés. A l’exception de l’Afrique du Sud et très légèrement du Zimbabwe, les pays africains ont très peu diversifié ces produits, en particulier dans le secteur manufacturier. Les produits de base, les biens les plus consommés et les produits alimentaires sont encore importés des pays industrialisés ou d’Afrique du Sud. En effet  80% d’échanges commerciaux réalisés dans cette région sont conclus avec les pays non membres de la communauté régionale ou la SADC.[74] Un seul pays tire avantage de cette situation régionale : l’Afrique du Sud. Son hégémonie régionale dans le commerce a renforcé le trait structurel d’autres pays. Elle a également favorisé le maintien des monopoles historiques, le développement des infrastructures de transport et de communication et les systèmes financiers. Mais l’économie sud-africaine elle-même ne s’est pas libérée de sa dépendance à l’égard de l’exportation ; elle n’a pas non plus  échappé au statut des pays semi industrialisé ni réussi à s’intégrer dans l’économie mondiale sur base de la diversité de ses exportations.

 

La répartition des exportations régionales va de 50% (l’Ile Maurice, la Tanzanie et le Swaziland) à 90% (l’Angola). Dans la plupart des cas, ces pays comptent sur un ou deux principaux produits d’exportation, recherchés presque exclusivement par les pays industrialisés. En conséquence, ils importent davantage, avec l’Afrique du Sud en tête. Cette dernière sert de modèle d’importation à la région avec comme principaux fournisseurs les Etats-Unis, l’Asie et l’Europe. La conséquence en est une région tout à fait conforme à la domination néocoloniale, avec pour seule différence un pays très dépendant de l’exportation des produits manufacturés vers les pays voisins. La région est marquée par une véritable asymétrie en matière de commerce.

 

Dans la plupart des cas, l’exportation des produits de base a diminué de valeur, depuis 1985, comme composante de l’ensemble des exportations. Cette tendance s’explique par la chute des prix au niveau mondial pour la plupart de ces produits. Bien plus, le fait qu’au cours de la même période, la valeur des exportations de certains pays ait augmenté montre que leur augmentation de revenus est basée sur l’exportation d’autres ressources que les produits de base. Il y a une légère tentative de diversification des produits d’exportation, même si l’apport des produits de base et des produits manufacturés reste très faible.

 

Il y a des changements en matière d’exportation dans les pays de la SADC. Les services sud-africains des douanes et des statistiques montrent que, entre 1993 et 1997, la part des exportations en minerais est passée de  74% à 63,5%, tandis que celle des produits manufacturés a augmenté de 10% à 15%. Il y a eu aussi une légère augmentation concernant les produits agricoles et chimiques. Ces changements sont intervenus principalement en Afrique du Sud en raison même de l’importance de son économie dans l’ensemble des pays membres de la SADC.[75]  Les économistes attribuent ce changement à la levée des sanctions contre l’Afrique du Sud et au plan général d’encouragement des exportations (General Export Incentive Scheme) du gouvernement sud-africain, qui récompense les exportateurs en fonction de la valeur ajoutée de leurs produits. Toutefois, les nouvelles mesures de l’OMC disqualifient ce type d’encouragement et ce projet a été arrêté depuis le milieu des années 1997, - supprimant ainsi le levier mis en place par l’Etat dans la gestion des exportations.                

 

L’incidence de la SADC et des autres pays africains sur la croissance sud-africaine est perceptible au travers de l’intensité des exportations sud-africaines vers ces pays, notamment en ce qui concerne les produits manufacturés : les machines et leurs accessoires, les véhicules et les pièces détachées, les produits chimiques, le caoutchouc, l’alimentation et les boissons, le textile et les vêtements. Rob Davies note que le commerce avec la région a une très grande importance du fait qu’il s’agit des secteurs que la politique industrielle en vigueur érigent en priorité.[76] Le niveau des importations sud-africaines des pays de la SADC  est trop faible pour  modifier sa balance commerciale dans la région. En outre, le volume des produits d’importation en provenance de ces  pays s’est  accru au début des années 1990 bien que dans la plupart des cas il soit plutôt faible. Mais trois des plus grands fournisseurs de l’Afrique du Sud sont en difficulté (la Namibie, le Zimbabwe et le Botswana) et ont multiplié par trois leurs exportations vers la superpuissance régionale. Le Swaziland, l’unique pays de la SADC à être considéré comme le plus grand exportateur vers l’Afrique du Sud, voit chuter ses exportations.

 

Il est impératif de redresser la balance commerciale. Les remèdes sont toutefois accompagnés de difficultés. Le gouvernement sud-africain utilise le protocole de libre-échange de la SADC comme cadre pour assurer aux pays membres un meilleur accès au marché sud-africain. Selon Mfundo Nkuhlu, du département de l’industrie et du commerce, ces espoirs sont anéantis par la répugnance des entreprises sud-africaines d’importer les produits des autres pays africains.[77]  Pendant ce temps, la mise en place d’un tarif différentiel peut menacer les industries, dans certains pays de la SADC, au point d’exiger quelque protection contre les importations. Mais les acteurs dominants rejettent ce type de mesures en arguant le fait qu’elles assureraient la « désarticulation et la destruction » de la région et de son économie. La « SA Textile Federation » épouse cette argumentation, elle voit dans la pénétration des marchés régionaux un antidote à sa vulnérabilité pour les importations bon marché. Cette fédération a lié le dynamisme du secteur textile sud-africain à la pénétration (facile) des marchés de la SADC au travers de son protocole de libre-échange. Selon Helène Claasens, économiste de cette fédération, les accords bilatéraux de commerce créent plus de possibilités pour les « importations illégales » qui sont une menace pour l’industrie sud-africaine. La crainte reste que les pays de la SADC servent  de déversoirs pour les produits textiles venant d’Asie.[78]

 

La SADC voit dans les échanges bilatéraux une façon de prolonger les équilibres régionaux. Mais le gouvernement sud-africain soutient que les conventions en cours existaient avant l’arrivée des multinationales. Selon lui, il vaut mieux un oiseau dans la main que dix dans le ciel.[79] Les accords bilatéraux de commerce peuvent rester en place jusqu’à la conclusion effective d’un accord multilatéral (en ayant l’année 2004 comme date butoir). Malgré cela, le gouvernement sud-africain entrevoit les situations dans lesquelles les relations bilatérales seraient toujours nécessaires, comme par exemple dans le cas du projet « Maputo Corridor »  où l’interaction économique dépasse le cadre strict de l’accès au marché. L’Afrique du Sud s’est engagée a assurer à ses partenaires de la SADC l’accès libre à son marché à partir de 2002.

 

Les pays de la SADC accusent la SACU d’être l’obstacle majeur à l’intégration régionale, en soulignant le fait que la renégociation des accords douaniers équivaut à une suspension du protocole de libre-échange de la SADC. En vertu de quoi le secrétaire exécutif de la SADC, Kaire Mbuende, demande une abolition pure et simple de la SACU.[80] Nous pouvons tirer les conclusions suivantes de ces paradigmes commerciaux :

 

-      L’idée selon laquelle l’intégration de l’Afrique du Sud dans l’économie mondiale (en termes de modèle commercial) est récente, ne se justifie pas. L’UE, les Etats-Unis et le Japon en ont toujours fait la destination principale à l’exportation de leurs produits de base, tandis que les pays de la SADC et, en particulier, ceux de la SACU ont pendant longtemps fait office de grands importateurs des services et des produits manufacturés sud-africains.

-     Les avantages comparatifs de l’Afrique du Sud dans la SADC sont devenus un trait structurel de l’économie régionale. Bien plus, il est très exploité par les exportateurs sud-africains. Cela est évident pour la croissance des exportations sud-africaines vers d’autres pays de la SADC. Tandis que les importations sud-africaines dans la région ont augmenté, l’excédant commercial de l’Afrique du Sud en Afrique australe n’a pas diminué. Aucun autre pays de la SADC n’est capable de concurrencer le potentiel commercial de l’Afrique du Sud. Les importations sud-africaines dans la région ont augmenté mais leur volume reste encore très faible.

-     L’Afrique du Sud continue à importer ses produits d’un peu partout dans le monde, en particulier des pays industrialisés du centre. La plupart de ses entreprises se montrent réticentes pour importer les produits d’Afrique australe. 

-     La SADC est un facteur important pour le développement de l’économie sud-africaine, tant du  point de vue stratégique que structurel.

-     La croissance des exportations des produits manufacturés sud-africains dépend, dans les court et moyen termes, de la capacité des pays membres de la SADC (de la SACU en particulier) et aussi des autres pays africains, à se procurer les produits sud-africains. En d’autres termes, étant donné que la stratégie de changement sud-africaine a pour clé de voûte une constante augmentation des exportations des produits manufacturés, la réussite de ce projet dépend aussi d’une croissance économique durable dans la région de la SADC.

-     En même temps, l’hégémonie de l’Afrique du Sud sur le commerce régional risque d’anéantir ces performances du fait même que d’autres pays de la SADC trouvent la pénétration du marché sud-africain difficile. Toutefois, ces pays restent dépendants, pour leurs revenus extérieurs, des exportations des biens traditionnels vers les pays industrialisés.

-     Malgré le démenti que les faits opposent aux déclarations d’intentions de la SADC, les paradigmes commerciaux de la région reflètent l’hégémonie historique de l’Afrique du Sud et ne sont pas affectés par les mesures de coordination et d’intégration visant à instaurer un schéma de commerce équitable dans la région.

-        A moins que ces paradigmes ne soient restructurés dans une perspective plus équitable, la recherche, par l’Afrique du Sud post apartheid, d’une  voie de croissance réussie entend aussi renforcer la position des autres pays de la SADC, vivant une situation néocoloniale dans leur intégration à l’économie mondiale, en même temps qu’ils continuent à reproduire, au niveau régional, le schéma commercial du temps de l’apartheid. Les exportations sud-africaines vers ces pays sont perçues comme un obstacle à la diversification de leurs économies.

 

Une intégration régionale viable devrait modifier le schéma d’insertion de type néocolonial régissant le sort des autres pays de la SADC dans l’économie mondiale. Ce projet n’est faisable que si les paradigmes d’échanges commerciaux régionaux sont revus, surtout parce qu’ils renforcent la dépendance de ces pays vis-à-vis des biens d’exportation et empêchent la diversification de leurs économies respectives. Une solution serait de renforcer leurs capacités à bénéficier de ces produits de base, piliers de leurs économies. Il convient de souligner un trait tout à fait élémentaire : la tentation de mettre sur pied ou de développer d’abord les usines manufacturières pour l’exportation est, en général, une voie recommandable si cette perspective renforce une « puissance » économique déjà existante. En d’autres termes, un pays très dépendant de l’agriculture, de l’exploitation minière ou pétrolière devrait générer une « valeur ajoutée » pour ces produits plutôt que de se concentrer sur le lancement de nouvelles orientations des entreprises manufacturières.

 

La recherche de réorientation économique dans un contexte de concurrence mondiale des marchés est une initiative téméraire dans la mesure où la plupart des pays de la SADC n’ont pas un niveau de développement correspondant à celui des pays « semi industrialisés ». En outre, on leur recommande de chercher leur salut économique au travers du commerce mondial, dans les secteurs manufacturiers, notamment à ce moment historique où beaucoup de pays vont dans le même sens, où l’Amérique latine et l’Asie du Sud-est peuvent tabler sur de redoutables avantages dont sont dépourvues l’Afrique australe et subsaharienne.

 

Dans le contexte actuel, les pays qui se sont arrêtés à leur première phase d’industrialisation semblent mieux placés pour développer et étendre leurs capacités productives, leur spécialisation et leurs liens commerciaux. Il est aussi souhaitable de diversifier les marchés pour les produits agricoles et de l’exploitation  minière. Le marché pour certains autres produits (comme par exemple le sucre raffiné, le café, les vêtements et le textile, les produits agricoles, l’acier et l’or) existe au sein de la SADC dans tout le continent.

XI. Les paradigmes des investissements en Afrique australe

L’imposition des politiques néolibérales en Afrique et dans les pays de la SADC,  a induit l’idée selon laquelle une coopération régionale basée sur les accords de libre-échange est non seulement faisable mais qu’elle est aussi une condition de relance économique durable. Théoriquement, une convergence des politiques économiques peut faciliter une plus grande collaboration. En harmonisant le système des investissements et les régimes douaniers, les petits marchés nationaux s’intègrent dans un grand marché régional. Et donc, les investisseurs étrangers (et locaux) sont attirés par ce type de marché. Tout comme l’Afrique du Sud, d’autres pays africains ont misé sur un grand apport des capitaux pour la relance de leurs  économies. Les petits épargnants locaux y adhèrent en Afrique australe. La première stratégie mise en œuvre pour attirer ces capitaux a été l’introduction du programme d’ajustement structurel du FMI , faisant de la privatisation l’un des leviers préférés de ces tentatives.

 

La presse d’affaires sud-africaine a commenté positivement l’intention des entreprises multinationales de prendre la SADC comme cible pour leurs nouveaux investissements. En 1997, James Wolfensohn, président de la BM,  soulignait l’attrait de l’Afrique australe qui produit 175 milliards de dollars sur les

300 milliards représentant la somme totale du PIB africain, qualifiant la région de « dernière frontière des investissements mondiaux » (the final frontier of global investment). Ces pronostics ne semblent pas être l’effet des activités d’investissements de la Banque. Son International Finance Corporation (IFC) a prêté seulement 5% de ses 2, 6 milliards de dollars d’allocation pour l’année 1995 à l’Afrique australe (contre les 49% accordés à l’Amérique latine et aux Caraïbes  et les 29% concédés à l’Asie). En 1996, la IFC a approuvé un prêt de 384 millions de dollars pour l’Afrique dans son ensemble, contre les 190 millions accordés en 1995.[81]           

 

La liste des prescriptions fait ombrage aux prévisions, y compris la création d’un simple marché dans la SADC, le développement et l’accélération des programmes de privatisation, le renforcement des systèmes bancaires, la libre circulation des capitaux et  la dérégulation des marchés financiers. Selon les propos du président de la Daimler Benz à la BM «c’est uniquement quand tous ces facteurs seront réunis que l’Afrique australe deviendra une zone viable pour l’investissement ».[82] Cette thèse est largement partagée. Selon Dominique Mulaisho, ancien gouverneur de la banque nationale zambienne, « l’Afrique australe doit mettre les bouchées doubles pour rattraper les occasions manquées : nous devons agir ensemble et lever les barrières à l’investissement».[83]  

 

La Zambie et le Mozambique ont fait preuve de beaucoup de zèle dans leur élan pour la privatisation. Le premier pays s’est engagé à privatiser toutes les entreprises publiques tandis que le second en a déjà préparé environ 400 pour la vente aux enchères. Selon le Business Map, « les preneurs éventuels s’accordent pour exiger des prix bon marché ». La plupart d’entre eux sont de grands opérateurs internationaux, spécialisés dans l’infrastructure aéroportuaire, le chemin de fer et l’énergie. Bon nombre des pays de la SADC recourent aussi à la privatisation de leurs infrastructures (parfois en partenariat avec l’Etat). Vers la fin des années 1997, environ 150 projets de ce type étaient mis en route, principalement dans les secteurs du transport, des télécommunications et de l’approvisionnement en eau. L’Afrique du Sud et les entreprises transnationales se sont montrées très entreprenantes dans ce domaine.

 

En dépit de tout cela, le volume des IED est resté faible. Selon l’OMC, la Zambie, qui est un  exemple de réussite de la privatisation en Afrique subsaharienne, n’a attiré que 125 millions de dollars des IED en 1995 et 1996. La Banque mondiale soutient que ce pays peut augmenter son taux de croissance de 4% à 5% dans les 10 prochaines années ; que ses exportations dans les sphères non traditionnelles affichent quelques indices de croissance. De même, les prédictions optimistes concernant les autres pays de l’Afrique subsaharienne ont plaidé en faveur de l’ajustement néolibéral. En outre, il est communément accepté que pour atteindre un taux de croissance de 4%  ces pays doivent attirer une part importante et durable d’investissements au niveau mondial.

 

Le besoin en IED est proportionnellement élevé par rapport à d’autres pays du monde, en raison du faible taux de l’épargne locale. Selon la CNUCED : « la valeur relative du flux des IED est très élevée »[84], comparée au gross fixed capital formation. Sur cette base, le flux total des IED en Afrique s’élève à 5, 4% dans la moyenne des GFCF. Dans presque la moitié des pays de la SADC, les IED ont été plus élevés que dans d’autres pays de la région : l’Angola (47,6%), les Seychelles (38,4%), le Swaziland (29,5%), la Zambie (19%) et la Tanzanie (14,4%).

 

Toutefois, il convient de constater que l’influx de capitaux dans la région reste faible, l’Afrique du Sud et l’Angola étant de loin les destinations de préférence. Avec la Tanzanie, ils ont attiré plus de 100 millions de dollars en IED, un indice alarmant en ce qui concerne leur capacité d’attraction des capitaux étrangers. L’influx des capitaux fausse aussi le taux de croissance (au Malawi, par exemple, les 30% de croissance entre 1995 et 1996 représentent une simple augmentation de 4 millions de dollars).

 

Pendant ce temps, un pays comme la Namibie  s’est investi dans la création de zones franches afin d’attirer les investissements étrangers dans d’autres secteurs que l’exploitation minière. Près de 80 millions de dollars namibiens ont été investis dans ce projet depuis 1994, par la ville de Walvis Bay. Un carrossier et une usine d’assemblage automobile figurent parmi les investisseurs. La ville entend développer cette zone avec l’aide la BM.[85] 

 

Bien plus,  il y a une petite preuve de coordination inter-régionale entre les éventuels pays bénéficiaires des investissements. Jouant sur leur capacité d’attirer les investisseurs étrangers, les pays demandeurs de l’IED se livrent à une concurrence farouche. Une triste règle empirique apparaît : plus le pays demandeur est flexible dans les négociations, plus il a de chances de décrocher un investissement. Il est dès lors très instructif d’examiner les principales motivations des IED mentionnées par le CNUCD dans son rapport de 1997. Contrairement au sens commun, les salaires figurent parmi les plus faibles critères. Selon l’analyse de Schneider et  Frei sur le flux des IED dans 50 pays en voie de développement, le critère clé pour l’octroi de ces IED était l’ampleur du marché intérieur, la stabilité des prix , des taux de change et des institutions politiques.[86] Selon Jenny Cargill, « l’implication politique de la SADC est de trouver des stratégies économiques et des investissements à même de supporter le développement des marchés locaux. Pour ce faire, les stratégies de développement visant à ce que plus de gens aient un peu plus de moyens, plutôt que de les concentrer dans les mains d’un petit nombre, ont une importance particulière pour le développement économique de la région ».[87]

 

Il s’agit ici d’une approche très sensible. Comme beaucoup d’observateurs l’ont remarqué, le bienfait anticipé  des IED (beaucoup des pays africains en sont demandeurs) ne devrait pas aveugler sur les complications éventuelles liées à ce type de financement.  Selon Charles Abugre, « l’inutilité des IED consiste dans le fait qu’ils sont destinés à accomplir un double objectif, parfois contradictoire, renforcer le profit d’un côté et, de l’autre côté, répondre aux besoins locaux ».[88]               

 

Comment cela est-il possible dans une région où tous les pays ont ajusté leur politique économique aux exigences néolibérales et où la coordination régionale des investissements  menée par la SADC est plutôt décousue? Les pays sont individuellement engagés dans un débat parfois désespéré pour décrocher d’importants investissements étrangers, - compliquant ainsi très sérieusement le développement des stratégies régionales. Pendant ce temps, faute de stratégies reflétant les besoins locaux, l’intensité et les centres d’intérêt des investisseurs se modifient.

 

Eventuellement, l’Afrique du Sud devrait assumer la tâche d’être l’un des plus grands investisseurs étrangers  dans la région SADC. Elle pourrait,  - au travers du système de primes d’encouragement suggéré par Pretoria -  encourager et mettre sur pied, dans la région, certaines formes d’investissement gérées par des entreprises sud-africaines.  Une telle approche repose sur le faible contrôle des échanges existant dans la région où les entreprises qui investissent sont autorisées à développer plus d’actions qu’elles ne le feraient dans les investissements off-shore. Pour ce faire, certaines innovations sont nécessaires. Le gouvernement sud-africain pourrait, par exemple, envisager une formule allouant aux entreprises plus que les 50 millions de Rands actuels par transaction (pour leurs investissements ailleurs dans le monde) si leurs investissements étrangers retiennent aussi quelques cibles dans la région SADC. Ces investissements peuvent être définis, individuellement, en accord avec les pays et théoriquement ils devraient s’inscrire dans le schéma de développement régional prenant en compte les avantages comparatifs de chaque pays et le besoin de créer une certaine complémentarité dans la région. 

 

Dans la situation actuelle, les pays de la SADC luttent, chacun individuellement, pour la capitalisation sur base de leurs ressources naturelles. Ils accordent des licences d’exploitation, autorisent des ventes de mines et de fermes sans aucune structure d’ensemble de ces investissements. Très peu d’instances accordent une attention aux liens entre les intérêts généraux et ceux des entreprises. Bien au contraire, le flux des capitaux (quantitativement faible) est considéré comme un bénéfice modeste, tandis que les occasions perdues pour la relance de l’économie sont proprement négligées. L’absence de bonne gouvernance et la corruption sont souvent évoquées comme des causes décourageant les investissements, même si cela n’est pas une règle générale. Bien au contraire, un certain seuil d’« irrégularités » est toléré si les investissements sont suffisamment attractifs. Dans certains cas, ceci donne lieu à de longues et ennuyeuses procédures administratives. Le fait que les bénéfices escomptés (l’emploi, les contrats, l’accès aux produits et services, etc.) soient accaparés par une élite a d’énormes conséquences sociales et économiques.              

 

L’attractivité limitée de la région SADC, en particulier et de l’Afrique subsaharienne, en général, contribue au déclin de la région, dans un futur proche. La Chine, l’Asie du Sud-est, l’Amérique latine et l’Afrique du Nord ont fait preuve, par contre, de plus d’avantages comparatifs. L’unique exception africaine est l’Afrique du Sud. Selon ses propres lois, - comme canal ou partenaire pour l’investissement étranger -, ce pays peut être plus attractif en tant que lieu de destination et source (site and source) pour les IED  que ses partenaires de la SADC. Nous avons déjà évoqué l’intention du gouvernement sud-africain d’instaurer une structure encourageant, par des primes, la conciliation entre les investissements des entreprises nationales et les priorités de développement régional. Cette structure entend développer la complémentarité entre les pays, favoriser les entreprises productives, renforcer les infrastructures de développement en rapport avec les besoins régionaux et les éventuels avantages comparatifs propres à certains pays.

 

Les effets relatifs à cette dernière approche sont perceptibles, par exemple, en ce qui concerne le Mozambique. Dans les années 1997, ce pays a attiré des promesses de 3,6milliards de dollars pour des projets dans lesquels les entreprises sud-africaines détenaient une part importante, - équivalente à plus d’un tiers des IED destinés à l’Afrique du Sud depuis 1994.[89] La plus grande partie de ces investissements a été consacrée à l’exploitation du fer, de l’acier et de l’aluminium, l’infrastructure de développement (principalement le transport) a aussi reçu une certaine attention, spécialement en rapport avec le couloir de développement économique de Maputo (Maputo Corridor Spatial Development). On s’attend à ce que ces investissements améliorent le PIB du Mozambique et engendrent des retombées positives sur l’économie.

Outre le projet de Maputo, d’autres initiatives semblables se multiplient en Afrique australe, comme par exemple: le projet agro-touristique entre l’Afrique du Sud, le Mozambique et le Swaziland (Lubombo Initiative), le réseau de transports au travers du Kalahari entre la Namibie et le Botswana, le développement du couloir de Beira (The Beira Development Corridor), le couloir de Nacala entre le Mozambique et le Malawi, le couloir de la Tazara reliant la Tanzanie, la Zambie, le Zaïre (République démocratique du Congo) et l’Angola,  etc.[90] Mais l’un des principaux inconvénients des initiatives spéciales de développement (SDI) consiste en ceci qu’elles nécessitent constamment de l’accord de plusieurs pays.             

 

En somme, l’Afrique australe (comme tout le reste de l’Afrique subsaharienne) ne participe pas à la création de capitaux pour l’investissement global et le commerce. Aucun pays africain n’a réussi à revoir les termes de l’intégration  du continent dans l’économie mondiale. Tous dépendent très fortement (dans la plupart des cas et presque exclusivement) des biens d’exportations traditionnels, tandis qu’ils importent des pays industrialisés une grande partie de leurs biens de consommation, voire même de leurs biens de base. L’épargne locale reste très faible et la capacité des entrepreneurs locaux à investir dans les secteurs économiques productifs est minime. La dette extérieure s’alourdit de plus en plus, fragilisant les performances économiques de ces pays.

 

Le rappel de ces caractéristiques n’a pas pour but de renforcer le prétendu « afropessimisme », mais de faire ressortir certains pronostics relatifs aux réalités dans lesquelles le continent reste empêtré.  Les champions de la « renaissance africaine » ne peuvent remettre en question leur optimisme ; ils doivent plutôt combattre le fait que l’Afrique occupe une place marginale dans le système économique mondial. L’Afrique australe ne fait pas exception, car ses liens avec l’économie mondiale s’expliquent, en grande partie, par le fait  qu’elle est une source d’exploitation des ressources naturelles pour les pays industrialisés du monde. Dans la plupart des cas, les pays vendent les entreprises publiques (y compris les piliers de l’économie) comme part du processus de privatisation visant à attirer plus d’investissements étrangers. En termes de propriété et de contrôle il y a risque d’un retour virtuel à la situation coloniale où les états-majors des entreprises étrangères contrôlent les ressources naturelles et rapatrient les profits vers la métropole industrielle.

XII. La relation entre la région et les grandes puissances

Enfin, il convient d’analyser l’incidence des accords relatifs au libre commerce et aux investissements, signés par l’UE et les Etats-Unis, sur le processus de régionalisation. L’UE a écarté, en 1994, la demande de l’Afrique du Sud d’entrer dans la Convention de Lomé, prétextant que le revenu per capita et le niveau de développement de ce pays étaient très élevés. En revanche, elle a proposé un accord bilatéral de libre commerce ayant conduit à de laborieuses négociations qui, la plupart du temps, se sont enlisées en désaccords. (L’Afrique du Sud est depuis lors devenue membre de droit partiel de la Convention de Lomé. Elle n’entre pas dans le cadre des préférences commerciales, mais elle peut bénéficier de l’assistance technique et financière). Officiellement, l’accord proposé était présenté comme une alternative à l’intégration totale de l’Afrique du Sud à la Convention de Lomé. Mais selon Dot Keet (1997), la position actuelle de l’UE laisse entrevoir un changement allant des relations préférentielles pour la coopération au développement vers un libre-échange « réciproque » avec les pays en voie de développement. Ce qui est conforme aux stratégies de connexion (relinking strategies ) mises sur pied par beaucoup de puissances industrielles à l’égard des pays en voie de développement. En d’autres termes, les approches de l’UE et des Etats-Unis [91] sont pratiquement identiques.

 

En Afrique du Sud, le flux transnational a aussi marqué le processus de négociation ayant remué et frustré les deux parties. Le manque d’initiative  de la part de Pretoria au début et les réactions confuses face aux propositions de l’UE n’ont pas permis à cette dernière d’approfondir les débats. L’Afrique du Sud a progressivement développé un esprit d’ouverture pour les négociations - , grâce à l’action de certains analystes et chercheurs sud-africains et d’autres originaires des pays de la SACU, qui  ont joué le rôle de sonnette d’alarme pour les implications économiques, politiques et juridiques des accords de libre-échange proposés par l’UE. Le principal point de désaccord a été le « protectionnisme européen », traduit dans la résistance de l’UE d’ouvrir son marché aux produits agricoles sud-africains. Jusqu’en mai 1998, l’UE excluait encore 45% des produits agricoles sud-africains de la liste des produits devant bénéficier de la levée des mesures douanières. D’autres points de discorde concernent les accords relatifs à la pêche, pour lesquels aucun progrès n’est encore enregistré car l’UE l’a lié aux échanges réciproques des vins et spiritueux.[92]          

 

L’UE a accepté que l’Afrique du Sud et ses partenaires de la SACU, se consultent et déterminent leurs intérêts réciproques dans toute proposition de négociations « bilatérales » entre Bruxelles et Pretoria. Il s’agit également d’un processus lent, partiellement à cause des débats qu’il suscite à propos des tarifs à décider par les pays membres de la SACU, au sein de l’union douanière.[93] Il en est de même de la possibilité, pour l’Afrique du Sud et l’UE, de réduire les obligations douanières des pays de la SACU. Ces charges ont constitué environ 30% des revenus du gouvernement namibien.[94]

 

L’insistance de l’Afrique du Sud à placer les négociations avec l’UE dans un cadre régional est remarquable. Cette stratégie rapporterait beaucoup d’avantages aux pays de l’Afrique australe, en particulier ceux de la SADC. Ces derniers sont inquiets parce que les taxes appliquées sur environ 90% des biens importés, pourraient être revues à la baisse, notamment en faveur des produits européens (parfois subsidiés) qui inondent le marché régional et contrecarrent la relance ou le développement de l’industrie locale. Très précisément, les pays exportateurs de viande bovine, comme la Namibie et le Botswana, craignent que l’arrivée de viande peu chère et subsidiée de l’UE affecte leur part de marché sud-africain.

 

Théoriquement, l’accord de SACU interdit de faire circuler dans les autres pays membres, les produits de l’UE importés en Afrique du Sud. Mais la réalisation de cette interdiction est non seulement difficile mais impossible. Concrètement, il faudrait un « cadre juridique et administratif pour faire respecter la loi originelle à la frontière avec l’Afrique du Sud », un système qui contredit la logique de l’union douanière.[95]  En d’autres termes, l’accord de libre-échange entre l’Afrique du Sud et l’UE doit être en désaccord (disharmonious) avec l’arrangement de libre commerce de l’Afrique australe, car la régulation du commerce intra régional devrait être revue à nouveau pour éviter les effets nuisibles de l’accord avec l’UE. 

 

Pour Kalenga, « l’idée courante dans la région est que le Traité de libre commerce (FTA) est nuisible au commerce intra régional et mine les efforts d’intégration régionale ».[96] Ses effets négatifs sont :

-      Les producteurs de l’UE ont un tel accès aux marchés sud-africains que les producteurs régionaux sont désavantagés dans leur concurrence face aux produits hautement compé­titifs et subsidiés de l’UE.

-     Le traité de libre-échange proposé par les négociateurs européens favorise le fait que les pays comme la Namibie, par exemple, perdent jusqu’à 15% de leurs revenus en provenance de la SADC, tandis que d’autres, c’est le cas du Lesotho et du Swaziland, sombrent.

-     Les entreprises d’autres régions économiques peuvent céder à la tentation de la délocalisation ou changer leur engagement en Afrique du Sud afin de profiter de l’accord entre ce pays et l’UE.

-     Il  nivelle  les avantages comparatifs des autres pays de la région, lesquels ont fait de ces pays des lieux de destination plus attractifs que l’Afrique du Sud pour l’investissement dans les industries pour l’exportation.

-     Le risque de voir l’Afrique du Sud importer de moins en moins les biens venant des pays africains à cause de l’arrivée sur le marché des produits hautement compétitifs en provenance d’Europe.[97]                     

     

Le point de vue selon lequel l’accord de commerce, de développement et de coopération entre l’UE et l’Afrique du Sud devrait servir de modèle pour les relations futures entre l’UE, la SADC et les pays en voie de développement se répand de plus en plus à Bruxelles.[98] Ceci a déclenché le changement d’attitude de l’UE, notamment à propos de son manque d’ouverture aux produits venant des pays ACP.  Cette révision est une des caractéristiques fondamentales du néolibéralisme : libre concurrence, censée être équitable, entre des économies inégales. Les négociateurs sud-africains ont pris au sérieux toutes ces propositions. Une des conséquences de leur engagement est la pression exercée pour que l’Accord de commerce et de développement avec l’UE renforce plus qu’il ne fragilise les objectifs d’intégration économique régionale.

 

Par ailleurs, la démarche, sans ambages, des Etats-Unis en vue d’intégrer certaines régions du continent africain dans leur orbite économique, a largement surpris les observateurs, notamment du fait que, concernant le commerce, l’Afrique a toujours occupé une place marginale dans les préoccupations économiques américaines. En 1997, les exportations américaines en Afrique subsaharienne étaient inférieures à 1% de ses exportations globales, tandis que le montant de ses importations ne dépassait pas les 2%. L’augmentation de des échanges commerciaux avec les Etats-Unis, de 32,1%  entre 1994 et 1997, mine les relations commerciales actuelles.  Le signal retentissant de cette relance a été le US-Africa Growth and Opportunity Bill, suivi de la visite du président Bill Clinton en Afrique, en 1998. Ce dernier a clairement exprimé son souhait d’établir un pacte de libre échange avec le plus grand nombre possible de pays africains. Le traité US-Africa Bill,  élément important de ce projet, exigera des pays cibles une libéralisation de leurs économies. Au cours de sa visite, Bill Clinton a également conclu un accord avec 7 pays qui se sont engagés à réformer leurs marchés. Il s’agit de l’Ouganda, du Kenya, de la République démocratique du Congo, du Rwanda, de la Tanzanie, de l’Ethiopie et du Zimbabwe.

 

La stratégie américaine visait à solder les dettes dans les moyen et long termes et se fondait sur l’espoir d’une relance économique du continent qui permettrait à certains pays africains de servir de marché pour les exportations américaines et de zone d’investissement des Etats-Unis. Cette attitude rejoint et fait concurrence à la démarche de l’UE dans ses relations avec le continent africain. En d’autres termes, les deux démarches répondent au désir des grandes puissances industrielles d’annexer les pays et les régions en voie de développement à leurs champs économiques respectifs.

 

Ces derniers ont, concernant les Etats-Unis, un droit de préemption et sont contraints de placer ce pays à un niveau de compétitivité aussi élevé que l’UE, dans un continent qui recèle d’énormes possibilités de croissance. Ils ont été stimulés par l’échec des Etats-Unis d’étendre l’Accord de libre commerce de l’Amérique du Nord (ALCA) à toute l’Amérique latine. Cet objectif fut, probablement de façon provisoire, devancé par la création d’un puissant marché commun du cône sud (Mercosur), qui s’est concentré sur la mise sur pied du commerce intra régional et à la recherche d’investisseurs. « Avec la fin du projet de l’ALCA, selon certains analystes, Clinton doit trouver une alternative. L’Afrique est le continent approprié, car pauvre et sous-développé, il recèle d’énormes potentialités économi­ques ».[99] Selon les propres termes du Président Clinton : « la croissance de l’Afrique renforce celle de l’Amérique ».[100] 

 

L’espoir des pays africains de voir les liens économiques avec les Etats-Unis servir de tremplin à leur relance économique est mal fondé. Les Etats-Unis jouent plus le rôle de prédateur – s’assurer un large accès aux ressources minières et aux marchés internes- que de promoteur de développement. Leur intérêt pour l’Afrique s’est concentré sur les secteurs de l’énergie, les services et les marchés de consommation de masse, la vente et l’entretien des technologies de l’information et de la communication. La firme Coca-Cola, par exemple, a investi pour les 5 ans à venir 600 millions de dollars en Afrique. Elle espère, selon Carl Ware, son vice-président, en tirer avantage pendant des longues années. Cette même firme tient le leadership en Afrique du Sud où elle entend investir 100 millions de dollars pour les 5 ou 7 prochaines années. Les exportations américaines en matériel de communication ont augmenté de plus de 60%, surtout à cause de la privatisation des réseaux de télécommunication. Selon le département américain du commerce, les investissements américains en Afrique subsaharienne ont atteint une moyenne de 13% en 1996, comparativement aux 12% pour l’Amérique latine, 13% de l’Asie et 17% du Moyen-Orient.[101]

 

Les champions africains de US-Africa Bill soulignent  sa promesse d’ouvrir les marchés américains à plus de produits africains (sous le système américain des préférences). Toutefois, les pays ACP se sont rendu compte que l’exemption des droits n’avait de sens que si les pays étaient à même de mettre sur le marché des produits compétitifs. En faisant dépendre les récompenses de la libéralisation du marché agricole, ce traité désavantage beaucoup de pays africains dans leur accès aux marchés américains. Comme le note Hormeku, il exige « des réformes commerciales qui sapent les secteurs rendant les économies africaines à même d’approvisionner le marché américain ».[102]

 

La volonté avérée des Etats-Unis d’utiliser l’Afrique du Sud comme tremplin pour pénétrer le continent africain est un lieu commun. Au cours de son voyage en Afrique, en mars 1998, le président Clinton a renforcé cette croyance en insistant sur la nécessité d’un partenariat « authentique » et « puissant » entre les Etats-Unis et l’Afrique du Sud. Littéralement, les Etats-Unis considèrent l’Afrique du Sud à la fois comme un allié et comme  une plate-forme dans leur projet d’intégrer certaines régions d’Afrique subsaharienne dans leur économie. Mais le rôle de l’Afrique du Sud dans cette aventure à moyen terme  semble être moins économique que politique ou diplomatique. La médiation sud-africaine dans le conflit du Zaïre, en 1997, et la préservation des intérêts américains qui y étaient liés, en constitue une preuve évidente.

 

Le paradigme de l’ouverture américaine à l’Afrique contredit aussi le projet économique de base. En 1996, par exemple, des politiciens et des hommes d’affaires américains ont visité le Ghana, l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Botswana dans le but de relancer le commerce et l’investissement. Des contrats représentant une valeur de 500 milliards de dollars ont été signés. Au début, 40 firmes américaines avaient commencé leurs activités en Côte d’Ivoire et, deux ans après, leur nombre avait doublé.[103] 

L’intérêt américain pour l’Ouganda et l’Afrique du Sud comme tremplin pour leur pénétration du continent africain semble moins se fonder sur l’importance économique de ces pays que sur l’autorité politique et symbolique qu’ils incarnent au niveau de la région et du continent. C’est à ce niveau que Washington est plus déterminé à établir le partenariat. Le renforcement des liens économiques avec l’Afrique du Sud servirait principalement d’incitatif aux relations politiques et diplomatiques. 

 

Cette interprétation accorde, si elle est correcte, à l’Afrique du Sud une grande marge de négociation  vis-à-vis des Etats-Unis, non seulement au sujet des traités tel que le « US - Africa Bill »,  mais aussi en ce qui concerne les injonctions des institutions de Bretton Woods.  Les critiques formulées par Mandela et Mbeki au sujet des conditionnalités liées au « US – Africa Bill » en constituent une démonstration. Il est important de noter que ces objections étaient formulées en termes englobant tout le continent plutôt que réduits à l’Afrique du Sud. Il est capital que cette négociation (aussi limitée qu’elle puisse paraître) se soit menée à un double niveau : national et régional, c’est-à-dire dans le cadre de l’Afrique australe. En général, l’objectif serait de gagner plus de latitudes pour les pays de la région dans l’application des dispositions de l’OMC, du temps pour la libéralisation du commerce et de l’investissement (comme prévu dans l’Accord multilatéral sur l’investissement) et d’avoir une large panoplie de stratégies face aux exigences du FMI et de la BM.

 

Joseph Stiglitz, économiste en chef et vice-président de la BM, a émis d’importantes critiques à propos de mesures d’ajustement liées au Consensus de Washington : l’austérité fiscale, le conservatisme monétaire, la privatisation, le libre-échange et la libéralisation financière.[104] Il considère ces dispositions comme peu judicieuses (misguided) et insuffisantes (insufficient). Ce faisant, il dénonce les déviations de la doctrine néolibérale dominante. Selon lui tout consensus quel qu’il soit « ne peut s’appuyer sur les analyses de  Washington », mais « il doit recevoir l’aval des pays en voie de développement ».  Les déclarations de Stiglitz ne sont pas une erreur passagère ou momentanée (lapsus ceribri) : elles correspondent au changement opéré par la BM en permettant à certains pays en voie de développement un grand délai pour la mise en place de leurs stratégies économiques hybrides visant à assurer la stabilité sociale. Le changement est plus profond que les caractéristiques de la politique sociale que la BM essaie d’insérer, depuis les années 1990, dans l’édifice néolibéral. Il y a des indices selon lesquels l’ajustement aux prescriptions du « Consensus de Washington » doit être toléré, dans une certaine mesure. Il est encore trop tôt, mais une certaine flexibilité concernant les pays en voie de développement doit remplacer la rigidité ayant régné au cours de la dernière décennie. L’Afrique du Sud, la SADC et d’autres groupes régionaux doivent rester attentifs à ce nouveau changement et commencer à développer des dispositions stratégiques et des politiques adéquates pour exploiter cet « espace ».

XIII. En guise de conclusion

La globalisation néolibérale se conçoit comme une convergence du développement objectif, neutre du point de vue idéologique (les nouvelles technologies, les systèmes de production, etc.) et des ajustements politiques répondant aux exigences de la croissance, de la production du surplus du capital et la prééminence  des entreprises transnationales. Elle se caractérise par une interaction complexe entre les intérêts économiques et les dynamiques émanant des grandes puissances économiques. La globalisation néolibérale est, d’une certaine façon, une trajectoire spécifique de la globalisation. C’est-à-dire que d’autres formes de globalisation sont possibles. Contrairement aux prévisions d’une économie mondiale intégrée, régie par la loi du libre-échange, un système mondial basé sur la prééminence régionale (les blocs régionaux appelés à affronter les piliers économiques du monde industriel) se met en place. De même que différentes formes de globalisation sont possibles, différentes versions de la régionalisation sont également réalisables. Elles se distinguent les unes des autres quant à la nature de leur articulation au système mondial. Une intégration régionale adéquate devrait revoir la position marginale des Etats de la région dans le système économique mondial.

 

La reconnaissance de la place marginale occupée dans le système économique mondiale par les pays d’Afrique australe et d’Afrique subsaharienne est un lieu commun. Nous pouvons distinguer, avec S. Amin, trois types de pays : en premier lieu, il y a les pays partiellement industrialisés qui, luttant pour plus de compétitivité au niveau international, ont entamé une restructuration radicale afin de renverser le cours des choses (l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, par exemple) et ceux qui se battent pour conserver leur niveau de compétitivité (l’Ile Maurice). Ensuite, viennent les pays pré-industriels dont la richesse est fondée sur l’exploitation minière et pétrolière (l’Angola). Enfin, apparaissent les pays incapables de promouvoir, avec succès, même les exportations des produits de base traditionnels (le reste de la région).     

 

Cette situation est aggravée par le fait que, malgré l’augmentation réelle de son PIB, l’Afrique ne participe pas à la croissance mondiale. Ce continent ne produit pas et attire encore moins des capitaux substantiels. La région est de plus en plus dépendante des capitaux étrangers qui, en général, sont distribués de façon inégale, renforçant la polarisation de l’économie mondiale.  L’Afrique australe recèle, dans l’ensemble du continent, d’énormes potentialités économiques. Elle produit 81% du PIB  du continent et 80% de l’ensemble des exportations africaines, tandis qu’elle absorbe 81% des importations de l’Afrique. Environ la moitie du PIB de la région et ses exportations proviennent d’un seul pays, l’Afrique du Sud. Les profonds déséquilibres sociaux et économiques déterminent, de facto, le processus de régionalisation en Afrique australe. A l’exception de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, les autres pays de la région n’ont pas de niveau industriel compétitif. Ils dépendent tous de l’exportation des produits de base vers les pays industrialisés.     

 

Tous les pays de la région sont engagés dans les programmes d’ajustement structurel, principalement caractérisés par les principes de libre-échange. Ces restructurations ne sont pas identiques partout et ne suivent pas le même rythme. L’austérité fiscale a été le mot d’ordre et l’origine des restrictions sociales, des grandes vagues de privatisation des entreprises publiques. Le déficit social croissant en est la conséquence. L’espoir d’une relance économique régionale repose sur l’Afrique du Sud. Ce pays contrôle, de façon hégémonique, la plupart des économies de la région. Son influence est palpable au travers de son poids économique (son PIB représente le ¾ du PIB des pays de la SADC), de l’intensité de ses activités commerciales, des investissements, de l’infrastructure (transports, communications, eau et électricité).

 

En somme, de nombreux défis et obstacles éloignent l’Afrique australe du projet d’intégration régionale capable de tirer la région de sa  marginalisation dans l’économie mondiale pour une plus grande autonomie dans la réalisation de ses priorités de développement. Les propositions d’ouverture au marché faites par les Etats-Unis et l’UE ne facilitent pas la procédure. Bien que politiquement ouverte à ces suggestions et disposée à mettre en pratique les formules et les ajustements qui en découlent, l’Afrique du Sud reste en définitive guidée, dans son rôle, par la préoccupation d’une croissance économique conservatrice. En conséquence, sa transformation en petit leader – un pré requis pour la forme d’intégration souhaitée - est très peu convaincante.  Ce qui aggrave les tensions dans la région et encourage les autres pays à sortir du cadre de la globalisation néolibérale, guidés par les intérêts de l’élite locale. Tout n’est pas perdu. L’abandon ou la révision radicale de la stratégie sud-africaine de changement représente une des possibles actions correctives.

 

 

Bibliographie 

African Development Bank, 1997, African Development Report 1997, Oxford University Press.

African Development Bank, 1993, Economic Integration in Southern Africa (executive summary), African Development Bank.

Ahwireng-Obeng, F., McGowan, P.J., 1997a, Partner or Hegemon? South Africa in Africa, part one, draft paper, Johannesburg.

Ahiwireng-Obeng, F., McGowan, P.J., 1997b, South Africa in Africa – Partner or Hegemon?, Global Dialogue, June, Foundation for Global Dialogue Johannesburg.

Amin, S., 1998, The Challenge of Globalization, draft paper, Dakar.

Amin, S., 1997, Regionalization in the Thid  World- In Response to the Challenge of polarizing globalization (with special reference to Africa and Arab world), mimeo, Dakar.

Amin, S., Arrighi, G., Wallerstein, E., 1990, Transforming the Revolution: Social movements and the world system, Monthly Review Press, New York.

Anderson, B., 1998, “From Miracle to Crash”, London Review of Books, Vol. 20, n° 8 (16 april), London.

Beaudet, P., Theade, N., (éds), 1994, Southern Africa after Apartheid, McMillan, London.

Burbach, R., Nunez, O., Kagarlitsky, B.? Globalization and its Discontents: The rise of postmodern socialism, Pluto Press, London.

Bush, R., Szeftel, M., 1994, “States, Markets and Africa’s Crisis”, Review of African Political Economy, Vol. 21, n° 60, Sheffield.

Business Map, South African Investment Report 1997, Johannesburg.

Cassim, R., 1996, “Trends in the Southern African Economy – A specific focus on trade and insdustry”, Trade Monitor, Vol. 12 (March), Pretoria.

Central Intelligence Agency, Africa Factbook 1997- www.odci.gov/cia/publications/nsolo/factbook/afr.htm

Chomsky, N., 1998, Neoliberalism and Global Order: Doctrine and Reality (text of public speech to be published in the July/ August edition of New Left Review)

Davies, R., 1997a, Perspectives on Globalization and Regionalization: A View from South Africa, (Seminar paper), Cape Town.

Davies, R., 1997b, South Africa in the SADC: Trade and Investment: Impact on Migration,Cape Town.

http://anc.org.za:80/govdocs/green_papers/migration/davies/html/

Davies, R., 1997c, Engaging with Gear (SACP discussion document), March, Cape Town.

Davies, R., Dot Keet and Mfundo Nkuhlu, 1993, Reconstructing Economic Relations with the Southern African region: Issues and options for a democratic South Africa, MERG, Cape Town.

Davies, R., 1992a, Integration or Cooperation in a Post-Apartheid South Africa, Centre for South African Studies, Cape Town.

Davies, R., 1992b, “Emerging Southern African Pespectives on Regional Cooperation and Integration after Apartheid”, Transformation, n° 20, Durban.

Ghosh, J., 1997, India’s Structural Adjustment: An Asssessment in Comparative Asian context (Seminar paper), New Delhi, Jawaharial Nehru University.

Gray, J., 1998, False Dawn: The delusions of global capitalism, Granta Books, London.

Greider, W., 1997, “Saving the Global Economy”, The Nation, (15 Dcember), New York.

Hove, C.J., 1997, The State of the Political and Regional Economy – An overview, conference paper, Durban.

International Finance Corporation, Annual Report 1997, www.ifc.org

International Labour Organisation – www.ilo.org

Keet, D., Integrating the World Community – Political Challenges and Opportunities for Developping Countries, workshop paper (22-23 octobre), Pretoria.

Kritzinger-van Niekerk, L., (ed.), 1997, Towards strengthening multisectoral linkages in SADC (Development paper, n° 33, March), Development Bank of South Africa.

Lieberman, Evan Scott, 1997, “Organisational Cloaking in Southern Africa – South Africa and the SADC after Apartheid”, Transformation, n° 34, Durban.

Marais, H., South Africa: Limits to Change – The Political-Economy of Transition, UCT Press and Zed Books, Cape Town and London.

Macroeconomic Research Group (MERG), 1993, Making Democracy Work, Centre for Develoment Studies/ Oxford University Press, Cape Town.

Martin, H., Schumann, H., 1997, The Global Trap: Globalization and the Assault on democracy and Prosperity, Zed Books, London.

Mills, G., Begg, A., Van Nieuwkerk, A., 1995, South Africa in the Global Economy, South African Institute for International Affairs, Johannesburg.

Oden, B., 1998, The Prospects for South African Benign Hegemony in the Regionalisation of Southern Africa, draft workshop paper (January), Cape Town.

O’Meara, D., 1991, “Regional Economic Integration in Post-Apartheid South Africa – Dream or Reality”, in A. Van Nieuwkerk, G., van Staden (eds), Southern Africa at the Crossroads, Institute of International Affairs.

Panitch, L., 1994, Globalization and the State (pamphlet), Universidad Nacional Autonoma de Mexico, Mexico City.

SADC, 1997, The Official SADC Trade, Industry and Investment Review 1997- SADC.

SA Department of Finance, 1996, Growth, Employment and Redistribution: A Macroeconomic Strategy, Department of Finance, Pretoria.

Saunders, R., 1997, “SA lags in Zimbabwe investment”, South Africa Investment Report 1997, Business Map, Johannesburg.

Stiglitz, J., 1998, More Instruments and Broader Goals: Moving Towards the Post-Washington Consensus, WIDER annual Lecture, Helsinki.

United Nations Conference on Trade and Development, 1997, World Investment Report 1997 – Transnational Corporations, Market Structures and Competition Policy, United Nations, New York and Geneva.

www.unicc.org/unctad/en/pressref/ps1wr97.htm

Vale, P., 1996, South Africa and Southern Africa: Theories and Pratice, Choices or Ritual (mimeo), University of Utrecht.

Vieira, S., Martin, W.G., Wallerstein, I. (Eds), 1992, How Fast The Wind? Southern Africa 1975-2000, Africa World Press, Trenton.

Wade, R., Veneroso, F.? 1998, “The Asian Crisis: The High Debt Model Versus the Wall-Treasury-IMF Complex”, New Left Review, n° 228, London.

World Bank, 1991, Intra Regional Trade in sub-Saharan Africa. Economics and Finances Division, Washington.

World Bank, 1989, Sub-Saharan Africa: From Crisis to Sustainable Growth – A long-term Perspective Study, World Bank, Washington.

 

 


 



[1]              Le Danemark est la seule (et probablement provisoire) exception.

[2]              Plus loin nous expliquerons en quoi consiste ce système à trois pôles.

[3]              Worldwatch Institute, 1990, State of the World, p.148.

[4]              Il y a des maladies rares telles que le « noma » (Grazer) dont la dernière apparition fut dans les camps de mort nazis où elle affectait principalement les enfants.  Voir : O’Kane, M., 1998, « Debt : The plague that kills millions », Mail & Guardian (15 mai), p. 18.

[5]              Dot Keet (1997 : 24).

[6]              L’Afrique du Sud constitue une exception concernant certains aspects évoqués, notamment grâce aux projets de développement entrepris par l’ANC depuis 1994. Toutefois, les inégalités de revenus continuent à exister tandis que le taux de chômage s’est accru.

[7]              Cette conférence a eu lieu en 1955, dans la ville indonésienne de Bandung. C’est à l’occasion de cette rencontre que des principaux éléments relatifs au développement du « Tiers Monde » ont été mis en place. 

[8]              Le désir de promouvoir une « bourgeoisie patriotique » et de forger un « Etat agent du développement » en l’Afrique du Sud durant la période post apartheid conduisit à évoquer les modèles de développement relevant de cette époque.

[9]              Il est aussi important de signaler le rôle du Japon et de la Chine. Pour une chronique de l’ascension des deux générations des « Tigres asiatiques », voir : Anderson B., 1998, « From Miracle to Crash », London Review of Books, Vol 20 n° 8 (16 avril), Londres, p. 3-7 et Alternatives Sud, vol. X n° 4, 2003.

[10]             Voir, par exemple, l’évaluation présentée par Joseph Stiglitz, vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale (1998).

[11]             A propos des origines du  « laissez-faire » économique, voir : Gray, J., 1998, False Dawn : The Delusions of Global Capitalism, Granta Books, Londres.

[12]             Les ajustements facilitant l’internationalisation de la production comprennent la libéralisation du commerce, la levée des contrôles financiers et la dérégulation des marchés de travail. 

[13]             Il s’agit de ceux qui sont déconnectés du système mondial. La plupart des économies d’Afrique subsaharienne sont  reliées au système mondial principalement au travers des obligations internationales de la dette : 33 des 42 pays considérés par la Banque mondiale comme les plus endettés sont de la région.

[14]             Voir Robert Wade (1998) et Joseph Stiglitz (1998). 

[15]             Joseph Stiglitz, More Instrument and Broader Goals : Moving Toward the PostWashington Consensus, 1998, WIDER annual Lecturer, Helsinki (January 7), p. 2.

[16]             UNCTAD, « Overview », World Investment Report 1997, New York, p. 2.

[17]             Op. cit., p. 12.

[18]             Samir Amin (1997), Hein Marais (1998).

[19]             On peut interpréter de cette manière la reprise des essais nucléaires en Inde, en mai 1998.

[20]             Samir Amin dans Hein Marais (1998 : x-xi).

[21]             Par exemple, le FMI et la BM étaient moins enthousiastes concernant la régionalisation jusqu’au début des années 1980.

[22]             World Bank, 1991, Intra-Regional Trade in Sub-Saharan Africa, Economics and Finance Division, Washington, cité par Davies (1992:9).

[23]             Vincent Rage de la International Finance Corporation, cité dans « World bank makes regional integration a priority », Bussiness Day, 1er octobre, 1997.

[24]             Voir : Hein Marais (1998 : 133).

[25]             Voir : Dot Keet (1997 : 7-26).

[26]             IFC’s Sub-Saharan Africa Overview, 1997.

[27]             ADD WEBSITE

[28]             UNCTAD, 1997, « Overview », World Investment Report 1997, p. 6. Les chiffres repris dans cette section viennent de ce rapport, à moins d’une indication contraire. 

[29]             Op. cit., p. 20-21.

[30] UNCTAD, 1997, World InvestmentReport 1997 : Transnational Corporations, Market Structure and Competition Policy, New York, p. 56.

[31]             Ibid.

[32]             African Development Bank, 1993, Economic Integration in Southern Africa (Vol. 1-3), Abidjan, cité par Oden (1998:4).

[33]             Nelson Mandela, cité dans South Scan, 29 mars, 1991.

[34]             O’Meara, D., 1991, « Regional Economic Integration in Post-Apartheid South Africa-Dream or Reality », dans A.van Nieuwkek, G.van Staden (eds), South Africa at the Crossroads, Institute of International Affairs, cité par Beaudet (1994 : 233).

[35]             Davies, 1992b.

[36]             ICFTU/Organización Regional Interamericana de Trabajadores, 1991, Economic Integration, Development and Democracy : An International Conference, Costa Rica, cité par Davies, 1992b : 17.

[37]             Davies et al. (1993 : 19).

[38]             The UNDP’s 1992, Human Development Report, souligne le fait que les réformes commerciales unilatérales affecteraient la capacité de négociation déjà faible  des pays du Sud.

[39]             Voir : Davies (1997 : 7),  Ahwireng-Obeng et McGowan (1997b : 16).

[40]             Ahwireng, Mc Gowan, 1997 : 19.

[41]             Davies, 1997b : 4.

[42]             Davies, 1997a : 7.

[43]             Davies, 1997a : 7.

[44]             « Les grands investisseurs voient en l’Afrique du Sud le phare de l’Afrique subsaharienne », voir : Sunday Independent, 5 avril 1998. 

[45]             Nous disons « en un certain sens », car le concept « d’hégémonie » revêt plusieurs définitions. Littéralement, il signifie « celui qui dirige ou domine ». mais il a acquis une acception gramscienne faisant référence « à la puissance dominatrice à même de rassembler et d’arracher le consentement des autres forces ». 

[46]             Oden, 1998 : 8.

[47]             Cité par Davies, 1997a : 10.

[48]             Cité dans « SA will open trade doors to neighbours », Sunday Independent,19 avril, 1998.

[49]             « Regional partners fear they lose in SA-EU deal », Business Day, 5 mai, 1997.

[50]             « SA will open trade doors to neighbours », Sunday Independent, 19 avril, 1998.

[51]             « Regional partners fear they lose in SA-EU deal », Business Day, 5 mai 1997.

[52]             Scott, op. cit., p. 201.

[53]             Thomas Scott, 1995 : 200.

[54]             Voir : Hein Marais, « -Development Update : Annual Review- The Voluntary Sector and Devlopment in South Africa 1996/7, INTERFUND and SA National NGO Coalition, Johannesburg.

[55]             Rob Davies, 1997c, Engaging with Gear, SACP discussion document, mars, Cape Town.

[56]             South Scan, Vol 13, n° 6 ( 20 mars 1998).

[57]             « Higher growth hopes rise », South Scan, Vol 13, n° 9 (1 mai 1998).

[58]             « Regional Investment growing », Business Day, 21 avril 1998.

[59]             Business Map Update, 3 juin, 1997.

[60]             Notons que cette libéralisation du contrôle des échanges n’est pas encore totale. Les entreprises ne peuvent pas investir annuellement plus de 15% de leur chiffre d’affaires dans les IED. Suite à cette limitation, un excédant de 10% des influx nets des capitaux durant l’année 1997 doit être investi, en 1998, comme garantie des échanges entre les pays de la SADC.  

[61]             Kotelo, 1996.

[62]             « Region’s imports outstrip its exports », I-Net, 29 janvier 1998.

[63]             Rob Davies, 1997a : 7.

[64]             « SA companies invest R418m in SADC », Business Day, 20 mars 1998.

[65]             Scott, op. cit., p. 201.

[66]             Thomas Scott, 1995 : 200.

[67]             Voir : Hein Marais, « -Development Update : Annual Review- The Voluntary Sector and Devlopment in South Africa 1996/7, INTERFUND and SA National NGO Coalition, Johannesburg.

[68]             Rob Davies, 1997c, Engaging with Gear, SACP discussion document, mars, Cape Town.

[69]             South Scan, Vol 13, n° 6 ( 20 mars 1998).

[70]             « Higher growth hopes rise », South Scan, Vol 13, n° 9 (1 mai 1998).

[71]             « Regional Investment growing », Business Day, 21 avril 1998.

[72]             Business Map Update, 3 juin, 1997.

[73]             Notons que cette libéralisation du contrôle des échanges n’est pas encore totale. Les entreprises ne peuvent pas investir annuellement plus de 15% de leur chiffre d’affaires dans les IED. Suite à cette limitation, un excédant de 10% des influx nets des capitaux durant l’année 1997 doit être investi, en 1998, comme garantie des échanges entre les pays de la SADC.  

[74]             Kotelo, 1996.

[75]             « Region’s imports outstrip its exports », I-Net, 29 janvier 1998.

[76]             Rob Davies, 1997a : 7.

[77]             « SA companies invest R418m in SADC », Business Day, 20 mars 1998.

[78]             Voir : « Independent SADC tariffs enemy of free trade », Business Day, 7 avril, 1998.

[79]             « SA refuses to scrap individual trade pacts » , Business Day, 12 Septembre 1997.

[80]             « Customs union is ‘holding up integration’ », Business Day, 11 février 1998.

[81]             « SADC a target for new investment », Business Day, 26 novembre 1997.

[82]             Ibid.

[83]             « SADC a target for new investment », Business Day, 26 novembre 1997.

[84]             Unctad, 1997, World Investment Report 1997, New York, p. 60.

[85]             « Outward Investment : August Review », Business Map Update, septembre 1997.

[86] Voir : Schneider, F., Frei, B.S., 1985, « Economic and Political Determinants of FDI », World Development, Vol. 13, n° 2.

[87]             Business Map Update, septembre 1997.

[88]             Charles Abugre, The Proposed Multilateral Investment Agreement (MIA) and Africa’s Desire for Foreign Direct Investment (FDI), Third World Network, Accra.

[89]             « Outward Investment » update, Business Map, July 1997.

[90]             Jourdan, P., Gordhan, K., Arkwright, D., De Beers, G., 1997, Spacial Development Initiatives (Develpments Corridors): Their Potential Contribution to Investment and Employment Creation, Briefing Paper, Pretoria. 

[91]             Voir: US-Africa Growth and Opportunity Bill.

[92]             « Satisfaction on Lome and frustrations on trade », South Scan, Vol. 13 n° 7 (3 avril 1998).

[93]             « Tariff-setting delays trade accord », Business Day, 21 avril 1997.

[94]             « Namibia anxious as talks bear fruit », Business Report (13 novembre 1997).

[95] « Regional partners fear they may lose out in SA-EU deal », Business Day (5 mai 1997).

[96]             Ibid.

[97]             Ibid.

[98]             « SA companies invest R418m in SADC », Business Day, 20 mars 1998.

[99]             Keith Campbell, « South America pushes US towards Africa », Business Day, 24 mars 1998.

[100]            Discours au parlement sud-africain, 26 mars 1998, Cape Town.

[101]            Associated Press, 24 mars, 1998.

[102]            Tetteh Hormeku, « US-Africa Trade Policy : In Whose Interest ?, African Agenda and Devloment Gap, http://www.igc.org/dgap/ 21avril 1998.

[103]            Tetteh Hormeku, “US-Africa Trade Policy : In Whose Interest ?” African Agenda and Development Gap- http://www.igc.org/dgap/ (21 avril 1998).

[104]            Stiglitz, J. 1998, More Instruments and Broader Goals : Moving Towards the Post-Washington Consensus, WIDER annual lecture, Helsinki.

Joomla templates by a4joomla