Print

Renouveau Maoïste et aspirations démocratiques

TPL_IN
TPL_ON
Hits: 1163

Groupe de Travail ‘CHINE’ (G7)

 

Trente ans après la mort de Mao Zedong, une sorte de nostalgie de sa personnalité et des temps où il dominait le pays tout entier est devenue une véritable force sociale et politique. L’essence de ce nouveau maoïsme, apparu dans les années quatre-vingt-dix,  n’est pas de nature idéologique ; c’est d’abord un phénomène de mémoire collective.

 

 

Depuis les années quatre-vingt-dix, avec la politique de réforme et les privatisations accélérées du secteur d’État, les problèmes se sont en effet accumulés : chômage et précarité de l’emploi, corruption, inégalités sociales, disparition de la gratuité de l’enseignement et enchérissement des soins médicaux.  Les ouvriers et les citoyens moyens, ainsi que les paysans, dans des régions durement frappées comme la Mandchourie ou dans d’autres grands centres industriels, expriment ouvertement leur regret des temps maoïstes, marqués par l’emploi garanti, par la sécurité sociale et par l’école gratuite ainsi qu’une moralité des cadres politiques moins contestable qu’à présent. Le pays jouissait d’un prestige international incontestable et le citoyen en ressentait une certaine fierté, bien estompée aujourd’hui.

 

Les signes de cette ré émergence d’un courant maoïste sont nombreux. Les touristes chinois, jeunes et moins jeunes affluent à Shaoshan, le village natal de Mao dans la province du Hunan, dans les monts Jingangshan, berceau de l’Armée rouge dans la province du Jiangxi et  pratiquement dans toutes les « bases révolutionnaires », des années 1920 aux années 1940.. Le « voyage rouge » est aujourd’hui à la mode.

 

Controverses sur la politique économique

 

Certains journaux et surtout les sites Internet – moins contrôlés bien sûr - expriment assez souvent des critiques quant aux réformes en cours en se référant plus ou moins explicitement à la ligne d’alors. Des articles et des reportages, parfois même des séminaires, s’en prennent à la politique très « libérale » (au sens économique du terme) menée sous la présidence de Jiang Zemin.

 

Au mois d’août 2004, l’économiste Lang Xianping, un professeur de Hongkong très en vue en Chine, a publié un article Le joyeux festin de l’entreprise d’État dans lequel il accuse  les sociétés privées de piller les biens de l’État à l’occasion des privatisations. Il dénonçait ailleurs, dans une série de discours publics, le passage de l’Éducation et des services de Santé dans la sphère commerciale au cours des dix dernières années. Ces prises de position ont fait de lui une star ; les Universités l’ont invité pour des conférences ; on l’a vu dans des émissions de télévision à Shanghai et à Beijing.

 

Après la publication de cet article, un des plus grand site internet de Chine, Sina, a réalisé un sondage auprès de quatre vingt mille internautes : 90% soutenaient la position de Lang Xiangping. Rappelons qu’il y a déjà deux cents millions d’internautes en Chine aujourd’hui. 

 

Au mois de juillet 2005, un économiste officiel de renom, Liu Guoguang, ancien vice-président de l’Académie sociale de Chine, a publié une Réflexion sur l’enseignement et la recherché en sciences économiques dans une revue de petit tirage. Le texte a circulé très largement sur les sites internet et a suscité un grand débat qui n’est pas terminé à ce jour. 

 

Liu Guoguang ne se contentait pas de critiquer la politique économique actuelle, il mettait clairement en cause les orientation de la politique de réforme et d’ouverture ; il préconisait la restauration des principes fondamentaux du marxisme et du maoïsme. Le 23 novembre 2005, dans une conférence à Beijing, il annonçait que Li Changchun, un membre permanent du bureau politique, avait envoyé l’article aux responsables du parti avec cette affirmation que nombre des points de vue exprimés dans l’article étaient de la plus haute importance.

 

Le 12 août 2005, un autre professeur maoïste de l’Université de Beijing, Gong Xiantian, a attaqué le projet de lois sur la propriété dans une lettre ouverte qu’il a adressée à M. Wu Bangguo, président de l’Assemblée populaire chinoise et membre permanent du bureau politique. Gong Xiantian accusait vivement ce projet - qui visait à protéger fermement la propriété privée – d’être « anticonstitutionnel » et de menacer les fondements du socialisme.

 

Si cette lettre n’a pu, bien sûr, paraître dans la presse, elle est néanmoins parvenue sur les bureaux de nombreux hauts fonctionnaires et de membres de l’Assemblée. Dans une interview publié au mois de mars par un journal de Canton, Gong Xiantian a déclaré que le président de la Commission des lois de l’Assemblée populaire l’avait reçu et avait transmis son texte à l’Assemblée et à son président Wu Bangguo.

 

Ce dernier a décidé alors de modifier le calendrier de la session de mars 2006 et de reporter la discussion parlementaire du projet de loi. Cet ajournement passe pour un accroc majeur dans la mise en place des réformes économiques menée depuis des années par les libéraux. Ces derniers regrettent que l’année 2005 soit devenue une « année de débat » au lieu d’une année de « réforme approfondie ». D’où certains bruits qui circulent largement à Beijing depuis le début de l’année, selon lesquels « la Chine est train de se tourner vers la gauche ».

 

Ces débats, on le voit, agitent les échelons les plus élevés du parti ; certains dirigeants y manifestent leur désaccord, ou du moins, leurs hésitations envers la politique menée par Jiang Zemin ; ils affirment plus ou moins ouvertement leur attachement aux « aspects positifs » des années de la période Mao Zedong.

 

Le réémergence du maoïsme en Chine résulte aussi du contrôle que le gouvernement exerce depuis des années sur tout le monde de l’édition : les livres, les Mémoires, les reportages sur les tragédies des années Mao Zedong, sont interdits au public ; en revanche les ouvrages de propagande sur l’histoire « héroïque » du Parti sont partout présents.

 

La réforme économique se poursuit, le secteur capitaliste gagne du terrain mais les livres scolaires traitant des sciences sociales et de l‘histoire n’ont pas change depuis les années 60. Si bien que, dans les écoles, on apprend toujours que « le socialisme, basé sur la propriété publique, est une étape supérieure du cours de l’histoire, qui remplacera inévitablement le capitalisme »…

 

Les Chinois se plaisent à comparer d’une part la personnalité charismatique et les discours de Mao Zedong, qui leur semblaient vivants, clairs et portés par un sens de la dimension historique (abstraction faite ici de leur contenu) et d’autre part, les dirigeants actuels, si ennuyeux et à l’esprit étroit. Là encore, le contraste peut expliquer ce retour d’un courant maoïste.   

 

Nouveau programme et anciens thèmes

 

Les maoïstes d’aujourd’hui ne demandent pas, bien sûr, un retour réel à l’époque de Mao. Mais ils rappellent avec insistance les succès et les acquis économiques, industriels et sociaux des années 60 et 70, usant d’un langage populiste où s’exprime un fort sentiment nationaliste. Dans leurs écrits (tels La tempête de Liu Guoguang » sortie en juin 2006 à Beijing) et divers articles, ils reprennent les thèmes dominants des deux premières décennies du régime : ils  souhaitent une prépondérance des entreprises d’État face au mouvement de privatisation généralisée, la reconstitution d’un secteur industriel national comme base de l’indépendance du pays face à l‘ouverture débridée aux capitaux extérieurs, le maintien d’une « dictature prolétarienne » assurant aux ouvriers et aux paysans une position dominante en opposition à la théorie des trois représentativités de Jiang Zemin. Plus radicaux, certains souhaitent même le retour à une économie planifiée.

 

Ces prises de position sont parfaitement conformes aux statuts du Parti communiste et à la Constitution. Et comme elles trouvent de solides appuis au sein du Parti et dans les sphères dirigeantes, les autorités chinoises doivent se contenter d’en contrôler l’expression dans la presse écrite sans espérer les réprimer entièrement. Si bien que, pour les mécontents d’aujourd’hui, critiquer la politique actuelle en se réclamant du maoïsme, est relativement sans danger, au moins pour l’instant,. Cet tout contribue à la force du courant maoïste.   

 

Mao était un homme d’action et préférait s’adresser directement aux masses populaires ; il souhaitait que « la démocratie réelle » remplace « la démocratie formelle » ; il appelait même les jeunes, les ouvriers et les paysans à se révolter contre la classe bureaucratique (ce qui, dans les années soixante, désignait d’abord ses propres ennemis politiques).

 

Les maoïstes d’aujourd’hui comptent sur les nouvelles technologies ; ils échangent leurs idées par les courriers électroniques et touchent ainsi le milieu des hauts fonctionnaires, retraités ou en activité ; ils alimentent les forums de discussions et depuis cinq ans, multiplient les sites internet. Citons parmi ces derniers les plus connus Drapeau de Mao Zedong, Le village de l’utopie (wu you zhi xiang), Le forum des ouvriers, paysans et soldats, Le Communiste. 

 

Nombre de documents circulant sur ces sites critiquent ouvertement la politique économique menée depuis quinze ans. Ils s’en prennent parfois en personne à Jiang Zemin, voire à Deng Xiaoping. Les tenants de ce courant organisent fréquemment des séminaires avec la présence de hauts fonctionnaires autrefois en poste et d’anciens généraux et universitaires réputés de « gauche ». Ils attaquent vivement les anciens conseillers de Jiang Zemin, les économistes libéraux dits « du courant principal », aujourd’hui encore « conseillers du prince », qu’ils considérés comme les responsables des difficultés sociales présentes. Parmi les personnalités particulièrement visées figure Liu Ji, l’ancien conseiller person­nel du précédent chef du parti.

 

Les limites de la critique maoïste

 

Mis à part quelques campagnes de pétition sur internet, ces maoïstes n’aiment guère passer à l’action. En revanche, depuis plusieurs années, les ouvriers descendent de plus en plus souvent dans la rue pour protester contre les licenciements arbitraires ou pour réclamer les impayés de salaries ; de leur côté, les paysans se sont dressés à maintes reprises pour défendre leurs terres menacées de réquisition. Des avocats, des journalistes et des intellectuels s’engagent à leurs côtés en nombre croissant.

 

Ce mouvement social soulève inévitablement la question de l’indépendance des syndicats et de la Justice, celle de la démocratie sociale et de la liberté d‘expression. Les maoïstes et marxistes orthodoxes se trouvent ainsi dans une situation embarrassante. Ils prétendent se préoccuper du sort des ouvriers et des paysans mais restent réticents voire hostiles à leurs actions désespérées. Ils accusent parfois les avocats, les intellectuels engagés dans les mouvements sociaux de « contacter la presse occidentale » et de chercher à renverser le régime socialiste. La plupart d’entre eux souhaite réorienter l’action économique du gouvernement par leurs écrits sans aller plus loin. Ils garderont le culte de la « dictature prolétarienne » tant qu‘ils pourront s‘exprimer librement sur le réseau internet.

 

Ces conflits d’orientation entre maoïstes et libéraux restent pour l’instant à l’intérieur du Parti où on les qualifie souvent de « troisième débat » quant à la ligne directrice du parti communiste.

 

Le premier débat, en 1979, mené par Deng Xiaoping, Hu Yaobang et Zhao Ziyang  - l’ancien premier ministre écarté en 1989 - lança le mouvement de réforme et d’ouverture, non sans les protestations des marxistes orthodoxes. Il tournait autour du thème central imposé par Deng, celui du critère de la vérité, qui ne devait être autre que celui de la pratique. Ainsi fut close la discussion.

 

Le deuxième débat remonte à 1991-1992, suite aux événements sanglants de Tiananmen. Il portait sur l’orientation des réformes économiques et sur une définition, pour la Chine, de ce qu’était le socialisme et de ce qu’était le capitalisme. Après un discours fameux de  Deng Xiaoping, lors d’une tournée dans le sud du pays, le débat s’arrêta sur la conclusion qu’il fallait mener à bien les réformes, sans s’interroger indéfiniment et vainement sur leur nature.

 

Une campagne pour Jiang Zemin

 

Aujourd’hui, sous les critiques des maoïstes, les partisans de Jiang Zemin réagissent. Ils sont certes isolés des couches populaires mais sont nombreux dans les catégories sociales privilégiées comme aussi à l’intérieur du Parti où ils sont en mesure de faire pression sur les dirigeants. Après avoir longtemps hésité, Hu Jingtao, le president du parti et chef de l’Etat, a décidé de continuer la réforme.

 

Cela pourrait expliquer, pourquoi depuis la fin de juillet et pendant tout le mois d’août,  le parti communiste chinois a lancé, à la surprise générale, une vaste campagne de propagande en faveur de Jiang Zemin,

 

Au milieu du mois d’août sont parues trois tomes des œuvres choisies de Jiang Zemin cependant qu’une décision spéciale du comité central appelait tous les membres du P.C.C. et tous les Chinois à étudier ses écrits. Le comité central a organisé simultanément un grand meeting dans le palais de l’Assemblée nationale populaire, avec des milliers de délégués et tous les membres du bureau politique. Hu Jintao, y a fait l’éloge de son prédécesseur et invité le peuple à assimiler sa pensée ; il a retracé la carrière de Jiang Zemin et insisté sur la nécessité de poursuivre la politique de réforme menée par ce dernier.

 

Cette campagne vaut avertissement pour les courants marxistes orthodoxes et maoïstes, qui, pour l’instant, gardent le silence. Les commentaires à ce sujet qui circulent sur la toile donnent lieu à des sanctions. Mais cette mobilisation de grande ampleur sur la personne de Jiang Zemin se heurte à l’indifférence générale. D’autant plus que, quelque jours plus tard, à la fin du mois d’août, a éclaté un des plus grands scandales financiers de ces dernières années, dans lequel seraient impliqués des proches de Jiang Zemin, lorsqu’il était maire de Shanghai.

 

Un homme d’affaire de cette ville, Zhang Rongkun, avaient détourné depuis 2002 trois milliards du fond de Sécurité sociale de la ville, avec l’aide des responsables du gouvernement municipal. Plusieurs hauts fonctionnaires ont été arêtes, dont un ancien chef du cabinet de maire. Les journaux officiels parlent sans détours de l’enquête en cours, menée par une centaine de personnes venues tout exprès de Beijing. Dans ces circonstances, la publication à grand bruit des trois tomes de Jiang Zemin et l’éloge orchestré de l’ancien chef d’Etat risquent fort de tourner court.

 

Les progrès des aspirations démocratiques

 

Il y a trente ans que Mao Zedong est mort mais depuis 1976, il n’a jamais été aussi présent dans la vie du pays. Le renouveau du courant maoïste révèle les déconvenues d’un gouvernement qui souhaite poursuivre dans la voie des réformes économiques tout en maintenant un régime dictatorial, coloré de social. Celui-ci subit trois sortes de pressions depuis trois ans.

 

D’un côté, la pression du courant libéral, dans la lignée de Jiang Zemin, pour laquelle il importe d’approfondir les réformes économiques, les problèmes sociaux d’aujourd’hui n’étant que le résultat de réformes incomplètes ou pas assez radicales ; d’un autre côté, un courant de « gauche » dont les maoïstes forment la composante principale et qui gagne du terrain. Ce courant dénonce l’excès de libéralisme et les choix de Jiang, estimant que les problèmes sociaux trouvent leur origine dans le système de propriété.

 

Il faut enfin ternir compte des aspirations de plus en plus larges à l’instauration d’un État de droit assorti de garanties pour chaque citoyen. Les pénuries économiques et les innombrables tragédies personnelles et familiales de l’époque de Mao Zedong restent profondément gravées dans la mémoire des Chinois de plus de trente ans. La crise sociale et la précarité de la vie présente ne peuvent effacer un passé aussi douloureux. La population aspire à la démocratie, une démocratie sociale avant tout.

 

Pour instant, les dirigeants durcissent leur répression du mouvement social et démocratique, comme le montrent l’arrestation toute récente de l’avocat Gao Zhisheng et la condamnation à quatre ans de prison d’un militant non voyant des droits de l’homme, Chen Guangcheng, figure de proue du mouvement pour les droits du citoyen.