Avenirs des agricultures et des sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest

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Quelles interrogations structurantes à la nouvelle

question agraire et les avenirs des agricultures et

des sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest ?

Une lecture critique des travaux du Club du Sahel

  G  2

 

Abdourahmane NDIAYE ª

 

I.

La nouvelle question agraire : position du problème

 

Cette note se focalise sur les interrogations structurantes à la nouvelle question agraire et les avenirs des agricultures et des sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest. Le Grand Atelier du Forum du Tiers Monde tenu à Dakar du 2 au 5 novembre 2004, a été consacré aux “ Avenirs des agricultures et des paysanneries en Afrique de l’Ouest ”. Ce choix se justifie par le fait que l’importance de la question agraire pour l’avenir des nations du monde hors de la Triade est en général sous estimée. Or le constat qui suit oblige à ne pas sous-estimer la nouvelle question agraire : “ l’agriculture capitaliste, représentée par une classe de nouveaux paysans riches, voire de latifundiaires modernisés, ou par des domaines exploités par les transnationales de l’agrobusiness, s’apprête à donner l’assaut à l’agriculture paysanne. Elle en a reçu le feu vert de l’OMC à Doha. Cependant, à l’heure actuelle le monde agricole et paysan rassemble encore la moitié de l’humanité. Mais sa production est partagée entre deux secteurs dont la nature économique et sociale est parfaitement distincte. L’agriculture capitaliste, commandée par le principe de la rentabilité du capital, localisée presque exclusivement en Amérique du Nord, en Europe, dans le cône sud de l’Amérique latine et en Australie, n’emploie guère que quelques dizaines de millions d’agriculteurs qui ne sont plus véritablement des “ paysans ”. Mais leur productivité, fonction de la motorisation (dont ils ont presque l’exclusivité à l’échelle mondiale) et de la superficie dont chacun dispose, évolue entre 10 000 et 20 000 quintaux d’équivalent céréales par travailleur et par an. Les agricultures paysannes rassemblent par contre près de la moitié de l’humanité – trois milliards d’êtres humains. Ces agricultures se partagent à leur tour entre celles qui ont bénéficié de la révolution verte (engrais, pesticides et semences sélectionnées), néanmoins fort peu motorisé, dont la production évolue entre 100 et 500 quintaux par travailleur et celles qui se situent avant cette révolution, dont la production évolue autour de 10 quintaux seulement par actif. L’écart entre la productivité de l’agriculture la mieux équipée et celle de l’agriculture paysanne pauvre, qui était de 10 à 1 avant 1940, est aujourd’hui de 2 000 à 1. Autrement dit les rythmes des progrès de la productivité dans l’agriculture ont largement dépassé ceux des autres activités, entraînant une réduction des prix réels de 5 à 1 [1].

 

La nouvelle question agraire s’inscrit dans la logique du capitalisme dominant. Alors qu’est ce qui fait sa nouveauté ? On pourrait penser que la modernisation de l’agriculture et les progrès dans les gains de productivité posent la question agraire en des termes nouveaux. Mais, ce n’est pas tant la modernisation de l’agriculture qui pousse à parler de nouvelle question agraire. Plusieurs faits majeurs récents marquent la tournant de la question agraire. Tout d’abord le fait que l’agriculture soit introduite comme thème de négociations commerciales entre les pays au sein de l’Organisation mondiale du commerce marque une des nouveautés de la question agraire. Ensuite, le fait que l’Organisation mondiale du commerce soit mise autant en avant dans la vie économique mondiale est un autre repère qui consacre le retour en force du marché comme seul mode de régulation dans la vie agricole et foncière mondiales. En effet, dans le nouveau paradigme des tenants du libéralisme économique, le marché est capable seul d’irriguer les économies et leurs agricultures vers des sentiers de croissance et que la propriété privative du sol serait son talon d’Achille. Depuis le sommet de l’Organisation mondiale du commerce en 2001 à Doha (Qatar), la question agraire se pose différemment. Parce que l’agriculture a toujours bénéficié d’un caractère d’exception lié aux rôles multifonctionnels qu’elle peut jouer dans une société. Nous entendons par multifonctionnalité la capacité de l’agriculture à contribuer de manière durable et cohérente à structurer le développement économique, environnemental et social de la nation ainsi qu’à l’aménagement de son territoire. Il s’agit donc, tout en gardant une fonction de production, de développer de nouvelles fonctions sur les territoires ruraux : environnementales, sociales, spatiales (aménagement du territoire) et citoyennes (de démocratisation).

Selon la logique des promoteurs de cette voie, il s’agit d’étendre au secteur agricole les préceptes défendus par les partisans du libre échange. Selon eux, l’accroissement des échanges agricoles entre différentes zones du monde devait doper la croissance dans les pays du Tiers monde. Pourtant cet air connu depuis l’abrogation des “ corn laws ” en Grande Bretagne au XIX è siècle, consacre la victoire du libre échange sur le protectionnisme. Cette libéralisation des échanges agricoles peut sans doute permettre à certains pays du Tiers monde de développer leurs exportations, mais n’est pas la panacée car elle ne suffira pas à améliorer le sort des millions de personnes qui souffrent de malnutrition. L’intensification de certaines agricultures du Tiers monde est allée de pair avec une sous alimentation de petits producteurs agricoles. Or, en invitant l’agriculture sur la table des négociations de l’Organisation mondiale du commerce, on remet en cause le fait que la souveraineté alimentaire d’un pays soit un objectif politique de premier ordre.

 

Souveraineté alimentaire versus sécurité alimentaire

La disparition du concept d’autosuffisance alimentaire marque donc la fin du débat sur la souveraineté alimentaire dans les pays hors de la Triade. Il est probable que ce revirement est indéniablement lié à une analyse de l’exploitation agricole dans un environnement plus large, néanmoins commandé par les logiques du marché. Les déficits alimentaires structurels des pays du Tiers monde déplacent les débats du concept d’autosuffisance alimentaire à l’objectif moins radical de sécurité alimentaire. La sécurité alimentaire n’est pas incompatible avec des déficits de production alimentaire. Elle permet par conséquent d’écouler l’excès de production agricole de l’OCDE dans les pays à déficit vivrier du Tiers monde. Ainsi, la sécurité alimentaire dépend du niveau de développement et aussi de plus en plus des flux commerciaux pour les pays d’Afrique subsaharienne. Le concept de sécurité alimentaire suppose le recours au commerce international comme une composante essentielle de l’offre mais également comme prolongement des débouchés du marché national étroit. En privilégiant la sécurité alimentaire, on ne met plus l’emphase sur le droit des États à définir leur propre politique agricole et alimentaire [2]. Contrairement au concept d’autosuffisance alimentaire, le concept de sécurité alimentaire ne fait pas référence à une stratégie explicite de développement autocentré, mais s’inscrit plutôt dans une logique de développement fondée sur la spécialisation internationale et les avantages comparatifs. Rappelons que la philosophie de croissance des nouvelles politiques agricoles puise sa source d’une stratégie extravertie. Ainsi, l’activité économique principale est dévolue aux cultures d’exportation considérées comme le socle de l’industrialisation. En consommant ce qu’ils ne produisent pas et en produisant ce qu’ils ne consomment pas par le jeu des spécialisations pour une insertion à l’économie mondiale, les agricultures paysannes porteuses de sécurité alimentaire ont été détournées de leurs défis internes par les Plans d’ajustement du secteur agricole, le plongeant dans un marasme profond. En effet, une moindre productivité plonge durablement les agricultures dans des cercles vicieux : un déficit de production entraîne des importations de biens de consommation et de production qui à leur tour conduisent à un déficit de la balance des paiements, qui appellent un (sur)endettement. Le remboursement de la dette se fait en évinçant les investissements agricoles. La faiblesse des investissements agricoles conduit à un déficit de la production. Cette invitation de l’agriculture dans les négociations commerciales multilatérales suggère que l’agriculture doive être considérée comme une marchandise aussi banale que les autres. Or malheureusement, comme le constate Amin (2004), nous sommes parvenus au point où pour ouvrir un champ nouveau à l’expansion du capital “ la modernisation de la production agricole ” il faudrait détruire – en termes humains – des sociétés entières. Vingt millions de producteurs efficaces nouveaux (cinquante millions d’êtres humains avec leurs familles) disposant d’un appareil de production lourd fabriquent cinq milliards d’exclus. La dimension créatrice de l’opération ne représente plus qu’une goutte d’eau face à l’océan des destructions qu’elle exige. Cet argument – à savoir que le développement du capitalisme a bien résolu la question agraire dans les centres du système – a toujours exercé une attraction puissante, y compris dans le marxisme historique. En témoigne l’ouvrage célèbre de Karl Kautsky “ la question agraire ”, antérieur à la première guerre mondiale et bible de la social-démocratie dans ce domaine. Ce point de vue a été hérité par le léninisme et mis en œuvre – avec les résultats douteux que l’on connaît – à travers les politiques de “ modernisation ” de l’agriculture collectivisée de l’époque stalinienne. En fait le capitalisme, parce qu’il est indissociable de l’impérialisme, s’il a “ résolu ” à sa manière la question agraire dans les centres du système, a créé une nouvelle question agraire dans ses périphéries d’une ampleur gigantesque et qu’il est incapable de résoudre, sauf à détruire par le génocide la moitié de l’humanité (Amin 2004). En le faisant, on condamne les agricultures paysannes qui subsistent à travers le monde [3].

 

Comment avancer vers le respect du “ droit à l’alimentation ” pour tous ?

Le concept de sécurité alimentaire qui a supplanté celui d’autosuffisance alimentaire au début des années quatre-vingts soutient la doctrine libérale. L’apparition du concept de sécurité alimentaire doit se comprendre dans une logique de libéralisation de l’économie et d’ajustement structurel. Il pose la question alimentaire en termes de disponibilités et d’accessibilité. La sécurité alimentaire est un concept ambigu car, elle peut être satisfaite dans un pays où l’agriculture reste inefficace et peu productive. En effet, certains notamment les américains, considèrent que la disponibilité et l’accessibilité se manifestant comme une mise à disposition sur le marché mondial de produits alimentaires à bas prix, sont les objectifs poursuivis par la politique de sécurité alimentaire. Pour ceux là, la sécurité alimentaire est une opportunité de marchés servant à écouler les excédents de production vendus aux plus bas prix. C’est en quelque sorte, le prolongement des débouchés de leur production agricole. Pour d’autres, et c’est la position européenne au travers du programme “ Tout sauf les armes ”, la sécurité alimentaire repose sur le souci de développer les agricultures locales afin de permettre à un maximum de pays d’acquérir leur souveraineté alimentaire. Cette orientation de la politique agricole commune des 25 privilégie le moratoire sur les aides aux exportations déstabilisantes à destination de l’Afrique pendant la durée des négociations à l’Organisation mondiale du commerce. Cette mesure est renforcée par une baisse des prix des céréales et du lait, décidée pour aligner les prix communautaires sur les cours mondiaux.

Au total, on facilite les importations et on supprime les subventions, mais on ne remet point en cause la poursuite de l’augmentation de la production agricole dans la Triade qui entretient la spirale des prix à la baisse. Or c’est cette situation qui empêche les pays d’Afrique de l’Ouest de développer leurs agricultures et d’assurer leur sécurité alimentaire.

Force est de constater que la croissance des échanges commerciaux a montré ses limites pour résorber le nombre de personnes sous alimentées. Ce constat a conduit l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à mettre en avant le principe de “ droit à l’alimentation ” dont pourrait bénéficier l’ensemble des États pour les aider à assurer leur sécurité alimentaire. Devant l’offensive libérale, la FAO et son partenaire le Comité des droits de l’homme des Nations unies ont engagé des négociations avec les États pour définir les directives permettant à ce droit de devenir effectif. Les glissements sémantiques d’un “ droit à l’alimentation ” à un “ droit à une alimentation adéquate ” et les batailles des experts sur la question pourraient retarder ce processus pour le vider de son sens. Ce nouveau droit reconnaît à chaque citoyen la possibilité de se nourrir de façon saine et équilibrée avec des aliments devant respecter des dimensions éthiques et religieuses. De ce point de vue, ce droit entre en contradiction avec les politiques décidées au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Car mettre ses règles en application suppose d’encourager les pays du Tiers monde à redonner de l’importance à leur agriculture ou à garantir des prix rémunérateurs aux producteurs les incitant à produire, sans parler de soutien à l’agriculture ou de protection aux frontières. La question de la sécurité alimentaire conçue non seulement comme le droit des peuples à se nourrir, mais aussi comme le droit des peuples à produire et à vivre de leur production est devenue une préoccupation partagée par les organisations paysannes du Nord – Confédération paysanne – comme celles d’Afrique de l’Ouest – ROPPA. Dans ce contexte, quel est l’avenir des paysans et des sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest ?

 

 

II.

Une insertion à des fonctions subalternes

quart mondialise l’Afrique de l’Ouest

 

 

Une insertion à l’économie mondiale qui ne rompt pas avec la logique de l’économie coloniale de traite

Le schéma présenté semble suggérer que le modèle agricole de la Triade aurait gagné la planète, qu’il ne se heurtait pas à des résistances ou alors celles-ci sont rétrogrades. Or plus de trois milliards de personnes représentant plus de 80 % des paysans et agriculteurs ne sont pas absorbables dans ce modèle. De ce point de vue, les agricultures de tous les pays d’Afrique de l’Ouest sont quart mondialisées dans la mesure où elles ne sont pas seulement exclues des révolutions agricoles modernes qui ont conduit à la formation de l’agrobusiness à base de production capitalistique dans les économies centrales, mais aussi et surtout de la révolution verte à base de céréaliculture intensive irriguée que certains pays du Tiers monde dits émergents ont connue. Les crises des agricultures et des sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest dans leurs rapports avec l’État, l’industrialisation et l’insertion internationale sont patentes et constituent une préoccupation constante au sein du Forum du Tiers Monde. En 1989, Aït Amara & Founou-Tchuigoua ont dirigé une équipe de chercheurs sur les crises des agricultures africaines [4]. Ces auteurs ont mis en évidence le fait que les stratégies de développement mises en œuvre en Afrique depuis l’indépendance n’ont ni donné la priorité à la révolution agricole, ni véritablement mis l’accent sur une industrialisation accélérée, mais ont tout simplement poursuivi le modèle colonial d’intégration du continent au système mondial. De telles expériences ont contribué de manière massive et sans équivoque à la paupérisation de l’Afrique. Cependant, est-il nécessaire de rappeler que nous ne voulons pas ramener toutes les expériences de l’Afrique de l’Ouest postcoloniale à un modèle simple et unique, sans nuances ? De fait, les pays ne sont pas également insérés dans l’économie mondiale. S’ils ont tous bâti leurs stratégies sur l’exploitation de rentes, aucun de ces États n’a cherché à rompre avec une croissance appauvrissante. Ceux qui ont pu valoriser leurs rentes pétrolières et minières n’ont pas réussi à contribuer durablement à la satisfaction des besoins essentiels de leur population. Ils n’ont pas toujours réussi à poser les jalons d’une amorce d’industrialisation, malgré les efforts soutenus en faveur des stratégies d’industrialisation de substitution aux importations mises en œuvre durant les années soixante et soixante-dix. Les pays qui se sont “ spécialisés ” dans l’agriculture d’exportation, relativement riche (comme le café, le cacao ou l’huile de palme) ou pauvre (comme l’arachide) n’ont pas plus apporté une réponse correcte à ces défis. Les exportations agricoles des pays ont tendance à se concentrer sur une gamme très limitée de produits rendant la région très vulnérable aux fluctuations du marché. Les difficultés de l’agriculture ouest africaine sont préoccupantes à plus d’un titre, d’autant plus qu’elle contribue environ à 35 % du PIB régional selon le diagnostic de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en vue de l’adoption d’une politique agricole commune (PAC). Le Nigeria contribue à concurrence de 60 % du produit brut communautaire, le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Ghana à 19 %, les sept pays sahéliens à 12 %, le reste des pays 9 %. Le Nigeria est le plus gros importateur et la Côte d’Ivoire le plus gros exportateur régional. Malgré son dynamisme faible, l’agriculture reste le moteur de la croissance de la région. Non seulement, elle génère plus du tiers des richesses, mais elle emploie 50 à 80 % de la population active et représente la majorité des revenus d’exportation et de ceux de l’État.

Outre l’extrême fragmentation du marché régional des produits agroalimentaires, l’Afrique de l’Ouest est largement déficitaire (2 milliards de FCFA) dans ses échanges avec le reste du monde. Les importations totales de l’Afrique subsaharienne ont accusé une augmentation de plus de 60 % entre 1995 et 2002. Les importations de riz ont augmenté de 62 % de 1995 à 2002 et celles de blé de 89 %, du fait de baisses des prix. La forte augmentation des importations en céréales en volume (73 %) traduit davantage une persistance de l’incapacité de l’offre intérieure à répondre à la demande autochtone car les prix mondiaux sont restés relativement stables durant la période 1996-2001 (14 %) [5]. L’effet volume l’a donc emporté sur l’effet prix.

Les travaux du Club du Sahel ne remettent pas en cause explicitement cet état de fait. Tout au plus, ils proposent d’accompagner les mutations en cours en Afrique de l’Ouest et servir de relais entre États, bailleurs de fonds (OCDE) et société civile.

 

Les facteurs de la paupérisation d’une certaine partie du monde (pays d’Afrique de l’Ouest par exemple) sont immanents au système capitaliste dominant

Les déséquilibres constatés sur le marché ouest africain ne sont pas seulement le fait des pays de la Triade. Car en effet, selon Mazoyer (2004), “ (…) dans les grands domaines récemment modernisés des anciens pays coloniaux ou communistes, les prix de revient des produits agricoles sont très bas. Là, en effet, les salaires ne dépassent pas quelques dizaines d’euros par mois, les prix des matériels fabriqués sur place sont moitié moindres, les charges foncières, fiscales… sont très faibles, et les monnaies locales sont fréquemment sous-évaluées. En conséquence, dans ces domaines, on peut produire à des prix défiant toute concurrence : 8 euros le quintal de blé ; 14 euros celui de soja ; 1 euro le kilo de viande rouge ; 0,5 euro celui de viande blanche ; 0,1 euro le litre de lait, bref des prix 5 à 6 fois inférieurs aux prix des années 1950 en termes réels. Pourtant, comme ces grands domaines sont installés dans des pays où règnent le chômage rural et urbain, les bas salaires et la sous-alimentation, ils doivent trouver des débouchés à l’exportation. Or, du fait de l’abaissement des coûts des transports et de la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires au commerce international, les paysanneries des pays d’Afrique de l’Ouest ont été confrontées à la concurrence des denrées agricoles provenant des marchés internationaux à des prix toujours plus bas. Par conséquent, ils ont dû eux aussi vendre leurs produits à des prix toujours plus bas. ” Pour ces raisons, nous considérons que le concept de pays de l’OCDE, de pays du Nord ou de la Triade sont équivalents [6].

En suivant ce mouvement à marche forcée, les paysans d’Afrique de l’Ouest n’arrivent plus à assurer une accumulation simple, ils s’appauvrissent. Cette paupérisation est doublée d’une décapitalisation des producteurs, malgré les stratégies de diversification des activités et des sources de revenus. En effet, les travaux de Mazoyer (2004) montrent qu’en restant en dehors des dynamismes induits par la double révolution verte, il semble impossible à une agriculture de résister à la concurrence de l’agrobusiness. Par ailleurs même avec une agriculture ayant bénéficié de la double révolution verte, les travailleurs agricoles restent précarisés en l’absence d’une intervention de l’État. C’est notamment le cas de certains petits producteurs et paysans du Cambodge, d’Afrique du Sud, d’Inde et d’ailleurs en dehors de la Triade. De ce fait, insertion à l’économie mondiale et amélioration des niveaux de vie des travailleurs agricoles sont loin d’être synonymes. Ces conclusions sont amplifiées par celles de Berthelot (2004) qui considère que le cadre dans lequel les négociations multilatérales sont pensées et conduites est de nature à renforcer la quart mondialisation des pays d’Afrique de l’Ouest. En effet, les soutiens à l’agriculture de l’UE et des USA introduisent un biais dans le marché dit dérégulé au détriment des pays les plus faibles pour lesquels l’arrêt des subventions est de rigueur depuis le milieu des années quatre-vingts. Les agriculteurs des pays de la Triade reçoivent des soutiens déguisés qui génèrent un dumping et d’autres effets distursifs.

 

 

III.

L’agriculture familiale paysanne ouest africaine

reste pourtant la voie du salut

 

Causes structurelles de la faible productivité agricole

Malgré les menaces des agricultures ayant bénéficié de la double révolution verte et les pièges tendus par les pays de la Triade aux pays africains au sein des espaces de négociations multilatérales (UE/ACP, OMC,…), l’agriculture familiale paysanne reste la voie du salut de l’Afrique de l’Ouest. Sans elle, le chaos serait complet. Le CSAO reconnaît dans ses travaux que malgré les Plans d’ajustement structurel, la chute vertigineuse des prix des principales cultures et la concurrence étrangère farouche, les agricultures ouest africaines ont enregistré de remarquables succès en générant des niveaux élevés de leur production en réponse aux incitations du marché national, régional et mondial (Toulmin & Guèye 2003 : 46) [7]. Ce dynamisme de l’agriculture régionale est largement porté par l’agriculture familiale paysanne qui a relativement bien résisté aux différents chocs exogènes. Par conséquent, selon ces auteurs les expériences agraires en Afrique de l’Ouest ont été des réussites durant ces 30 à 40 dernières années, contrairement à une idée afro pessimiste répandue. Toujours selon eux, on cherche à démontrer des taux élevés de pauvreté qui ne reflètent pas la réalité. Et d’en finir en disant que ceux qui arrivent à la conclusion que les sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest se sont appauvries ont soit mal posé le problème, soit recueilli des données incomplètes et erronées. On comprend parfaitement que les sociétés paysannes aient des stratégies pour se montrer plus pauvres qu’elles ne sont [8], mais n’est-il pas cynique d’affirmer comme le font Toulmin & Guèye (2003) que le niveau actuel des revenus est probablement deux à trois fois plus élevé que les estimations des travaux sur les niveaux de vie des ménages ? Considérer que les ménages disposent de revenus 2 à 3 fois plus élevés que les statistiques officielles relève d’un optimisme excessif qui ne tient pas compte des multiples rapports produits récemment par une variété d’acteurs sur la situation socioéconomique de l’Afrique subsaharienne. Ces rapports s’accordent sur un consensus, celui de la paupérisation tendancielle et prononcée des peuples d’Afrique de l’Ouest. Tout en ayant conscience que les statistiques produites par les systèmes nationaux d’informations peuvent poser des problèmes de fiabilité, nous pensons que la question est ailleurs, dans l’insertion paupérisante qui provoque une décapitalisation des petits producteurs et une dépendance accrue de l’Afrique de l’Ouest aux marchés internationaux et aux importations pour faire face à la sécurité alimentaire des ménages. Toulmin & Guèye (2003) accusent les États d’Afrique subsaharienne d’user de stratégies (maquillage des statistiques officielles) pour rester dans le groupe des PMA afin de bénéficier de remises de dettes dans le cadre des stratégies internationales de désendettement et de lutte contre la pauvreté (PPTE, OMD, …). Certes ces stratégies ont nourri par le passé des polémiques mais, il est à craindre qu’elles ne soient encore aujourd’hui un procédé courant.

 

Les stratégies de réponses des paysans et petits producteurs agricoles

Les agricultures et les sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest ont une grande capacité de réponse aux incitations du marché malgré un contexte international défavorable et des contraintes fortes. Les Accords de partenariats économiques régionaux (APER) avec l’Union européenne n’ouvrent pas l’accès aux marchés européens de manière profitable pour les agricultures des pays d’Afrique de l’Ouest. Les négociations multilatérales du Cycle de Doha au sein de l’OMC pour la libéralisation de l’agriculture qui, malgré le traitement spécial et différencié, met en concurrence des agricultures extrêmement performantes subventionnées et d’autres sevrées de ces subventions et laminées par le démantèlement des organismes publics de soutien et de vulgarisation agricoles. Les agricultures ayant bénéficié de la double révolution verte ont réussi à faire baisser fortement les prix des produits agricoles qui coûtent 5 à 6 fois moins chers sur les marchés mondiaux. Une agriculture productiviste appelle des investissements colossaux, or l’incapacité de l’Afrique de l’Ouest à irriguer les investissements directs étrangers préoccupe la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement dans son dernier Rapport sur l’Afrique (2005). La flambée des prix du pétrole n’a pas contribué à tempérer la situation. À ces facteurs exogènes s’ajoutent l’étroitesse des marchés nationaux et locaux, les problèmes fonciers liés aux régimes coutumiers en vigueur, la faiblesse des politiques nationalistes, … Devant cette situation adverse et incertaine, les paysans ont du adapter leurs ripostes. Les réponses des agricultures paysannes sont repérables au travers de l’évolution de la composition des foyers agricoles, la diversification des activités, l’apparition de nouvelles cultures et de produits spécialisés, l’émergence d’organisations de producteurs, leur structuration au niveau régional et les alliances qu’elles nouent avec d’autres mouvements paysans d’autres continents (Via Campesina, par exemple). Les exploitations familiales suivent l’évolution des marchés en changeant de cultures, en explorant de nouvelles variétés et spécialités, en adaptant la taille de l’exploitation en fonction de la conjoncture et en faisant face au désengagement massif de l’État de ses fonctions de régulation et de soutien à l’agriculture, bref, elles réagissent aux incitations si les prix sont favorables. Selon Toulmin & Guèye (2003), cette aptitude à la résistance est encore plus marquée pour les petites productions agricoles (sésame, fruits, légumes, …) pour lesquelles des données systématiques ne sont pas rassemblées.

La persistance des agricultures paysannes familiales atteste donc de leur capacité à s’adapter malgré les difficultés qu’elles doivent affronter. Comme le note Founou-Tchuigoua (2005 :104), dans la forme d’insertion de l’agriculture ouest africaine à l’économie mondiale capitaliste, les systèmes productifs et les rapports de production traditionnels sont transformés pour être soumis à la production de la plus value, mais ne sont pas complètement détruits [9]. Selon le ROPPA, le paysan ouest africain est travailleur : il a nourri au moins à 90 % une population qui a doublé tous les 25 à 30 ans depuis 1930 pour atteindre aujourd’hui 240 millions d’habitants [10]. Est-il nécessaire de rappeler que l’agriculture capitaliste occupe moins d’un pour cent de la population active agricole de l’Afrique de l’Ouest ?

Les politiques mises en œuvre dans le cadre des plans d’ajustement structurel depuis le début des années quatre-vingts ont systématiquement prôné le recours au marché comme seul mode de régulation de l’activité économique et notamment agricole. Ces orientations sont le fruit d’un État postcolonial en faillite qui traverse une crise de légitimité politique et sociale aggravée par une crise économique qui se manifeste par une baisse des cours des matières premières d’exportation et par l’insoutenabilité de l’endettement extérieur. De manière plus brutale on peut traduire ce mouvement par un transfert accru de ressources et une perte de souveraineté. Les crises de l’État postcolonial ont généré un certain nombre de foyers de conflits armés dans la région ouest africaine notamment en Côte d’Ivoire, au Liberia, en Sierra Leone. Les échecs dans les tentatives d’instauration de la démocratie en Afrique de l’Ouest ont conduit à un autoritarisme et une militarisation des débats publics. Les problèmes de successions légales des pouvoirs sont extrêmement aigus et peuvent trouver une issue dans l’installation de dictatures sanglantes et des guerres civiles meurtrières, c’est par exemple le cas du Togo de Faure Gnassimgbé, fils d’Eyadema. La régionalisation des conflits internes est un autre énorme risque que les Africains doivent redouter. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo en constituent des illustrations parfaites. Le schéma devient classique, les “ rebelles ” érigent des bases arrière dans les pays voisins pour déployer des trafics d’armes transfrontaliers, une économie de guerre et des camps de réfugiés, ce qui peut créer des tensions entre pays voisins (Sénégal vs Guinée Bissau, Liberia vs Guinée, …).

 

Politique libérale, aide publique au développement et pauvreté en Afrique de l’Ouest

Un examen attentif des travaux récents sur le développement suggère que les nouvelles stratégies internationales de lutte contre la pauvreté dont la capacité à être une solution durable au problème de développement est remise en cause sont en train de supplanter les plans d’ajustement structurel des décennies quatre-vingts et quatre vingt dix [11]. Pour ceux qui revendiquent l’annulation de la dette du Tiers monde, l’initiative PPTE est tout au plus un moyen de relancer les pays récalcitrants au remboursement de leurs dettes. Car il est démontré que l’initiative PPTE sert les intérêts des pays créanciers au détriment des pays débiteurs. Pourquoi ? Parce que certains des pays qui bénéficient de l’initiative ne remboursaient pas leurs dettes avant celle-ci, or l’éligibilité suppose que le pays bénéficiaire accepte de faire face à ses engagements. En lançant l’initiative, les pays du Comité d’aide au développement arrivent à faire débourser une partie des créances naguère irrécouvrables. Comme la règle de l’additionnalité prévaut, ces pays considèrent que leur Aide publique au développement a augmenté pendant que le PNUD rappelle qu’un partenariat hardi de la part des donateurs est la seule condition de réussite de ces ambitieux objectifs du millénaire pour le développement. Le Rapport du PNUD (2003 : 145) note à cet effet que “ la réalisation de l’objectif 8 du Millénaire pour le développement suppose l’application du programme renforcé d’allégement de la dette des pays pauvres très endettés, l’annulation des dettes bilatérales envers les créanciers officiels, et l’octroi d’une aide publique au développement plus généreuse aux pays qui démontrent leur volonté de lutter contre la pauvreté . Ce qui signifie que si l’on néglige l’objectif 8, il est impossible d’imaginer que les pays les plus pauvres puissent atteindre les objectifs 1 à 7. En effet, cet objectif vise à engager une démarche globale pour trouver une solution au problème de la dette des pays en développement par des mesures nationales et internationales propres à rendre cet engagement supportable à long terme. En plus du désendettement des pays pauvres et endettés, le Pacte du Millénaire pour le développement cherche des moyens pour un financement additionnel. Diverses études estiment que l’aide publique devra augmenter de 40 à 100 milliards de dollars par an. L’APD a baissé pour l’ensemble des pays en développement de plus de 33 % durant les années quatre vingt dix, en contradiction flagrante avec les discours servis et les consensus des concertations mondiales. Les PMA quant à eux constatent une baisse de 39 % de leur APD alors que pour l’Afrique subsaharienne, qui regroupe l’essentiel des pays pauvres de la planète, les réductions de l’APD sont d’environ 40 %. Au débat récurrent de l’inefficacité de l’aide publique vient se greffer celui de son austérité. La question de la baisse de l’APD ne peut se résoudre ni par la subtilité de l’additionnalité (APD et réductions de dettes) ni par celle de la multiplication des interlocuteurs. Peut être un dernier rappel, parmi les consensus rares en économie du développement, il y’en a un sur la réalité des décaissements nets positifs des pays pauvres vers les pays riches depuis la fin de la décennie quatre-vingts [12].

Le bilan catastrophique des Plans d’ajustement structurel a largement été fait en termes de manque de compétitivité des produits africains sur le marché mondial et de massification de la pauvreté. La crise agricole est indexée comme la principale cause du développement de la forme africaine de la pauvreté et de sa marginalisation dans l’économie mondiale. L’approfondissement de l’intégration de l’Afrique dans le marché mondial est allé de pair avec sa marginalisation. En effet, en 1990, le ratio du commerce extrarégional par rapport au PIB était de 45,6 % en Afrique contre 23,7 % pour l’Amérique latine, 15,5 % pour l’Asie, 13,2 % pour l’Amérique du Nord et 12,8 % pour l’Union Européenne. Par ailleurs, entre 1970 et 2000 la part de l’Afrique dans les exportations mondiales a chuté de 4,5 % à 2 % et celle des investissements étrangers directs de 5,8 % à 1 %. Ces données permettent de tirer deux enseignements : (i) les échanges intra communautaires sont plus bénéfiques pour les pays que l’insertion tout azimut au marché mondial. Ces échanges peuvent être source de bien-être s’ils sont fondés sur une spécialisation complémentaire des différents pays ; (ii) les biens et services échangés dans ce cadre portent sur des quantités résiduelles et ne constituent pas le cœur de l’effort de production de ces pays, contrairement à ce que l’on recommande à l’Afrique.

Les réponses apportées par les bailleurs de fonds à la quart mondialisation de l’Afrique de l’Ouest privilégient la privatisation/libéralisation comme la solution la plus efficace aussi bien pour attirer les capitaux étrangers directs que pour parvenir à une meilleure allocation des ressources. Or, la privatisation/libéralisation a eu des coûts sociaux extrêmement lourds en Afrique de l’Ouest, surtout lorsqu’elle gagne les campagnes. En effet la nouvelle politique agricole appliquée à partir du milieu des années quatre-vingts s’est soldée par un recul de l’équipement agricole, une baisse de l’utilisation des engrais et des pesticides et donc d’une perte de productivité. En effet, le désengagement de l’État s’est manifesté par la disparition des sociétés de recherche, de vulgarisation et d’encadrement agricoles. À la baisse de l’utilisation des intrants, les paysans ont cherché à compenser par une extension de leurs lopins de terres. La nouvelle politique agricole appliquée dans le cadre des plans d’ajustement structurel a attisé les conflits fonciers non seulement entre agriculteurs mais aussi entre agriculteurs et éleveurs, surtout dans les zones où se trouvent les meilleurs morceaux.

Si selon les données de la FAO, le CSAO est arrivé à la conclusion que la situation ne s’est pas forcément empirée, d’autres données de la FAO montrent les déficits progressifs de la balance vivrière des pays d’Afrique. Les données de la CNUCED quant à elles insistent sur le fait que l’Afrique subsaharienne n’arrive pas à appeler les capitaux étrangers. Pendant que l’Afrique occupe tristement la scène internationale pour ses déficits et ses manques, ses conflits armés liés à l’accès aux ressources, à une pauvreté de masse qui s’aggrave, la question agraire est d’une urgence jamais égalée. En effet, si la pauvreté la plus abjecte est localisée en Afrique de l’Ouest, elle se trouve davantage concentrée en milieu rural où le manque d’infrastructures de base est structurel et crève les yeux même si les données existantes souffrent de disponibilités et fiabilité, elles permettent d’avoir une première approximation.

Les données du tableau suivant tirées des Rapport mondial sur le développement humain 2003 du PNUD montrent qu’une bonne part des 600 millions d’africains vivent dans la pauvreté. Avec le seuil d’un dollar par jour et par personne, leur nombre n’a cessé d’augmenter, si bien que la part de l’Afrique dans la population mondiale des victimes de la pauvreté absolue est passée de 25 % au début des années 1990 à 30 % à la fin de cette même décennie concomitant à une érosion des recettes d’exportations et à une réduction de la taille de l’État à son expression la plus simple. Avec le seuil de pauvreté d’un dollar par jour et par personne, 50 % de la population vit dans la pauvreté absolue en Afrique subsaharienne. Malgré les contrastes des situations, la tendance est très alarmante. Le seuil de deux dollars par jour range largement plus des deux tiers des populations dans une pauvreté relative.


Tableau : Pauvreté en Afrique de l’Ouest d’après les indicateurs du PNUD (RMDH 2003)

 

 

Pays

 

 

Population vivant avec moins 1$/jour 1990-2001

 

Population vivant avec moins 2$/jour 1990-2001

 

Indicateur de la pauvreté humaine (%) 1990-2001

 

Classement IPH

 

 

 

Burkina Faso

Cameroun

Côte d’Ivoire

Gambie

Ghana

Mali

Mauritanie

Niger

Nigeria

Sierra Leone

Sénégal

 

 

61,2

33,4

12,3

59,3

44,8

72,8

28,6

61,4

70,2

57,0

26,3

 

 

85,8

64,4

49,4

82,9

78,5

90,6

68,7

85,3

90,8

74,5

67,8

 

 

25,5

11,8

2,4

28,8

17,3

37,4

9,1

33,9

34,9

39,5

7,0

 

 

173

142

161

151

129

172

154

174

152

175

156

 

Source : PNUD, 2003, RMDH

 

D’après les estimations de l’ONU, l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où l’on s’attend à ce que la population pauvre augmente dans les années qui viennent. Seul un ouvrier sur 10 a un emploi formel et jouit d’un salaire mensuel, tandis que les trois quarts d’entre eux évoluent dans des secteurs d’activités informelles, mal rémunérées et sans aucune protection sociale. Il s’agit de l’agriculture de subsistance ou encore des petits ateliers d’arrières cours, de cireurs, de laveurs de voitures, de petits commerçants ambulants, de petits prestataires de services d’approvisionnement. Le rapport Mondial sur le Développement humain (2003) indique une dégradation continue des conditions de vie des Africains. Sur l’ensemble des pays d’Afrique de l’Ouest, seul le Ghana est en dehors du groupe des pays à développement humain faible. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Sierra Leone sont systématiquement les quatre pays qui ferment les rangs des pays à développement humain faible. Sur un échantillon de 11 pays d’Afrique de l’Ouest, tous accusent une population pauvre comprise entre 60 et 90 % avec un seuil de pauvreté de 2$ par jour et par personne.

 

Le commerce parallèle : une analyse des stratégies individuelles des ménages hors marché et hors État

Du fait des frontières de la comptabilité nationale, les agrégats économiques ne comptabilisent pas les transactions illicites, illégales et hors marchés (transferts, dons et contre dons) ainsi que l’autoconsommation des ménages. Dans ce sens, il est démontré que les ménages ruraux vivent largement aux frontières des marchés officiels (Fall & Sy 2004). Cependant, les statistiques qui tentent de rendre compte des dynamiques en Afrique n’intègrent pas toujours (correctement) le commerce parallèle qui est organisé en circuits autour d’exportations illégales permettant de se procurer les devises nécessaires à l’importation illégale d’autres marchandises. Il s’agit le plus souvent d’activités de contrebande fondées sur un arbitrage des prix des produits primaires ou de biens importés du reste du monde, entre pays dont les politiques macroéconomiques sont divergentes. Dans cette perspective, Meagher (1996) montre que le commerce parallèle constitue une réponse aux obstacles au commerce entre les pays de la région ouest africaine [13]. En termes économiques, ce type de commerce contribue à l’appauvrissement de la région, dans la mesure où une part non négligeable des produits échangés provient du reste du monde, hormis les produits agricoles et d’autres produits primaires miniers. Les commerçants des économies à système de change contrôlé (avec un marché parallèle de devises), accèdent aux monnaies convertibles en échange de produits agricoles et industriels, de ressources minérales (pétrole entre le Nigeria et le Bénin par exemple) ou de marchandises subventionnées principalement le sucre, le pétrole, les denrées alimentaires et les intrants agricoles. Les monnaies convertibles ainsi acquises servent à l’importation de produits de consommation étrangers (cigarettes, textile, vêtements, électroménagers, riz, farine, blé, bétail, poisson…). Le commerce officiel de réexportation porte sur des flux modestes qui selon l’IRAM représentent 150 000 à 200 000 tonnes de céréales. En revanche, le commerce d’exportation de produits locaux non enregistré est mal connu et les estimations fragiles effectuées à partir des traces monétaires induites par la contrebande entre le Bénin, le Cameroun, le Niger et le Nigeria sont évaluées à 230 milliards de FCFA [14].

 

La dette extérieure et son impact sur le développement humain en Afrique

Le stock de la dette des pays du Tiers monde est d’environ 2500 milliards $ au début des années 2000. En 1980, ce stock était de 600 milliards $, il a été multiplié par 4 durant les décennies quatre-vingts et quatre vingt dix. Durant cette période, tandis que les plans de sauvetage des institutions financières multilatérales et des gouvernements des pays du G7 se multiplient, les pays endettés n’ont jamais été aussi loin d’une solution durable de leur surendettement [15]. L’Afrique subsaharienne n’est responsable que de 235 milliards $ sur ces 2500 milliards $ du stock de la dette extérieure. Ce qui fait le problème de la dette est la double contrainte des hausses des taux d’intérêt et de la baisse tendancielle des recettes d’exportation des produits primaires. Devant la faiblesse des pouvoirs d’achat des pays, le service de la dette devient insoutenable. Les dettes sont devenues trop importantes pour ces économies fragiles et le versement du service de la dette annihile tout projet de développement. Ceci bloque donc le développement humain puisqu’il faut évincer les services sociaux pour rembourser la dette. En moyenne, selon le secrétaire général de l’ONU, Koffi Annan, 38 % du budget des États d’Afrique subsaharienne sont transférés tous les ans, alors que les services sociaux ne captent toujours pas les 20 % définis dans le cadre de l’initiative 20/20. Quelques exemples permettent d’illustrer ce propos : en Côte d’Ivoire, 11,4 % sont consacrés aux services sociaux de base et 35 % au service de la dette durant la décennie quatre vingt dix ; au Niger, 20 % pour les services sociaux contre 33 % pour le service de la dette durant la même période. Le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde s’emploie à montrer que la dette est le principal obstacle à la satisfaction des besoins humains fondamentaux des peuples du Tiers monde [16]. Ils sont devenus des exportateurs évolués de capitaux sans que cela ne corresponde au stade de développement qui lui est associé théoriquement. Les pays du Tiers monde font des transferts nets négatifs depuis la fin des années quatre-vingts.

 

 

IV.

La question foncière : entre coutumes, État et marché

 

 

Les différents régimes fonciers et leurs légitimités

La question foncière est au cœur de la politique agricole. En effet, la terre est un bien stratégique pour les populations vivant de l’agriculture qu’elles soient rurales ou urbaines. Elle constitue une des bases de l’activité économique et du fonctionnement des institutions marchandes et non marchandes. La question du statut de la terre et du partage de son usufruit revêt un intérêt particulier dans un contexte de flou juridique et de très faible productivité qui caractérise l’Afrique de l’Ouest de l’ajustement structurel. De plus, les controverses autour du foncier sont aujourd’hui très vives dans un contexte où la Banque mondiale (2003) a décrété que seules les réformes agraires encadrées par le marché étaient efficaces [17]. L’examen minutieux des expériences de réformes foncières assistées par le marché au Brésil, en Afrique du Sud, en Colombie et Aux Philippines effectué par Borras (2002), jette le discrédit sur le jugement de la Banque mondiale [18]. De plus, les travaux de Moyo (2005) montrent que si les réformes foncières en Afrique du Sud et au Zimbabwe ont permis à une classe de capitalistes agraires noirs d’émerger, elles n’arrivent pas à faire face à la paupérisation du plus grand nombre. Ces réformes sont souvent biaisées par de puissants lobbies noirs qui prennent de l’ampleur dans le nouveau contexte post Apartheid [19].

Ainsi, les régimes fonciers existants en Afrique de l’Ouest sont-ils en mesure de favoriser un développement autocentré, déconnecté du rattrapage et tourné vers la satisfaction des besoins de base des populations ? Comment se manifeste la propriété juridique de la terre ? Comment constater l’existence et la consistance exacte de cette propriété ? Comment accède-t-on à la terre ? Comment en définit-on les droits d’usage ? Peut-on considérer la propriété individuelle comme une condition nécessaire au développement des agricultures ? La propriété privée individuelle des terres (privatisation) est-elle le seul mode d’organisation possible pour des agricultures de production destinée au marché mais aussi à la satisfaction des besoins de base ? L’idée d’une grande échelle de production agricole est-elle envisageable en Afrique de l’Ouest où la question foncière ne se pose pas vraiment et où aucune industrie pouvant absorber la main-d’œuvre rurale excédentaire n’existe ? Comment peut-on concilier des agricultures fondées sur les principes capitalistes d’efficacité et de rentabilité économique tout en étant centrées sur le bien-être des paysans ? Le modèle socialiste d’affectation des terres est-il plus adapté en Afrique de l’Ouest que le modèle libéral ? Enfin, doit-on envisager une réforme agraire ou plutôt une réforme foncière ? D’une manière plus générale, est-il envisageable de venir à bout de la pauvreté de masse qui structure les pays d’Afrique de l’Ouest dans le cadre d’une accumulation primitive, quel que soit le modèle de société retenu ?

L’Afrique de l’Ouest, dans sa large majorité, ne privilégie pas encore officiellement l’orientation de la privatisation des régimes fonciers, car ils sont encore fortement dominés par les régimes coutumiers. Ils sont marqués par une pluralité des normes qui se manifeste par la coexistence d’un droit coutumier “ dégénéré ”, largement appliqué par les collectivités rurales, d’une législation foncière occidentale dite moderne qui puise ses origines du droit romain et d’une série de règles et conventions relevant de systèmes de patronages. Il existe trois niveaux de régulation de l’accès aux sols. Tout d’abord, celui des hiérarchies anciennes, qui tentent de perpétuer, tout en le reformulant, l’application d’un droit coutumier tel qu’il a existé dans l’histoire de ces sociétés. D’une manière générale, les élites coutumières ne sont pas élues mais plutôt désignées à partir d’une légitimité historique dont se prévalent les descendants des rois et des chefs. Ensuite celui des collectivités territoriales dont les représentants sont élus au suffrage direct. Ces derniers essaient, tout en évitant de rompre totalement avec les pratiques “ coutumières ”, d’introduire un droit positif, qui constitue la base de leur légitimité. Les élus locaux ainsi identifiés entretiennent souvent des relations clientélistes avec les représentants de l’État central qui pilotent le parti État et distribuent les ressources. Enfin celui des pouvoirs publics centraux et locaux qui ont la charge de la formulation et la mise en œuvre de la politique foncière.

 

Privatisation versus propriété de l’État : réforme foncière, efficacité économique et équité

Actuellement, dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, les débats sur la place du foncier dans la dynamisation du secteur agricole sont lancés. Pour la Banque mondiale, le principal facteur qui tire les performances de l’agriculture vers le bas est le statut du foncier. Les nouvelles politiques agricoles mises en œuvre depuis le milieu des années quatre-vingts dans le cadre des différentes générations des PAS ont déjà largement provoqué la réduction de l’intervention de l’État dans ce secteur. Les incitations à des productions de rente vouées à l’exportation se sont largement développées, notamment sur les meilleures terres. En général, les entrepreneurs de l’agrobusiness sont installés autour des aménagements hydro agricoles et des zones périurbaines proches des marchés urbains les plus rentables et des points d’acheminement vers les centres de consommation de la Triade et où des transactions foncières ont cours.

L’orientation de la Banque mondiale (2003) se fonde sur le constat que les conflits fonciers sont de nature à rendre les exploitations peu efficaces, sans compter les exclusions que génèrent les régimes coutumiers pour certains groupes de producteurs comme les femmes, les jeunes et les allochtones. Cependant, les statuts du foncier entre les terres urbaines, périurbaines et rurales sont à distinguer. Les deux premiers types font déjà l’objet d’un marché foncier relativement actif compte tenu du mode agraire pratiqué. Ces terres urbaines et périurbaines servent souvent l’agriculture maraîchère et l’élevage intensif alimentant les marchés urbains et mondiaux. Ces terres sont mises en valeur souvent par des “ grands groupes ” aux capitaux importants. On peut donc considérer qu’il s’agit d’une production à grande échelle selon les possibilités du contexte de l’agriculture en Afrique de l’Ouest. Ces “ grands groupes ” investissent également les périmètres irrigués et mis en valeur par exemple dans le delta du fleuve Sénégal (Sénégal) ou le delta intérieur du fleuve Niger (Mali). Par contre les terres rurales ne sont pas vraiment concernées par le marché foncier. Cependant, l’on sait que les retombées de ces îlots productivistes ne profitent pas aux pays dans lesquels ils sont implantés. Ils n’alimentent que les pans rentables des marchés locaux et les bénéfices ne sont pas forcément réinvestis. De plus, si cette marchandisation du foncier peut devenir rapidement effective en milieu urbain et produire des effets immédiats en termes de dynamisme économique, cela est moins évident pour le milieu rural du fait de la superposition de différents régimes de gestion foncière. Les paysans n’ont jamais vraiment renoncé à leur pouvoir coutumier d’allocation bien qu’ils aient été obligés de négocier l’intrusion du pouvoir de l’État et des collectivités territoriales dans la gestion foncière. Cette situation a entraîné une sorte de statut quo et un pluralisme juridique dans l’allocation des terres qui suscitent un relatif déficit de sécurisation foncière (Lavigne Delville 1998), même si les ambiguïtés recensées n’inhibent pas toujours la production et les investissements [20].

Le CSAO a produit un document récent sur les conflits fonciers en Afrique de l’Ouest [21]. Ce document définit la terre comme facteur clé des transformations de l’agriculture en Afrique de l’Ouest. Cette étude a choisi de se focaliser sur trois pays qui vivent des conflits armés : Sierra Leone, Liberia et Côte d’Ivoire. À travers cette étude comparée des expériences de ces trois pays voisins à différentes étapes du conflit, de la paix et de la reconstruction, le CSAO se propose d’analyser les interactions entre questions foncières, transformation de l’agriculture, relations sociales et conflits violents dans la durée en Afrique de l’Ouest.

Par une approche d’économie politique, elle montre que l’insécurité foncière et l’accès précaire aux autres ressources naturelles (eau et pâturages) peuvent être des indicateurs pertinents de la mesure de la marginalisation des producteurs dans les processus de transformation de l’agriculture et des dynamiques des conflits autour des ressources naturelles. Les auteurs de l’étude mettent en évidence le fait que des droits inéquitables d’accès à la terre générés par la pluralité des normes et leur superposition et la politisation des questions foncières peuvent contribuer à l’éruption ou à l’exacerbation de nombreux conflits, comme cela a été le cas dans les pays du fleuve Mano ou en Côte d’Ivoire. Dans d’autres contextes, ils pointent le fait que des tensions latentes entre différents groupes socioéconomiques ou groupes de producteurs (agriculteurs versus éleveurs) peuvent engendrer des épisodes de violence susceptibles de dégénérer aux niveaux national et transfrontalier. De ce fait, il devient urgent d’activer ou de réactiver les structures de médiation des conflits d’intérêt et de régulation de l’utilisation concurrente des ressources. Ils insistent sur l’importance du facteur foncier en tant que cause de conflits violents qui demeure pourtant encore incomprise au regard des facteurs sociaux, politiques et économiques.

Par ailleurs, ils signalent le travail mené entre 2002 et 2004 par le CSAO et ses partenaires dans le domaine de la compréhension et de la gestion des conflits et de la transformation de l’agriculture. Il met en évidence la nécessité d’améliorer les processus de prise de décision et les capacités des politiques à répondre aux réalités du terrain. Dans ce sens, il est apparu nécessaire de développer des approches régionales en soutien aux dynamiques positives de transformation de l’agriculture tout en répondant de manière adaptée aux risques et aux enjeux pouvant engendrer ou exacerber des conflits violents. Ce travail a souligné le caractère prioritaire de l’adoption d’outils régionaux permettant de répondre aux aspects fonciers de la transformation de l’agriculture, des conflits et de la reconstruction. Les quatre domaines suivants ont été retenus par le CSAO pour améliorer la production tout en suscitant la pacification de l’espace régional :

·      améliorer l’accès et la gestion des ressources naturelles et foncières ;

·      prendre en compte les migrations volontaires et involontaires, et leurs conséquences socioéconomiques ;

·      comprendre le rôle du foncier et des opportunités économiques afférentes dans les processus de reconstruction ;

·      intégrer les questions foncières dans le développement et la mise en œuvre de la politique agricole commune des États membres de la CEDEAO.

Les objectifs du CSAO ainsi déclinés sont d’importance, il cherche à agir sur des facteurs structurels susceptibles d’améliorer durablement la position de l’Afrique de l’Ouest dans l’économie mondiale. Les questions soulevées dans le cadre du programme relatif aux problèmes fonciers le laissent supposer. Les points de vue que le CSAO défend s’inscrivent dans une perspective d’aide à la compréhension et à la décision des gouvernants des États de la CEDEAO. Ainsi, il cherche à identifier les facteurs de transformation et à permettre aux décideurs de pouvoir anticiper les défis et de préparer des réponses adéquates. Il analyse le processus pour parvenir à la définition de politiques et champs d’action sur les questions foncières au niveau régional, en collaboration étroite avec la CEDEAO, le CILSS, l’UEMOA et le ROPPA. Outre son originalité, cette vision des enjeux cherche à rapprocher les différents acteurs pouvant influencer l’avenir de l’Afrique de l’Ouest. Elle montre de manière éloquente que les enjeux fonciers sont porteurs de conflits qui peuvent très vite dépasser le cadre strict du non respect des droits des producteurs quant à l’accès à des facteurs de production essentiels à leur développement voire à leur existence. En effet, les conflits autour des ressources naturelles peuvent vite dégénérer en conflits armés ou en guerres civiles. Cette thèse du CSAO est à prendre très au sérieux.

De fait, face aux demandes de réformes foncières, deux réponses sont généralement apportées, mise à part sa forme la plus radicale telle qu’elle se révéla en Russie en 1917. Ou bien on procède à l’élimination des propriétaires absentéistes et à la redistribution des terres aux paysans sans lopins mais qui sont effectivement dans les lieux de production avec des familles à nourrir. Ou alors on définit de nouvelles règles de rationnement des terres, en limitant les superficies des propriétés. En présentant de manière technique les réformes, on ne met pas en exergue les conséquences socioéconomiques et politiques de celles-ci. En effet, lorsqu’on opte pour l’élimination des propriétaires absentéistes, on cherche à faire émerger une paysannerie petite ou moyenne dans les campagnes. Alors que dans le deuxième cas, l’objet de la réforme est d’éliminer la paysannerie au profit d’exploitations collectives (cas de la Russie au cours du 20e siècle) ou au profit d’exploitations privées à plus grande échelle (cas le plus fréquent des latifundia et des ranches) [22]. Dans ce dernier cas, l’hypothèse implicite est de considérer que la mise en friche ou en jachère de superficies plus importantes constitue la clé de la modernisation agricole et de la hausse de la productivité. En effet, une agriculture pouvant utiliser les innovations de la double révolution verte a besoin de se déployer sur de très grandes superficies pour être rentable. Cette concentration foncière est le produit du développement d’un capitalisme agraire périphérique produisant à de très faibles coûts, avec très peu de main d’œuvre à l’hectare et des salaires de misère. Ces tensions sur la demande foncière conduisent à une forte polarisation de l’accès à la terre. C’est le cas du Brésil où les exploitations de moins de 10 ha (50 % du total) occupent moins de 3 % des terres, alors que les grandes exploitations (1 % du total) disposent de 50 % des terres. Cependant, non seulement l’efficacité des grandes exploitations n’est pas encore clairement établie en Afrique, mais en plus cette solution ne vise que l’efficacité économique au mépris du respect de justice sociale.

Le statut foncier est inséparable des relations de l’État à la paysannerie. Les exemples de la Chine et du Vietnam ont montré qu’il était possible de faire de l’État le propriétaire imminent du sol [23]. Cette victoire dans l’histoire des agricultures a permis d’abolir la propriété privée du sol – à laquelle a été substituée celle de l’État – et d’organiser les formes nouvelles de l’accès égal de tous les paysans au sol. Cette organisation d’une agriculture avec des paysans sans terre est certes passée par plusieurs phases successives, dont celle inspirée par le modèle soviétique fondé sur les coopératives de production. Les limites des réalisations atteintes par les nouvelles formes d’accès au sol ont conduit les deux pays à revenir à l’exploitation paysanne familiale. Ce modèle est-il viable en Afrique de l’Ouest ? Peut-il produire une amélioration continue de la production sans dégager un excédant de main d’œuvre rurale ? À quelles conditions ? Quelles politiques de soutien exige-t-il de l’État ? Quelles formes de sa gestion politique peuvent-elles répondre au défi ? Idéalement le modèle implique la double affirmation des droits de l’État (seul propriétaire) et de l’usufruitier (la famille paysanne). L’État garantit le partage égal des terres du village entre toutes les familles. Il interdit tout usage autre que la culture familiale, par exemple la location. Il garantit que le produit des investissements faits par l’usufruitier lui revienne dans l’immédiat par son droit de propriété sur toute la production de l’exploitation (commercialisée librement, quand bien même l’État garantirait-il par ses achats un prix minimal), à plus long terme par l’héritage de l’usufruit au bénéfice exclusif des enfants demeurés sur l’exploitation (l’émigré, quand il quitte le village, perd son droit d’accès au sol qui retombe dans le panier des terres à redistribuer). S’agissant de terres riches certes, mais aussi d’exploitations petites (voire naines), le système n’est viable que tant que l’investissement vertical (la révolution verte sans grande motorisation) s’avère aussi efficace pour permettre l’augmentation de la production par actif rural que l’investissement horizontal (l’extension de l’exploitation soutenue par l’intensification de la motorisation). Ce modèle “ idéal ” a-t-il jamais été mis en œuvre ? On s’en est sans doute rapproché (par exemple à l’époque de Deng Xiaoping en Chine). Il reste que ce modèle, quand bien même aurait-il produit un degré fort d’égalité au sein d’un village, n’a jamais pu éviter les inégalités d’une communauté à l’autre, fonction de la qualité des sols, des densités de population, de la proximité des marchés urbains, et aucun système de redistribution n’a pu être à la hauteur du défi. Ce qui est certainement plus grave est que le système est lui-même soumis à des pressions internes et externes qui en érodent le sens et la portée sociale. L’accès au crédit, à des conditions satisfaisantes de fourniture des inputs, sont l’objet de marchandages et d’interventions de toutes natures, légales ou illégales : l’accès “ égal ” au sol n’est pas synonyme d’accès “ égal ” aux meilleures conditions de production. La popularisation de l’idéologie du “ marché ” favorise cette érosion : le système tolère (voire légitime à nouveau) la location (le fermage) et l’emploi de salariés. Le discours de la droite –  encouragé par l’extérieur – répète qu’il faudra nécessairement donner aux paysans en question la “ propriété ” des terres, et ouvrir le “ marché des terres agricoles ”. Il est plus qu’évident que derrière ce discours se profilent les paysans riches (voire l’agrobusiness) qui aspirent agrandir leurs propriétés. La gestion de ce système d’accès des paysans au sol est assurée jusqu’à présent par l’État et le parti qui fait un avec lui. On pourrait évidemment imaginer qu’elle le soit par des conseils de village réellement élus. C’est sans doute nécessaire, car il n’y a guère d’autre moyen de mobiliser l’opinion de la majorité et de réduire les intrigues des minorités de profiteurs éventuels d’une évolution capitaliste plus marquée. La “ dictature du parti ” a prouvé qu’elle était largement soluble dans le carriérisme, l’opportunisme, voire la corruption. Les luttes sociales en cours dans les campagnes chinoises et vietnamiennes sont loin d’être inexistantes. Elles ne s’expriment pas moins fortement qu’ailleurs dans le monde. Mais elles demeurent largement “ défensives ”, c’est-à-dire attachées à la défense de l’héritage de la révolution – le droit égal de tous à la  terre. Cette défense est nécessaire, d’autant que cet héritage est plus menacé qu’il ne paraît, en dépit des affirmations répétées des deux gouvernements que “ la propriété d’État du sol ne sera jamais abolie au bénéfice de la propriété privée ” ! Mais cette défense exige aujourd’hui la reconnaissance du droit à le faire à travers l’organisation de ceux qui sont concernés, c’est-à-dire les paysans. Le tableau des formes d’organisation de la production agricole et des statuts fonciers est trop varié à l’échelle de l’ensemble de l’Asie et de l’Afrique pour qu’une seule formule de “ construction de l’alternative paysanne ” puisse être recommandée à tous.

Selon les travaux du Forum du Tiers Monde, l’analyse de la question foncière doit considérer les paysanneries dans leurs différentes formes, les riches et les pauvres et les travailleurs agricoles sans terre. Les conditions d’accès au sol sont le produit de trajectoires historiques différentes qui ont, pour les uns, ancré l’aspiration à la propriété dans les mentalités, pour les autres protégé les droits à l’accès au sol du plus grand nombre. Les rapports des paysanneries au pouvoir d’État sont aussi le produit de parcours politiques différents, notamment en ce qui concerne les mouvements de libération nationale d’Asie et d’Afrique : populismes, démocraties paysannes, autocraties d’État anti paysannes traduisent la diversité de ces héritages. Les modalités de gestion des marchés internationaux favorisent les uns, pénalisent les autres. Ces divergences d’intérêts trouvent leur écho parfois dans la multiplicité des organisations paysannes, souvent dans les divergences de stratégies politiques adoptées. Les débats que nous souhaitons animer avec ces organisations paysannes, leurs coordinations régionales quand il y a lieu, et Via Campesina au niveau mondial devraient nous permettre d’avancer dans les réponses aux questions posées ici.

La privatisation du sol est-elle la clé des performances de l’agriculture en Afrique de l’Ouest ? La réforme foncière s’impose, et les termes dans lesquels elle doit se faire sont d’actualité. Cette réforme nécessaire pose la question des enjeux fonciers et de leurs modalités. Une réforme foncière doit être conçue dans la perspective de la construction d’une alternative réelle, efficace et démocratique, assise sur une production paysanne familiale prospère. Pour nous, cette réforme doit définir le rôle de l’État comme propriétaire imminent principal mais aussi celui des institutions et mécanismes de gestion de l’accès au sol et aux moyens de production.

C’est ainsi que la question démocratique est alors au centre des préoccupations puisqu’elle guide indiscutablement les réponses appropriées au défi. La réforme foncière démocratique invite à réformer également la gestion coutumière qui reste malgré ses avantages, vecteur d’inégalités et d’exclusions. De ce fait, le foncier, son statut, et sa gestion sont inséparables de la nature de l’État, seul garant d’une certaine justice sociale. Par ailleurs, le statut de la terre est inséparable de la question nationale et “ ethnique ”, du droit coutumier, de l’accès au sol, de la féodalité et des rapports des forces sociales productives (organisations paysannes) à l’État.

Pour apporter des réponses à la faible rentabilité de l’agriculture plus que pour faire face aux problèmes de tenure foncière et des conflits, les bailleurs de fonds poussent depuis plusieurs années les États postcoloniaux d’Afrique de l’Ouest à la réforme de la loi sur le domaine national, c’est-à-dire de la propriété imminente de l’État. Ils considèrent que les problèmes productifs et les difficultés de crédit résultent de manière mécanique d’une absence de clarification juridique du statut foncier des exploitations agricoles. D’ailleurs, l’échec de la nouvelle politique agricole est en partie imputé à l’absence de réforme de la loi sur le domaine national qui n’attribue qu’un droit d’usage à l’exploitant.

Ce diagnostic est en grande s’inspire largement de celui de la Banque mondiale dont l’expertise influence considérablement les positions des autres bailleurs sur cette question et sur bien d’autres. La Banque mondiale promeut en effet depuis de nombreuses années une politique de marchandisation du foncier afin de dynamiser les transactions et d’encourager les investissements. Cette vision repose sur le postulat que l’avènement d’un marché foncier augmente les actifs des détenteurs de titres fonciers, facilite l’accès au crédit par l’hypothèque, et limite les coûts de transaction. Cette approche a de surcroît l’intérêt de fiscaliser les transactions de manière à renforcer les pouvoirs locaux d’attribution en les dotant d’un pouvoir de prélèvement. Mais fort heureusement, la Banque mondiale (2003) reconnaît elle-même que les marchés fonciers ne profitent pas toujours aux pauvres. Ils peuvent générer des bulles foncières en milieu rural et exclure les pauvres. Alors que ces bulles foncières ne sont mues que par des intérêts pécuniaires spéculatifs, déconnectés de la valeur productive des terres.

Il faut reconnaître néanmoins que ces lois sur le domaine national n’ont pas été clairement élaborées. Les répartitions des rôles des différentes légitimités n’ont jamais été bien définies et les délimitations en découlant restent naturellement floues. Les droits naguère attribués par les régimes coutumiers n’ont pas été réellement abolis et la superposition des différents droits a été une source de conflits. Car effectivement comme l’affirme le Comité national de concertation et de coopération des ruraux du Sénégal, les modalités de mise en œuvre de la loi n’ont jamais été définies de façon précise et applicable (…) aucune réglementation claire ne vient encadrer l’exercice par les conseils ruraux de ses pouvoirs d’affectation et de désaffectation. Cette faille est une des sources de la corruption qui se développe à propos de la terre et une des causes des conflits fonciers de plus en plus nombreux [24]. Par ailleurs, les principaux acteurs chargés de l’application de la loi ne disposent pas des ressources nécessaires à sa mise en œuvre. La faiblesse des moyens se répercute sur la capacité de ces administrations à tenir des cadastres à jour. Compte tenu de dysfonctionnements, les populations sont réticentes et développent des stratégies de résistances et de contournement face aux autorités. Pour notre part, nous pensons que la privatisation telle qu’elle est définie par la Banque mondiale n’est pas la panacée pour plusieurs raisons.

Premièrement, la privatisation des terres risque d’empêcher les migrations rurales/rurales. Ces migrations sont source de régulation des flux de main-d’œuvre agricole et d’accroissement de la production agricole. En effet, elles permettent d’orienter la main-d’œuvre agricole en fonction des besoins des différentes filières. Un exemple réussi des migrations rurales/rurales est la tentative de colonisation des terres neuves dans l’Est du Sénégal au début des années 1970 sous le président Senghor. L’idée était, par anticipation à l’essoufflement de la culture arachidière, d’inciter le surplus de main-d’œuvre du bassin arachidier à s’orienter vers l’Est pour la production d’une autre culture d’exportation et d’alimentation de l’industrie textile : le coton. Tout en suscitant l’apparition de nouveaux pôles de développement, cette stratégie permet d’élargir la base de la production et la solvabilité des demandeurs potentiels. Au-delà de ces migrations organisées par les pouvoirs publics, d’autres existent au gré des demandes de certains secteurs en boom. Ainsi, ces migrations rurales jouent un rôle primordial dans l’équilibre de l’exploitation des zones rurales. La Côte d’Ivoire de Houphouët Boigny du début des années soixante au milieu des années quatre vingt dix est peut être l’illustration la plus spectaculaire des migrations rurales à l’échelle d’une région.

Deuxièmement, la privatisation ne renforce pas forcément les droits des exploitants mais plutôt ceux des propriétaires. Or une manière de dynamiser l’agriculture en libérant les énergies et en dopant les investissements est de permettre le renforcement des droits des exploitants au détriment de ceux des propriétaires comme c’est le cas en France. Selon Henri de France (2001), les droits des exploitants sont consignés dans le Statut du fermage adopté à l’unanimité par les députés français en 1945. Il confère trois droits spécifiques au “ preneur ” (fermier) :

  1. le montant du fermage ne peut être fixé par le bailleur de manière arbitraire ; il est désormais indexé sur le prix de certaines denrées agricoles ;
  2. à son expiration, le bail est renouvelé automatiquement ;
  3. en cas de vente de l’exploitation, le fermier dispose d’un droit de préemption [25].

Tout au plus, la privatisation foncière risque d’organiser la dépossession des terres des paysans comme c’est le cas en Afrique Australe, en Asie, en Amérique Latine et dans tous les pays disposant d’une agriculture productiviste. Cette option pour la privatisation, fondée sur la “ modernisation ” du secteur agricole, sous entend que les détenteurs de capitaux imposent leur préférence sur les meilleurs morceaux de terres, situées dans les zones irriguées, périurbaines et à bonne pluviométrie. Or, tous les analystes s’accordent sur la faible part de l’agriculture intensive modernisée et mécanisée dans la production agricole en Afrique de l’Ouest. Outre cette contribution infime, elle n’absorbera pas une part conséquente des populations rurales, qui vont sans doute aller grossir les rangs d’un secteur informel incapable de les insérer économiquement et socialement. Dès lors, une réforme foncière aux seules fins de servir des intérêts privés est-elle capable de transformer l’agriculture ouest africaine ?

 

De la privatisation foncière à la modernisation agricole

Les transformations nécessaires des agricultures ouest africaines se limitent-elles à la “ modernisation ” agricole au sens que lui donne le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest ? Selon Toulmin & Guèye (2003 : 40 et suiv.), la modernisation agricole doit se fonder sur les trois éléments suivants :

  1. Élaborer une législation foncière qui encourage la propriété privée matérialisée par l’existence de titres fonciers accompagnés par des mesures pouvant augmenter le volume et la sécurité des transactions financières. Ceci sous entend l’émergence d’un marché foncier d’achat, de vente et de location.
  2. Augmenter la taille des exploitations agricoles et des fermes à travers l’allocation de concessions de grandes échelles de production, avec un accès préférentiel aux inputs, au crédit et à l’équipement. Ce qui, en fait, est la traduction des “ enclosures ” telles qu’elles sont apparues entre le XVI è et le XVIII è siècles en Angleterre [26].
  3. Réduire les exploitations naines pour associer les paysans à la modernisation.

La modernisation telle qu’elle est exposée dans les travaux du Club du Sahel consiste à concevoir une agriculture qui évolue rapidement d’un mode extensif à un mode agricole d’investissement vertical qui, tout en permettant l’augmentation de la production par actif rural, constitue une passerelle vers un modèle d’investissement horizontal. Ces modernisations appellent des investissements extrêmement lourds, que seuls des capitalistes peuvent satisfaire. La modernisation de l’agriculture pourrait emprunter d’autres chemins et ce sont ceux là que défendent les organisations paysannes de l’Afrique de l’Ouest. Le dernier rapport de la CNUCED sur l’Afrique montre de manière claire que l’Afrique ne draine pas les investissements étrangers directs, parce que les conditions ne sont pas réunies. Un certain niveau d’infrastructures permet d’attirer les capitaux étrangers, c’est peut être une des principales critiques qu’on peut adresser au NEPAD [27]. Ainsi, la privatisation foncière semble poser la charrue avant les bœufs, à moins que le développement de l’agriculture ne soit pas le réel enjeu de cette réforme foncière ou alors que l’objectif soit de développer l’agriculture sans les paysans comme cela a été le cas ailleurs. Encore faut-il signaler qu’entre des régimes fonciers coutumiers et des régimes fonciers privatifs au sens du droit romain, il y a un certain nombre de situations intermédiaires qui valent la peine d’être explorées de manière plus systématique. L’équation posée par la question foncière est la suivante : comment établir la prééminence des uns sur les autres sans mettre le feu aux poudres identitaires ? Le dilemme auquel on est confronté tient à l’effet de système : la sécurisation des uns risque d’entraîner, automatiquement, non seulement l’insécurité des autres mais leur exclusion pure et simple.

 

La chaotisation politique rampante : avatar des conflits armés en Afrique de l’Ouest

L’élément catalyseur qui, à notre avis, met le feu aux poudres est sans conteste la massification de la pauvreté absolue et la chaotisation politique rampante. En effet, lorsque les producteurs agricoles n’arrivent plus à bénéficier de terres, il va sans dire que pour eux c’est le chaos total. En posant le problème foncier de cette manière, le CSAO mentionne bien la centralité de la question. Cependant, l’analyse des conflits sous cet angle et dans les contextes du Liberia, de la Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire donnent l’impression que dans les autres pays de la région ouest africaine, les conflits fonciers ne se posent pas ou alors dans des versions “ soft ” qui ne méritent guère plus d’attention. Les pays étudiés dans ce document sont soumis à d’autres problèmes sociaux et politiques qui, conjugués à la question foncière, déstructurent l’unité nationale. Ces pays sont les premiers à souffrir de ce que nous avons appelé la chaotisation politique rampante. Et cette crise agricole et paysanne est un facteur puissant dans la chaotisation politique rampante si redoutée dans la sous région. En effet, elle diminue la capacité des États à gérer les flux migratoires qu’elle génère sous forme d’exode rural, de migration d’une zone pauvre à une autre potentiellement riche ou enfin d’un pays à l’autre. Les deux premières formes créent des tensions de guerres civiles, la dernière des tensions entre États. Bien entendu l’insertion de la région dans la géo-économie mondiale des ressources naturelles, les rivalités secondaires entre la France et les États-Unis, les stratégies nationales et sous régionales des classes dirigeantes peuvent accentuer ou même provoquer des insurrections et des guerres civiles. Mais la crise agricole et paysanne – foncière – est centrale et non marginale dans cette évolution catastrophique.

Dans le contexte d’un secteur agricole primordial, étant donné la dépendance extérieure et le poids démographique de la population rurale, mais inefficace, la réforme de l’agriculture était apparue comme une des priorités des Plans d’ajustement structurel. Les mesures se concentrent sur la réduction des coûts, la libéralisation et le retrait de l’État, dans le but ultime de revaloriser les revenus paysans. Une politique d’incitation par les prix vise à augmenter la part de l’autofinancement des exploitations agricoles. Une fois l’environnement juridique adapté, l’appui à l’émergence d’organisations de producteurs doit encourager la participation effective et la responsabilisation des populations rurales.

Ces objectifs sont affirmés par la nouvelle politique agricole des décennies quatre-vingts et quatre vingt dix, qui, étant donné le peu de marge de manœuvre de l’État soumis à la conditionnalité, est largement définie par les Institutions financières multilatérales et les agences bilatérales de coopération. D’inspiration libérale, elle réduit les instruments d’intervention de la puissance publique à une politique de prix : relèvement du prix des produits agricoles au producteur et protection des céréales locales par la fixation du prix à la commercialisation des céréales importées. Le désengagement de l’État doit se poursuivre sur l’ensemble des filières agricoles afin d’en réduire les coûts. En proposant aux producteurs de la région un accompagnement selon le mode “ d’une offre pilotée par la demande ” en matière d’innovation, le CSAO semble accuser le vide laissé par les organismes publics de recherche, de vulgarisation et d’encadrement. En effet, l’objectif principal de l’intervention des bailleurs de fonds en Afrique de l’Ouest est d’arriver à un “ moins d’État mieux d’État ”. Quid de l’affaiblissement structurel des économies ouest africaines ?

La réflexion menée sur ces trois pays, Sierra Leone, Liberia et Côte d’Ivoire, devrait être étendu à d’autres pays où ne sévissent pas des conflits armés. Un échantillon d’analyse incluant des pays en conflits et en paix aurait mieux fait ressortir la différence entre conflits fonciers et conflits armés, même si les conflits armés sont ancrés dans les dynamiques agraires et foncières (Richards 2003 cité par Hussein & Gnisci 2005 : 14). Les auteurs n’ont certainement pas confondu les deux concepts mais le balisage pourrait être encore plus net. Dans les autres pays, les conflits prennent des formes différentes et sont l’objet d’actes criminels (incendie de fermes qui appartiennent à des femmes ou des allochtones, du fait de leur sexe et de leur origine, insurrection des paysans pour empêcher l’installation d’une entreprise agricole capitaliste, …) [28].

 

 

V.

Le rôle des organisations paysannes :

à défaut d’une instrumentalisation, les pouvoirs

publics feignent l’ignorance

 

Les organisations paysannes ont une longue tradition en Afrique de l’Ouest, certaines d’entre elles datent du lendemain des indépendances. Compte tenu des contextes de parti État qui prévalaient durant les années soixante et soixante-dix, elles n’ont jamais pu jouer un rôle de contre pouvoir et de défense des intérêts matériels et moraux des paysans. Tout au plus, elles ont été utilisées comme courroies de transmission du pouvoir central qui cherche des clientèles dans le monde rural encore largement majoritaire dans la population, pour conforter sa base électorale. Ainsi, confrontés à la faillite du système coopératif, qui a longtemps encadré et subventionné les agriculteurs par des organismes publics et parapublics, les gouvernements furent contraints par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale de mettre en place des Plans d’ajustement structurel qui ont diminué considérablement les prérogatives des structures étatiques dans le cadre du développement rural. Le monde paysan s’est organisé en vue de défendre ses intérêts sur la base d’une critique de la politique libérale de développement rural de l’État. Le vide créé par le désengagement étatique précipité va permettre aux organisations paysannes autonomes de se structurer en un véritable mouvement revendiquant plus d’autonomie et de participation dans le processus de réflexion et d’élaboration des politiques agricoles qui les concernent.

Dans ce contexte, certaines questions deviennent essentielles dans la compréhension du rôle du mouvement paysan. Comment les sociétés paysannes répondent-elles à ce défi, par un ajustement passif ou par des luttes ? Ces luttes répondent-elles à une vision stratégique ? Ou sont-elles simplement des ripostes au jour le jour ? Quel est le niveau d’organisation des paysans ? Régional ? National ? Local ? Toléré ou réprimé par la loi ? Fondé sur l’appartenance de classe ? Ou fondé sur d’autres critères (ethnicité, caste, religion, etc.) ?

Ces mouvements paysans encore jeunes et mal adaptés aux mutations de l’environnement libéralisé, commencent, dès la deuxième moitié de la décennie quatre-vingts, à afficher une certaine liberté d’expression et à développer, à travers leurs organisations, le montage de projets et de programmes de formation. Ils vont à la conquête du système bancaire par la mise en place de systèmes d’épargne crédit adaptés et accroissent sensiblement le nombre de leurs membres et leur visibilité. Ces organisations sont poussées malgré elles durant les années quatre vingt dix à se substituer à l’État. Certaines de ces fédérations d’organisations paysannes, ont du s’essouffler à trop vouloir remplir des fonctions régaliennes délaissées par l’État. Compte tenu de leur engagement et d’un rapport de force favorable, elles affirment officiellement la nécessité de redéfinir les politiques agricoles impliquant leurs membres et d’accompagner ces derniers dans la mise en pratique de leur vision.

Le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) est très actif sur la scène internationale pour y faire valoir les intérêts de l’exploitation familiale paysanne et pour y promouvoir des politiques agricoles et commerciales solidaires, au bénéfice de tous les agriculteurs. Les membres de ce Réseau ont décidé de se concerter et de coordonner leurs activités concernant les négociations commerciales de l’OMC. En réaffirmant avec force la croyance à une agriculture familiale paysanne, le ROPPA se met en porte à faux avec les États qui eux prônent une agriculture intensive, mécanisée et utilisant peu de main-d’œuvre, telle que l’imposent les bailleurs de fonds.

Les travaux du Forum du Tiers Monde effectués par les équipes nationales de recherche dans le cadre du programme de recherche “ La nouvelle question agraire : quels avenirs pour les agricultures et les sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest ? ” présentés lors du Grand Atelier de novembre 2004 se sont penchés sur ces questions en y apportant des réponses selon l’évolution des mouvements paysans dans leur terrain d’observation en Afrique de l’Ouest [29]. Il en ressort que les luttes paysannes menées par les leaders des organisations syndicales sont fondées sur une approche autocentrée des problèmes de développement. En effet, les Organisations Paysannes et de Producteurs Agricoles sont convaincues que privilégier la consommation intérieure de ce que la région produit et qui correspond aux cultures, aux organisations sociales et à son histoire représente son avenir. Ouverts par tradition, mais aussi parce que conscients de la nécessité de bénéficier pleinement des complémentarités des multiples régions agricoles, ainsi que de marchés aux dimensions suffisantes, les membres du ROPPA conçoivent la politique agricole à l’échelle de la région. Dans le même temps, sachant que les bailleurs de fonds ne privilégient pas ces orientations, les leaders des mouvements paysans ont conscience que le développement de l’agriculture, notamment celui visant à la reconquête des marchés locaux, nationaux et régionaux, ne peut être financé à partir de ressources extérieures. Avec le ROPPA, les organisations nationales qui la composent ont cherché à coordonner leurs ripostes. Globalement, elles sont tolérées et participent aux débats sur les avenirs des sociétés paysannes.

Concernant les prix agricoles, le ROPPA considère qu’un arbitrage entre protection vis-à-vis de l’extérieur et libéralisation interne à la région doit s’opérer de manière à établir des prix normalement rémunérateurs. Il s’agit comme le préconisait Preobajenski, à l’issue de sa controverse avec Boukharine, de définir les termes de l’échange internes en faveur du secteur agricole. Ainsi, le ROPPA s’interroge sur la pertinence d’un tarif extérieur commun au taux plancher tel que défini par les autorités communautaires ouest africaines. Ce choix des autorités permet aux produits internationaux d’inonder le marché ouest africain à des prix de dumping. Il propose que des bilans approfondis soient effectués pour évaluer leurs effets sur tous les produits et les principaux systèmes de production. Dans le droit fil de cette préoccupation, le ROPPA recommande une évaluation globale des impacts de la libéralisation/privatisation sur les économies agricoles des pays d’Afrique de l’Ouest [30]. Selon le ROPPA, “ Les défenseurs du libre-échange se sont préparés pendant plus de 50 ans. Grâce à des politiques et des programmes adaptés, ils ont pu créer des conditions permettant la réussite des acteurs du secteur public, du secteur privé, des organisations socioprofessionnelles ou des organisations sous-régionales. Il est important et non négociable que nous bénéficiions de la même chose chez nous ” [31]. Ce plaidoyer du ROPPA est explicitement pour un changement des règles du jeu du commerce international.

Le développement fulgurant des organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest pose un certain questionnement quant à son organisation interne. Les leaders des organisations paysannes ont capitalisé une mine d’informations sur les mécanismes théoriques et pratiques de fonctionnement et de développement d’une agriculture familiale paysanne. Cette connaissance accumulée n’est pas forcément et pédagogiquement partagée avec la base. Par ailleurs, les leaders des mouvements sociaux sont souvent victimes des succès de leurs mouvements. En effet, en prenant de l’ampleur, ces organisations se diversifient et sont souvent confrontés à des dilemmes d’harmonisations des revendications des petits, moyens et grands exploitants agricoles. Compte tenu de la taille des exploitations et des modes d’agriculture pratiqués, les préoccupations peuvent être très variables. Il serait intéressant de savoir dans la précision comment le ROPPA transcende cette question. Certains acteurs à la base, petits paysans se demandent avec de plus en plus d’insistance si les leaders sont restés intègres à cause de leur éloignement naturel de leur base. À ce premier pallier de préoccupations s’ajoute le fait qu’il existe des rivalités entre l’UEMOA et la CEDEAO quant au leadership de l’Afrique de l’Ouest. L’UEMOA, fondée sur une histoire coloniale et une monnaie communes, constitue un cadre formalisé qui propose des politiques économiques concertées notamment par le respect des critères de convergence et une politique tarifaire commune. Cependant, sachant que l’UEMOA est largement influencée par la politique française, il est patent que la CEDEAO qui accueille en son sein les pays anglophones de la région ouest africaine reflète mieux les dynamiques locales en cours. Si d’une part les barrières linguistiques sont entrain d’être surmontées par les Africains, les économies du Bénin, du Cameroun et du Niger sont largement influencées par leur proximité avec le Nigeria, leader économique de la région. Ces faits empiriques tendent à montrer qu’une régionalisation ambitieuse en Afrique de l’Ouest se fait avec l’ensemble des pays fussent-ils anglophones ou francophones.

 

 

VI.

Pour un renouveau du contrat social

 

S’agissant de la nouvelle question agraire et du développement en Afrique de l’Ouest, un large consensus s’est dégagé au sein du Forum du Tiers monde sur l’importance de la poursuite de la recherche en partant du fait que l’analyse de l’insertion périphérisante de la région dans le système mondial montre que les transformations économiques souhaitables en Afrique de l’Ouest devraient s’inscrire dans un processus de construction de sociétés rurales développées reposant sur les cinq piliers suivants :

1.      la démocratisation des sociétés dont la dimension politique est de provoquer et d’accompagner la transformation du statut du paysan de sujet qu’il est depuis la colonisation (et même avant) en citoyen. L’avènement de sociétés rurales développées et démocratiques semble être une des voies de l’émancipation du continent noir. Cette dimension politique met l’emphase sur les inégalités liées au sexe ;

2.      la démocratie économique dans un système agraire qui garantit à chaque paysan résident le droit d’accès à la terre et aux autres moyens de production nécessaires pour nourrir sa famille (en régime monogamique), vivre dignement et participer à la consolidation des acquis socioéconomiques. Si la terre est centrale dans ce schéma, il va sans dire qu’elle ne permet pas une insertion si elle n’est pas accompagnée de conditions favorables à l’accès au crédit, aux intrants et aux marchés ;

3.      l’universalisation de la sécurité sociale doit être une priorité absolue afin de garantir un accès à tous à des soins médicaux, à une assurance contre les calamités naturelles et les risques sociaux et pour une retraite digne ;

4.      la généralisation d’une éducation pour tous les enfants. De ce point de vue, il faut dépasser la vision minimaliste qui consiste à penser en termes d’alphabétisation primaire (savoir lire et écrire). Pour une société citoyenne développée, il faut une éducation plus approfondie qu’une alphabétisation ;

5.      l’égalité effective entre les sexes dans tous les domaines.

 

Comme on peut le voir, il s’agit de définir un nouveau contrat social. La sécurité foncière constitue une des pierres angulaires de la réforme foncière. Aujourd’hui, dans un contexte de poussée démographique et de crise des systèmes agro écologiques, les règles d’attribution limitent l’implication des femmes dans l’activité agricole. Or, la garantie des droits fonciers sera d’une très grande utilité pour les groupes qui ont toujours fait l’objet de discrimination. Outre l’aspect équité (justice sociale et égalité en droit des hommes et des femmes), les droits fonciers accordés aux femmes ont des conséquences socioéconomiques considérables pour la lutte contre la pauvreté. En effet, quand les femmes contrôlent une plus grande partie du patrimoine familial, on constate que les dépenses consacrées au capital humain pour le compte des enfants sont souvent plus élevées.

La question de l’équité de la réforme foncière doit être posée comme un impératif étant donné les engagements des institutions de Bretton Woods et des gouvernements des PPTE en termes de réduction de la pauvreté. Les engagements de ces derniers, consignés dans le Document de stratégie de réduction de la pauvreté, sont explicites dans leur objectif de lutte contre la pauvreté en milieu rural. La relance du secteur agricole passe donc par la recherche d’un nouveau contrat social autour des enjeux fonciers, lequel constitue une des revendications majeures des ruraux. L’instauration d’un cadre de concertation entre les producteurs et les gouvernements devient alors une condition nécessaire, dans la mesure où la propriété privée n’est considérée que comme un moyen imparfait de sécuriser la production des ruraux. Une politique foncière n’est pas qu’un moyen au service des politiques économiques et sociales, c’est plus largement le cœur du contrat social qui lie gouvernants et gouvernés, élites et populations (Ndiaye 2004) [32]. D’une manière plus générale, il faut poser le débat du contrat social en Afrique en des termes nouveaux qui s’imprègne fortement des droits sociaux et politiques. Au-delà de la rhétorique, l’interrogation suivante de Founou-Tchuigoua (2005 : 93) [33] résume l’hypocrisie dans le traitement de la question du développement en Afrique subsaharienne : pourquoi parler de la sécurité sociale dans les pays développés et seulement de lutte contre la pauvreté dans les pays du Sud ?

 


VII.

Remarques sur le cadre d’analyse du Club du Sahel

 

À l’issue de l’examen de la revue partielle de la littérature du CSAO sur la nouvelle question agraire en Afrique de l’Ouest, les remarques suivantes semblent opportunes :

1.     Une revue partielle de la littérature. Les travaux récents du Club du Sahel sur l’Afrique de l’Ouest analysés dans cette étude portent sur les transformations de l’agriculture et les rôle des exploitations paysannes en Afrique de l’Ouest, les innovations identifiées pouvant accompagner ces transformations, le foncier et les conflits armés qui en découlent en Côte d’Ivoire, au Liberia et en Sierra Leone, ainsi qu’une revue de la littérature sur les études rétrospectives et les prospectives sur l’Afrique de l’Ouest.

2.     Le contexte international : une forte contrainte multiforme et difficile à cerner. Ces travaux relativement bien documentés, font une analyse de terrain des manifestations des politiques publiques mises en œuvre et les réactions des producteurs. Les auteurs de ces travaux soulignent l’importance du contexte international comme facteur influençant autant les politiques que les producteurs eux mêmes. Cependant, il faut mentionner la faiblesse de cette analyse sur les contraintes qu’induisent les négociations multilatérales à l’Organisation mondiale du commerce et dans le cadre de l’accord de Cotonou. Ils se préoccupent peu de l’impact de ces négociations sur les sociétés paysannes et les économies de l’Afrique de l’Ouest. Or il est patent que les décisions prises au niveau international pèseront lourdement sur les arbitrages internes des États. Aujourd’hui, les négociations engagées confirment les orientations libérales du commerce mondial dans lequel les pays d’Afrique de l’Ouest sont perdants. Le traitement spécial et différencié dans ses différentes phases ne permet pas aux pays de l’Afrique de l’Ouest de tirer parti des bienfaits de l’ouverture des marchés des pays développés fondée sur le principe d’obligations asymétriques, malgré les incantations. Les agricultures paysannes ne disposent pas à ce jour d’un système de production capable de satisfaire à la demande du marché intérieur tout en compétissant au niveau mondial. Les problèmes internes aux États analysés par le Club du Sahel conjuguent avec les politiques protectionnistes déguisées menées par les pays de la Triade. Dans ces pays, la part de la population active agricole représente moins de 5 % de la population active totale à la fin des années quatre vingt dix. Dans les pays du Tiers monde, la population rurale décroît lentement passant de 65 % en 1990 à 60 % en 2000. En Afrique de l’Ouest, elle passe de 74 % en 1990 à 67 % de la population totale. La part des agriculteurs est encore majoritaire sur l’ensemble des pays en développement malgré son infléchissement durant la dernière décennie, passant de 61 à 55 % de la population active totale. C’est en Afrique subsaharienne que cette part est tirée vers le haut (de 72 à 66 % entre 1990 et 2000). Cette importante part de la population en milieu rural se traduit par une productivité faible et par conséquent un sous emploi massif, lié à un ensemble de facteurs : en amont, l’ajustement structurel a organisé la précipitation du démantèlement en lambeaux des politiques et organismes d’appui et de vulgarisation issus des indépendances, la réduction des quantités d’intrants, d’engrais, de pesticides et l’absence de mécanisation et de motorisation du secteur agricole. En aval, la substitution des acteurs publics par les opérateurs privés stockeurs dans la commercialisation des produits agricoles a détérioré la situation économique des petits producteurs. Outre leur position monopsonique, les opérateurs privés, par souci de rentabilité, ont réduit les points de collecte, augmentant les distances entre les villages et les lieux de commercialisation [34]. Au total, tandis que leur part de marché augmente, le commerce parallèle se développe. Face à ce nouvel environnement des agricultures paysannes, nombre de petits producteurs réagissent davantage en faveur de la sécurité alimentaire de leurs familles, à la gestion des risques et à la cohésion sociale du groupe qu’aux incitations du marché. Cela est loin de signifier un autisme de leur part car, ils réagissent rationnellement à ces incitations selon différents arbitrages entre économie domestique et marché. La part de l’agriculture dans le produit intérieur brut est de 31 %. La faiblesse de la productivité masque cependant son rôle dans l’économie, en tant qu’amortisseur de crise mais aussi en tant que ressort à l’insécurité alimentaire des populations. En limitant l’analyse au rendement à l’actif mis sur le marché, on risque d’être réducteur. D’autant plus que l’approche à court terme des politiques macro-économiques et agricoles a été renforcée après 1980, lorsque des déséquilibres internes et des problèmes fiscaux  ont poussé les gouvernements à s’engager dans les réformes associées aux prêts de la Banque mondiale et à l’assistance du Fonds monétaire international. Plusieurs facteurs peuvent expliquer les  variations dans les choix de politiques agricoles durant la période considérée : la résistance initiale des gouvernements ; les changements dans l’équilibre des pouvoirs ; l’évolution des perceptions des processus d’ajustement et de libéralisation par les différentes classes sociales et factions politiques ; l’incohérence et la faible base analytique et empirique des réformes imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ; et les conséquences négatives sur la production des initiatives des institutions de Washington[35]

3.     Dumping, soutiens et autres distorsions organisés par les pays de l’OCDE. Le secteur agricole est soumis à de fortes distorsions, notamment en termes de droits (barrières à l’entrée) élevés pratiqués par les pays de la Triade et les subventions qu’ils continuent de distribuer à leurs agriculteurs. Or le secteur agricole constitue un formidable enjeu en matière de lutte contre la pauvreté et d’insertion des pays d’Afrique de l’Ouest dans le commerce mondial. Par ailleurs, les exportations agricoles représentent près de 60 % des recettes d’exportation dans environ la moitié des pays d’Afrique de l’Ouest. Existe-t-il une contradiction entre “ l’exception agricole ” défendue par certains pays de la Triade et la nécessité de renforcer la lutte contre la pauvreté ? Apparemment non, mais les mécanismes du marché mondial montrent que l’exception agricole qui se traduit par des subventions massives à des agricultures largement protégées sont de nature à disqualifier les agricultures des pays d’Afrique de l’Ouest, quant on sait que les trois quarts des pauvres vivant avec moins d’un dollar par jour tirent leurs revenus d’une activité agricole ou une activité connexe à l’agriculture. En 2002, le soutien total accordé par les pays de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) est de 318 milliards de dollars, soit 1,2 % du PIB de la zone OCDE, contre 2,3 % pour la période 1986-1988. De 10 à 20 au début des années quatre-vingts, les notifications annuelles sont passées à plus de 400 à la fin des années quatre vingt dix. Entre 1996 et 1999, nombre de Pays du Tiers monde ont notifié leur incapacité à satisfaire aux obligations sanitaires et phytosanitaires sur plus de 50 % de leurs exportations potentielles de poisson, viande, fruits et légumes au sein de l’Union européenne. La part du soutien à la production et les subventions aux intrants s’est stabilisée durant la décennie quatre vingt dix à 76 % du soutien accordé aux producteurs. L’analyse de la protection de leurs producteurs montre que les prix perçus par les agriculteurs de l’OCDE sont encore élevés, malgré leur infléchissement. De 57 % durant les années quatre-vingts, les prix sont passés à plus de 31 % supérieurs des cours mondiaux alors que les agriculteurs d’Afrique de l’Ouest sont sevrés de tels soutiens. Les agriculteurs des différents pays n’en profitent pas de la même manière. En effet, de 10 % supérieurs aux USA, les prix payés aux agriculteurs sont de 35 % au sein de l’Union européenne, de 100 % en Corée, au Japon, en Norvège et en Suisse. Ce soutien n’émane pas seulement des pouvoirs publics puisque les prix payés par les consommateurs sont supérieurs de 37 % aux cours mondiaux.

4.     Commerce et développement ? Obstructions, blocages à l’accès des marchés et protectionnisme de l’OCDE ont entraîné une paupérisation des mondes paysans en Afrique de l’Ouest et ailleurs. Si au niveau théorique, les pays qui adoptent des réformes commerciales voient leur bien être s’améliorer à long terme, tous les pays du Tiers monde ne vérifient pas nécessairement ce postulat. Les pays d’Afrique de l’Ouest, ne profitent pas assez de ces gains liés à l’ouverture croissante des économies. En effet, les coûts de l’ajustement sont extrêmement élevés, surtout pour les pays les plus pauvres qui n’ont pas les moyens de les atténuer et d’amortir la dureté des chocs. L’Afrique subsaharienne ne représente plus que 3 % des exportations agricoles mondiales, contre 8 % à la fin des années 1960. Quels sont les obstacles à l’accès des pays d’Afrique de l’Ouest aux marchés mondiaux ? Les pays d’Afrique de l’Ouest sont victimes de diverses mesures protectionnistes qui émanent des pays de la Triade (Canada, Union européenne, Japon, USA). Ces obstacles sont nettement plus élevés pour l’agriculture que pour les produits manufacturés (Filipiak & Perrin, 2003 : 19) [36]. Ils concernent davantage l’agriculture et sont concentrés dans les produits à forte intensité de main d’œuvre qui représentent un potentiel d’exportation important pour les pays du Tiers monde et en particulier les pays les moins avancés. Parallèlement, la progressivité tarifaire, qui consiste à mettre un système de taxation plus élevée des produits transformés que des produits bruts, n’a pas disparu avec le cycle de négociations commerciales d’Uruguay. l’effet majeur de la progressivité tarifaire est de freiner la diversification des exportations et condamne les pays du Tiers monde à rester dépendants des produits de base aux prix volatils et largement subventionnés. Au-delà des obstacles tarifaires, les Pays d’Afrique subsaharienne doivent faire face à la multiplication des normes de sécurité alimentaire. Ainsi, le renforcement de la force de proposition de mesures restrictives des pays de la Triade sert à mettre en place de plus en plus d’obstacles techniques au commerce et de mesures sanitaires et phytosanitaires encore plus difficiles à contourner.

5.     L’étau entre agriculture familiale paysanne et libéralisme total est intenable pour les sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest. Les travaux du Club du Sahel se prononcent ouvertement en faveur des agricultures familiales paysannes en Afrique de l’Ouest. Une analyse approfondie a été menée sur le contexte local et les conditions de production des exploitations familiales paysannes. Elle montre certaines des dynamiques et mutations en cours en termes de stratégies de diversification des activités de production (pluriactivité), et les multiples adaptations de l’appareil de production en fonction des demandes sociales locales et les incitations du marché. Les activités du Club Sahel cherchent à favoriser la création et/ou la consolidation de partenariats capables d’accompagner les transformations en cours. L’organisation de séances de travail, colloques et conférences dans lesquels les acteurs institutionnels (CEDEAO, UEMOA, …) rencontrent et discutent (?) avec les représentants des mouvements paysans (ROPPA) en constituent une illustration. La coopération entretenue par le Club du Sahel avec ses différents “ partenaires ” est dans le droit fil de ce que font les agences bilatérales et multilatérales dans ce domaine. L’invitation et la prise en compte des positions de la société civile et du mouvement paysan relève de la mise en œuvre de la problématique du processus participatif théorisée par la Banque mondiale. Les Institutions financières multilatérales privilégient, au travers de leurs nouvelles orientations internationales de lutte contre la pauvreté, une stratégie qui se veut ancrée dans les dynamiques locales des populations. Depuis le milieu des années quatre vingt dix, la question d’une meilleure appropriation des politiques publiques par les populations est agitée. Pour certains, il s’agit de “ museler ” les critiques les plus acerbes du Washington consensus. Pour d’autres, le développement doit se concevoir et se mettre en œuvre avec les populations qui en sont partie prenante. Par ces mots à peine voilés, la Banque mondiale reconnaît l’échec des PAS à l’occasion de la conférence de Monterrey : “ Une leçon tirée de l’expérience passée est que la réforme ne réussit généralement pas sans une forte appropriation locale et une approche large, qui inclut la prise en compte des institutions, la gouvernance et la participation des acteurs – une leçon qui constitue le moteur du processus des Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté (DSRP) ” [37]. L’ajustement par la demande avait une tendance manifeste à la déflation de l’activité économique et distillait une paupérisation croissante des populations, sans pour autant restaurer à l’État ses marges de manœuvre. Les nouvelles stratégies internationales dont le Document de stratégie de réduction de la pauvreté constitue la phase opératoire, misent sur un “ empowerment ” des populations, une bonne gouvernance ou “ accountability ” et un processus participatif “ appropriation ” de planification et de pilotage des politiques publiques. L’accent est nettement mis sur la capacité des acteurs sociaux à participer à l’élaboration des politiques publiques en faveur d’une croissance pro pauvres. Les acteurs sociaux sont censés connaître les besoins des pauvres et amplifier leur voix. Le tout est de savoir si ce processus est capable d’irriguer les pays vers des sentiers vertueux de croissance et d’amélioration des niveaux de vie.

6.     Des stratégies qui se situent aux frontières du marché et de la sécurité familiale. Les producteurs effectuent des arbitrages entre marché et famille, qui sont en quelque sorte une souscription à une “ sécurité sociale ” puisqu’ils permettent aux familles paysannes d’amortir les chocs. Les études du CSAO ont proposé une typologie des exploitants d’Afrique de l’Ouest en trois groupes : les paysans tournés vers l’autosubsistance alimentaire de leur famille, ceux qui sont orientés vers le marché et ceux qui adoptent un profil intermédiaire entre le marché et la famille. Cette typologie tout en étant intéressante du point de vue opératoire peut être affinée. Car en fonction du marché ciblé, les stratégies ainsi que les moyens de production nécessaires à la réponse de la demande sont différents et de telles adaptations doivent être prises en compte. Les travaux n’intègrent pas suffisamment la multiplication des sources de revenus hors production via les transferts sans contrepartie issus des membres des réseaux émigrés, encore moins l’économie de contrebande et des marchés parallèles organisés de part et d’autre des frontières. D’autres travaux, notamment ceux de Moyo (2005) proposent une autre typologie fondée sur la capacité d’accumulation et la possibilité ou non d’employer une main d’œuvre salariée. Cette grille d’analyse s’intéresse aux rapports sociaux de production, aux mécanismes d’inégalités et de domination, au-delà des seules relations marchandes. Moyo (2005) distingue trois types de paysanneries : riche, moyenne et pauvre. L’éventail va du capitaliste qui emploie de la main d’œuvre salariée jusqu’au semi prolétaire qui la vend. Ce dernier peut disposer d’une parcelle de terre mais qui n’arrive à satisfaire à la consommation de sa famille durant toute l’année. Tout en ayant accès à la terre, les paysans peuvent être marginalisés par l’investissement, l’accès aux intrants et l’accès aux marchés dans un environnement propice. Cette typologie s’appuie également sur la manière dont la combinaison capital travail s’effectue au sein du ménage, en transcendant les questions genre et les conflits de générations (droit d’aînesse). En général, les patriarches contrôlent les moyens de production, les femmes et les enfants fournissent un travail non rémunéré. Toujours selon cet auteur, la configuration et l’ampleur de la paysannerie actuelle est généralement interprétée à partir de la composition des revenus des ménages classés par source (autoconsommation comprise), ainsi que de l’analyse de leurs modes d’établissement tant dans les villes que dans les campagnes [38]. Les politiques publiques mises en œuvre n’étant pas myopes à ces faits empiriques qui les façonnent, au gré des rapports de force.

7.     Le mouvement paysan : un partenaire gênant dont on ne peut se passer. La réflexion du Club Sahel a également porté sur le rôle du mouvement paysan dans la conception et la formulation des politiques publiques. Le paragraphe consacré à cette problématique importante semble un peu rapide. Il s’agit moins de savoir si les organisations paysannes participent aux discussions internationales mais surtout quels discours portent-ils. Ces discours sont-ils réalisables ou utopiques ? Sont-ils inscrits dans les agendas politiques ou alors marginalisés dans les prises de décision ? Les auteurs des travaux se sont contentés de remarquer la bonne participation des leaders paysans sans autre analyse critique de celle-ci.

8.     Des contradictions qui risquent de saper la crédibilité des travaux du Club du Sahel. La lecture des travaux du Club Sahel nourrit un questionnement stimulant quant au dilemme entre une agriculture paysanne qui revendique, au travers du ROPPA, une protection et un moratoire qu’il exprime de la manière suivante : “ Les défenseurs du libre-échange se sont préparés pendant plus de 50 ans. Grâce à des politiques et des programmes adaptés, ils ont pu créer des conditions permettant la réussite des acteurs du secteur public, du secteur privé, des organisations socioprofessionnelles ou des organisations sous-régionales. Il est important et non négociable que nous bénéficiions de la même chose chez nous ” [39] et une agriculture capitaliste productiviste. Or le Club Sahel tout en étant en faveur d’une agriculture paysanne reste convaincue des bienfaits et de la supériorité du marché totalement libéralisé. Il est clairement pour une libéralisation du marché foncier et une privatisation des droits fonciers. Les arguments de la privatisation foncière sont bien connus, elle agit positivement sur la productivité, augmente les actifs des titres fonciers des producteurs, limite les transactions, facilite l’accès au crédit par l’hypothèque, et limite les coûts de transaction, organise une allocation plus optimale des ressources et améliore les conditions de vie. Cette approche a de surcroît l’intérêt de fiscaliser les transactions de manière à renforcer les pouvoirs locaux d’attribution en les dotant d’un pouvoir de prélèvement. Ces performances attendues des agricultures devraient être, selon le modèle de référence, réalisées par des agricultures capitalistes. Il est contradictoire de vouloir supporter les agricultures paysannes en même temps que la privatisation foncière et la libéralisation/privatisation. Le Club du Sahel ne montre pas que la privatisation foncière est une arme puissante d’exclusion des petits producteurs qui seront au meilleur des cas employés comme salariés agricoles. Une position claire en faveur des droits de l’État comme seul propriétaire du sol et de la famille paysanne comme son usufruitier, constitue à nos yeux l’un des sésames de la nouvelle question agraire en Afrique de l’Ouest. Les affirmations répétées du Club du Sahel selon lesquelles l’abolition de la propriété d’État du sol au bénéfice de la propriété privée est une condition sine qua none d’une agriculture performante en Afrique de l’Ouest relève d’un optimisme excessif, quant on observe ce qui se passe en Afrique australe et du Sud, en Amérique Latine et en Asie où les réformes agraires assistées par le marché ont prolétarisé l’essentiel de la main-d’œuvre agricole [40]

 


VIII.

Questions en perspective

 

1.     Comment évaluer les transformations en cours ?

2.     Quelles sont les transformations souhaitables ?

3.     Comment accompagner l’agriculture familiale paysanne dans sa multifonctionnalité ?

4.     Qu’est ce qui explique le déséquilibre des études entre filières d’exportations et productions vivrières ? Dans Transformations in West African Agriculture and the role of Family Farms, Toulmin & Guèye (2003) ne s’intéressent qu’aux filières d’exportation (cacao et coton).

5.     Comment renforcer les capacités de négociations des OP et du ROPPA ?

6.     La privatisation est-elle la seule voie possible pour redynamiser l’agriculture et sécuriser le foncier ? Comment faire de la réforme foncière une opportunité pour réduire les injustices et les exclusions par rapport aux jeunes, aux femmes et aux allochtones ? Des modèles ont été étudiés, peut-on les adapter au contexte de l’Afrique de l’Ouest ?

7.     Quelles sont les voies alternatives ? Peuvent-elles être appliquées en Afrique de l’Ouest ? Sous quelles conditions ?

8.     Est-il possible de dynamiser les agricultures familiales paysannes dans un contexte libéralisé et en l’absence d’une intervention de l’État ? Le soutien d’une agriculture familiale paysanne est-il compatible avec l’apologie de la libéralisation/privatisation tout azimut ?

9.     Une analyse minutieuse des gagnants et des perdants des orientations des politiques économiques et agricoles doit être effectuée. En effet, le peu d’amélioration dans la répartition des terres et des revenus a dans beaucoup de cas conduit à un appauvrissement des fermiers. Ainsi, en dehors de toute intervention de la puissance publique, la combinaison de petites superficies de terres, de prix de marché faibles (désincitatifs), de limitation à l’accès aux crédits et aux autres inputs conduit à une spirale de cercles vicieux d’appauvrissement et de décapitalisation. Comment lever de telles contraintes ?



ª Coordinateur du programme La nouvelle question agraire et les avenirs des agricultures et des sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest, Forum du Tiers Monde & Maître de conférences associé à l’université de Bordeaux 3. Email : This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

[1] Les termes de la nouvelle question agraire sont présentés et analysés par Samir Amin, 2004, Le capitalisme et la nouvelle question agraire, Forum du Tiers Monde, Dakar. On peut se référer à Marcel Mazoyer, 2004, Échanges agricoles internationaux et accès aux marchés, Forum du Tiers Monde, Dakar et au Programme de recherche sur La Nouvelle Question Agraire : quels avenirs pour les agricultures et les sociétés paysannes en Afrique de l’Ouest ? Forum du Tiers Monde, Dakar. Une analyse de la question paysanne dans le Tiers monde est présentée dans Samir Amin (dir), 2005, Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris.

[2] Il est évident que les réalités sont plus complexes qu’elles ne paraissent. L’approche de la sécurité alimentaire soulève également des enjeux nationaux et locaux en termes de politiques publiques méso économiques plus adaptées aux logiques de production et de commercialisation au niveau local. Il convient de rappeler que la recherche de la souveraineté alimentaire dans un monde interdépendant peut coûter excessivement cher sans donner les résultats escomptés. Nous ne voulons pas être dogmatique sur cette question mais l’approche de la sécurité alimentaire finit par organiser la mise à genou des agricultures d’Afrique de l’Ouest.

[3] Les débats posés par les Plans d’ajustement structurel au travers de la nouvelle politique agricole sont prolongés dans le cadre des négociations multilatérales. Que ce soit au sein de l’Organisation mondiale du commerce (Cycle de Doha) ou dans le cadre des Accords de partenariat économique régionaux pour l’opérationnalisation des Accords de Cotonou entre l’Union européenne et les pays Afrique Caraïbes Pacifique, l’agriculture dans les pays du Tiers monde ne bénéficie plus d’un statut d’exception. Le traitement spécial et différencié tel qu’il a été entériné à Marrakech en 1994 est largement contesté par les paysans comme étant une solution à leur position particulière et ne permettrait pas d’accéder aux marchés des pays de l’OCDE.

[4] Le Forum du Tiers Monde a produit une somme de travaux sur la question agraire, en voici quelques exemples : Samir Amin, 1971, L’Afrique de l’Ouest bloquée. L’économie politique de la colonisation, 1880-1970, Éditions de minuit, collection “ Grands documents ”, Paris ; Bernard Founou-Tchuigoua, 1981, Fondements de l’économie de traite au Sénégal, Silex, Paris ; Mohamed Lamine Gakou, 1984, Crise de l’agriculture africaine, Silex, Paris ; Hamid Aït Amara & Bernard Founou-Tchuigoua (dir.), 1989, L’agriculture africaine en crise dans ses rapports avec l’État, l’industrialisation et la paysannerie, L’Harmattan 1989, Paris.

[5] Pour une analyse approfondie des effets de la libéralisation agricole sur les pays d’Afrique subsaharienne se situant avant les révolutions vertes dans le cadre des négociations multilatérales (OMC et UE/ACP), voir Jacques Berthelot, 2004, L’OMC et la question agraire : les principaux pièges contre le Sud, Forum du Tiers Monde, Dakar et Jacques Berthelot, 2002, L’agriculture : talon d’Achille de la mondialisation. Clés pour un accord solidaire à l’OMC, L’Harmattan, Paris. Cet ouvrage constitue une référence pour qui veut comprendre les enjeux des négociations multilatérales au sein de l’Union européenne et de l’Organisation mondiale du commerce.

[6] L’utilisation de “ pays de la Triade ” renvoie aux pays de l’OCDE qui intègre certains pays du Tiers monde dont la production agricole a procédé à un certain “ décollage ”.

[7] Une somme de travaux récents du CSAO aborde la question du développement de l’Afrique de l’Ouest selon plusieurs angles. Camilla Toulmin & Bara Guèye, 2003, Transformations in West African Agriculture and the Role of Family Farms, CSAO, OCDE, Paris ; Dominique Bangoura, 2005, Recensement des études rétrospectives et prospectives de l’Afrique de l’Ouest. Synthèse, Document de travail préparé pour le 30 è anniversaire de la CEDEAO (25-26 mai 2005), CSAO, OCDE, Paris ; Karim Hussein & Donata Gnisci, 2005, Foncier, transformation de l’agriculture et conflits en Afrique de l’Ouest. Enjeux régionaux soulevés par le cas de la Sierra Leone, du Libéria et de la Côte d’Ivoire. Présentation de la Phase I : Revue historique, CSAO, OCDE ; Jean Sibiri Zoundi, Léonidas Hitimana & Karim Hussein, 2005, Économie familiale et innovation en Afrique de l’Ouest : vers de nouveaux partenariats. Document de synthèse.

[8] Sur ces questions des stratégies des ruraux quant à leurs niveaux de vie, on peut consulter Abdourahmane Ndiaye, 1999, Essai de quantification et d’identification des déterminants de la pauvreté urbaine à Dakar. Des concepts aux réalités, Thèse de doctorat, Université Paris 2.

[9] Bernard Founou-Tchuigoua, 2005, L’alternative en Afrique de l’Ouest : la construction de sociétés paysannes in Samir Amin (dir.), Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris, pp. 93-108.

[10] ROPPA, texte présenté à l’Atelier de travail de Ouagadougou, 2002, repris par Founou-Tchuigoua (2005 : 104).

[11] Les travaux de Jean-Yves Moisseron & Marc Raffinot (dir.), 1999, Dette et Pauvreté. Solvabilité et allègement de la dette des pays à faible revenu, Economica et ceux du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (voir www.cadtm.org) peuvent être consultés sur ce sujet. On peut aussi voir Samir Amin (dir.), 2005, Afrique : exclusion programmée ou renaissance, Maisonneuve & Larose, Paris et plus particulièrement le chapitre consacré à la question de la dette pp 44-70.

[12] Sur cette question, voir Gérard Azoulay, 2002, Les théories du développement. Du rattrapage des retards à l’explosion des inégalités, Presses Universitaires de Rennes, Rennes et la bibliographie abondante du comité pour l’annulation de la dette du tiers monde sur le site www.cadtm.org.

[13] Kate Meagher, 1996, Le commerce parallèle en Afrique de l’Ouest. Intégration informelle ou subversion économique ? in Réal Lavergne (dir), Intégration et coopération régionales en Afrique de l’Ouest, Kartahala/CRDI, Paris, pp. 197-222. Pour une analyse approfondie et complémentaire des échanges transfrontaliers et illégaux en Afrique de l’Ouest, les travaux de John Igué constituent une référence utile.

[14] Voir Abdou Salam Fall & Oumar Saïp Sy, 2004, Les économies domestiques en Afrique de l’Ouest : synthèse régionale in Abdou Salam Fall & Oumar Saïp Sy (dir), Les économies domestiques en Afrique de l’Ouest, CODESRIA/OXFAM, Dakar, pp. 1-77.

[15] Voir Abdourahmane Ndiaye, 2001, Le développement des Pays les Moins Avancés : au-delà des Plans d’Ajustement Structurel et de l’Initiative des Pays Pauvres Très Endettés, Forum du Tiers Monde, Dakar.

[16] Sur la campagne menée par la société civile du Nord comme du Sud pour l’annulation de la dette du Tiers monde, voir Conseil des ONG d’Appui au Développement/Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde/Centre national de coopération pour le développement, 2002, Nous ne devons rien. De Dakar 2000 au Forum des peuples à Siby-Mali (2002), Dakar.

[17] Banque mondiale, 2003, Des politiques foncières pour promouvoir la croissance et réduire la pauvreté, Banque mondiale, Washington.

[18] Jun Borras, 2002, “ La réforme agraire assistée par le marché ” : les cas du Brésil, de l’Afrique du Sud et de la Colombie et leurs implications pour les Philippines in Alternatives Sud, Vol. IX (2002) 4, pp. 119-183. Ce travail est riche en références bibliographiques sur le thème de la réforme agraire et foncière.

[19] Sam Moyo, 2005, La nouvelle question paysanne au Zimbabwe et en Afrique du Sud in Samir Amin (dir.) Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris, pp. 109-177. Une impressionnante bibliographie sur la question paysanne dans le Tiers monde est consignée dans cette publication collective dirigée par Samir Amin. Malgré quelques gains marginaux et des “ batailles ” de positionnement, les réformes agraires conduites par le marché ne peuvent pas répondre simultanément et favorablement au principe d’efficacité économique (rentabilité) et au principe d’équité (justice sociale).

[20] Philippe Lavigne Delville, 1998, Quelles politiques foncières en Afrique noire rurale ? Réconcilier pratiques, légitimité et légalité, Ministère de la Coopération & Karthala.

[21] Karim Hussein & Donata Gnisci, 2005, Foncier, transformation de l’agriculture et conflits en Afrique de l’Ouest. Enjeux régionaux soulevés par le cas de la Sierra Leone, du Libéria et de la Côte d’Ivoire. Présentation de la Phase I : Revue historique, CSAO, OCDE.

[22] En ce qui concerne des perspectives historiques des agricultures et des considérations d’échelle de production, on peut se référer à Mazoyer M. & Roudart L. (1997), Histoire des agricultures du monde, du Néolithique à la crise contemporaine, Seuil. On lira avec intérêt l’éditorial de M. Mazoyer au numéro IX (2002) 4 d’Alternatives Sud consacré à la Question agraire et mondialisation, intitulé Mondialisation libérale et pauvreté paysanne. Quelle alternative ? pp. 5-26.

[23] Pour une analyse historique des régimes fonciers dans le Tiers monde, voir Samir Amin, 2004, Les réformes des régimes fonciers souhaitables en Afrique en Asie, Forum du Tiers Monde, Dakar.

[24] Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux, Réflexion des organisations paysannes sur la réforme foncière, rapport introductif, présentée au séminaire national des ruraux sur la réforme foncière, 12-15 janvier 2004, Dakar.

[25] Henri de France, 2001, Précis d’économie agricole pour le développement, Karthala, Paris.

[26] Cette technique permit aux grands propriétaires fonciers de faire des petits exploitants des ouvriers agricoles en leur obstruant l’accès à leurs petits lopins de terres.

[27] Bernard Founou-Tchuigoua, 2005, Le NEPAD. Utopie ou alternative ? in Samir Amin (dir.), Afrique : exclusion programmée ou renaissance ? Maisonneuve & Larose, Paris, pp. 77-110 fait une analyse lucide des mérites et des limites de l’initiative dite africaine. En examinant les chances de réussite, l’auteur met à nu le fait que les investissements directs étrangers suivent le développement mais ne le précèdent.

[28] Les stratégies foncières peuvent être complètement différentes d’un pays à un autre. Magari Mandebvu, 2002, Le problème de la propriété terrienne au Zimbabwe in Alternatives Sud, Vol. IX (2002) 4, pp. 185-196 examine à la loupe la logique foncière de Robert Mugabe qui, tout en visant les gros propriétaires blancs, s’acharne sur les travailleurs migrants de ces exploitations qui constituent des boucs émissaires. Ces migrants sont chassés de leurs terres, passés à tabac, maltraités et, parfois assassinés. Sam Moyo (2005) en élargit l’angle d’analyse à l’Afrique du Sud pour étudier les conditions inédites de la transition de l’Apartheid à l’économie de marché. La Côte d’Ivoire aura suivi une trajectoire similaire envers les migrants Burkinabé et Maliens. Le Ghana, quant à lui avec une législation, a exclu les migrants étrangers dans la course foncière en les confinant plutôt dans les zones minières.

[29] L’échantillon du programme de recherche est composé des huit pays d’Afrique de l’Ouest suivants : Bénin, Burkina Faso, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Mali, Nigeria et Sénégal. La Côte d’Ivoire, le Liberia et la Sierra Leone faisaient partie de l’échantillon initial, mais compte tenu de la situation sociopolitique qui prévaut dans ces pays et les exigences de l’équipe de coordination, à notre regret il n’a pas été possible de les couvrir. Les travaux du groupe de recherche sont en ligne sur le site du Forum du Tiers Monde : www.forumtiersmonde.net.

[30] ROPPA, 2003, Pour des politiques agricoles en faveur de l’exploitation familiale et des règles commerciales solidaires, NEPAD - Cycle de Doha (OMC) : Propositions paysannes de l’Afrique de l’Ouest, ROPPA, Burkina Faso.

[31] ROPPA, 2001, “ Politique agricole de l’UEMOA et exploitations familiales ”, Compte rendu de l’atelier méthodologique préparatoire aux études et ateliers nationaux sur la politique agricole commune de l’UEMOA et les exploitations familiales, ROPPA, Niamey.

[32] Consulter également Philippe Lavigne Delville, 1998, Quelles politiques foncières en Afrique noire rurale ? Réconcilier pratiques, légitimité et légalité, Ministère de la Coopération & Karthala et Philippe Lavigne Delville & Michel Merlet, 2004, Un contrat social pour les politiques foncières, in POUR n°184 : 96-103 pour un approfondissement des questions soulevées par un nouveau contrat social.

[33] Bernard Founou-Tchuigoua, 2005, L’alternative en Afrique de l’Ouest : la construction de sociétés paysannes in Samir Amin (dir.), Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris, pp. 93-108.

[34] Carlos Oya, 2001, Large-and Middle-scale Farmers in the Groundnut Sector in Senegal in the Context of Liberalization and Structural Adjustment, Journal of Agrarian Change, 1 (1), pp. 123-162 ; Carlos Oya, 2002. Groundnut Production Crisis and Liberalization in Senegal : A Focus on Large-Middle Farmers. Unpublished PhD Dissertation, SOAS, University of London et aussi Forum du Tiers Monde, 2004, Les avenirs des agricultures et des paysanneries en Afrique de l’Ouest, Rapport exécutif vol. I et II, Grand Atelier du 2 au 5 novembre 2004, Dakar, ont largement documenté le débat sur les perdants et les gagnants de la libéralisation en Afrique de l’Ouest.

[35] Lire John Sender, 1999, Africa’s Economic Performance : Limitations of the Current Consensus, Journal of Economic Perspectives, 13 (3), pp. 89-114, Thandika Mkandawire, 2001, Thinking about developmental states in Africa, Cambridge Journal of Economics, 25, pp. 289-313; Carlos Oya, (à paraître), Les enjeux des politiques de libéralisation agricole et la crise de la filière arachide : stratégies des producteurs arachidiers au Sénégal ; Hamid Aït Amara & Bernard Founou-Tchuigoua (dir.), 1989, L’agriculture africaine en crise dans ses rapports avec l’État, l’industrialisation et la paysannerie, L’Harmattan 1989, Paris pour de plus amples développements sur ces deux derniers points.

[36] Serge Perrin & Ewa Filipiak, 2003, Agriculture et commerce, quels enjeux pour l’aide au développement ? Notes et Documents n° 5, Agence Française de Développement.

[37] Banque mondiale (2002), The Role and Effectiveness of Development Assistance ; Lessons from World Bank experience, A Research Paper from the Development Economics Vice Presidency of the World Bank, Washington.

[38] Sam Moyo, 2005, La nouvelle question paysanne au Zimbabwe et en Afrique du Sud in Samir Amin (dir.) Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris, pp. 109-177.

[39] ROPPA, 2001, “ Politique agricole de l’UEMOA et exploitations familiales ”, Compte rendu de l’atelier méthodologique préparatoire aux études et ateliers nationaux sur la politique agricole commune de l’UEMOA et les exploitations familiales, ROPPA, Niamey.

[40] Samir Amin (dir.), 2005, Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXI è siècle, Les Indes savantes, Paris.

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