Les mouvements démocratiques et sociaux face aux défis de la démocratie et du progrès social

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Samir AMIN

 

1. Hypothèses et méthodologies:

 

La démocratie est tout à la fois une exigence pour elle même et un moyen pour les classes populaires de faire valoir leurs revendications.

 


 

La démocratie – prise dans son sens général de reconnaissance de la légitimité des visions différentes des rapports entre l’individu et la société, de la diversité des intérêts, comme de celle des institutions nécessaires pour promouvoir leur mise en œuvre – est la condition incontournable de l’émancipation humaine. On ne peut imaginer cette émancipation sans celle de l’esprit. La démocratie donne à la créativité dans tous les domaines ses chances maximales.

 

Mais la démocratie – prise alors dans son sens plus précis d’ensemble des institutions qui en définissent les pratiques et l’encadrent – est également un moyen qui peut faciliter la promotion des intérêts du « peuple » (des classes populaires) ou au contraire en entraver le déploiement.

Une démocratie authentique est indissociable du progrès social. Cela signifie qu’elle doit associer les exigences de la liberté et celles, non moins importantes, de l’égalité. Or ces deux valeurs ne sont pas spontanément nécessairement complémentaires mais souvent conflictuelles. Combiner liberté et égalité constitue l’essence du défi auquel les peuples contemporains sont confrontés.

 

Les avancées de la démocratie ont toujours été produites par les luttes populaires

 

Dans les centres avancés du système mondial contemporain, en Europe occidentale et centrale et aux Etats Unis, les progrès de la démocratie représentative ont été le produit des luttes populaires, retenues aussi longtemps que possible par les tenants du pouvoir. Ce fait est incontestable qu’il s’agisse d’élargissement du suffrage (le suffrage universel est récent), du renforcement des pouvoirs législatifs face aux privilèges des Rois, des aristocraties associées et du Haut Commandement militaire, d’inclusion dans les droits de limites à la liberté des plus puissants (droits du travail, sécurité sociale etc.).

 

Dans le cadre en place du système mondialisé la démocratie (même dans ses formes tronquées) n’est pas en progrès – réel ou même potentiel – mais au contraire en recul, menacée de perte de légitimité et de crédibilité. « Le marché décide de tout, le Parlement (quand il existe) de rien ». Les peuples risquent alors d’être attirés par l’illusion des replis « identitaires » (para ethniques et/ou para religieux), antidémocratiques par essence, qui les enferment dans l’impasse. La démocratie, aujourd’hui en question, ne peut avancer qu’à la condition de prendre les formes d’une démocratie sociale institutionnalisée.

 

 

 

Le concept de démocratisation des sociétés

La démocratisation est un processus, qu’on ne saurait réduire à une formule statique et définitive, comme celle que représente la « démocratie représentative » contemporaine généralement proposée (pluripartisme, élections, droits de l’homme)

La démocratisation concerne tous les aspects de la vie sociale, et non exclusivement la gestion de la dimension politique de celle-ci. Elle concerne tous les rapports entre les individus, au sein de la famille, sur les lieux de travail, dans les rapports de ceux-ci avec les décideurs économiques, administratifs et politiques. Ces rapports sont simultanément des rapports individuels et collectifs ( ces rapports de classe sont largement des rapports de force inégaux dans les sociétés contemporaines). La démocratisation implique qu’on dépasse ces limites en direction de la construction de l'alternative socialiste.

Le discours dominant et les « recettes » (blue prints) démocratiques proposées dans son esprit sépare la démocratie « politique » des revendications sociales, qui s’expriment par les luttes des classes dominées et exploitées. La démocratisation implique qu’on associe et non dissocie la démocratie politique et le progrès social.

La démocratisation implique la reconnaissance et la définition des droits de l’individu, leur formulation en termes de droits juridiques, la garantie institutionnelle de leur respect réel. La liberté individuelle et la libération de l’être humain de toutes les formes d’oppression sont inséparables de l’exercice du pouvoir par le peuple (peoples’ enpowerment). Il n’y a pas de société avancée sans intégration des droits de l’individu dans ceux des collectifs de travailleurs et du peuple.

Quelques propositions générales qui permettraient d’avancer dans le débat

 

(i) l’adoption de chartes des droits (chartes nationales et internationales, chartes spécifiques concernant des champs définis, comme les droits des femmes, des paysans, des organisations ouvrières, de la gestion des services publics, de celle des entreprises publiques et privées etc.) qui osent affirmer la primauté des valeurs associant liberté et égalité, développement et progrès social.

 

(ii) le renforcement des pouvoirs des parlements élus devraient bénéficier d’une haute priorité dans les programmes des forces politiques soucieuses de rendre à la démocratie son sens perdu.

 

(iii) l’ouverture d’espaces de gestion populaire et démocratique dans tous les domaines, des services sociaux, de l’entreprise de production, de la gestion municipale et la conduite de luttes pour en faire reconnaître la légitimité par les pouvoirs.

 

(iv) le rétablissement du respect intégral de la souveraineté des nations, étant entendu qu’il ne peut y avoir de « démocratie supranationale » si les aspirations démocratiques sont bafouées au niveau des nations

 

Les défis auxquels le modèle proposé est confronté sont certainement considérables. Au delà de la variété des situations concrètes, on peut repérer trois ensembles de difficultés majeures :

 

(i) dans les pays du centre avancé les classes populaires (et même en grande partie les classes moyennes, au moins potentiellement) aspirent certainement à plus de démocratie réelle, plus d’égalité, plus de solidarité et de sécurité sociale (sécurité de l’emploi, des systèmes de retraites etc.). Il n’est pas dit que l’idéologie de la compétition sauvage soit acceptable. Mais les peuples du Nord sont-ils disposés à renoncer aux avantages importants immédiats que leur procure le pillage de la Planète?

 

(ii) dans les pays du Sud le défi ne peut être relevé que si pour une longue période de transition (de type séculaire) les systèmes politiques de démocratie parviennent avec succès à combiner trois objectifs : le maintien et le renforcement de l’indépendance nationale dans un système international multipolaire fondé sur le principe d’une mondialisation négociée, l’accélération incontournable du développement des forces productives sans laquelle il est vain de parler de l’éradication de la pauvreté et de la construction d’un monde multipolaire équilibré, l’affirmation de la place grandissante des valeurs de justice sociale. Ce défi concerne trois quarts de l’humanité. Mais si le relever conditionne la progression parallèle de la démocratisation de la société, en sens inverse et complémentaire il paraît difficile à notre époque de parvenir à un développement digne de ce nom (c’est à dire accéléré, social, renforçant l’indépendance nationale) par le moyen de « despotismes éclairés ».

La démocratie n’est pas une recette qu’il suffirait d’adopter. Sa réalisation est un processus sans fin, ce qui nous fait lui préférer le terme de démocratisation. Au demeurant la recette en question – pluripartisme et élections – non seulement enferme dans l’option d’une démocratie représentative et procédurale tronquée, réservée au seul domaine de la gestion de la vie politique, devenue de ce fait parfaitement anti populaire à notre époque, tourne à la farce. La recette fait perdre à la lutte pour la démocratie sa légitimité.

 

Il paraît utile, pour terminer, de signaler les grandes options à discuter concernant les méthodes de lutte capables d’avancer avec succès dans les directions indiquées ici. Ce débat interpelle directement les « mouvements » concernés qui, au demeurant se retrouvent souvent dans les Forums sociaux.

 

(i) le moment actuel est caractérisé par la diversité extrême et de toutes natures des mouvements sociaux de protestation et de lutte contre les effets dévastateurs du déploiement des stratégies dominantes en place. Mais il est caractérisé tout également par une grande méfiance à l’égard des formes d’organisation et de lutte des XIXe et XXe siècles, des prétentions d'" avant gardes " –autoproclamées- (un terme largement rejeté aujourd’hui de ce fait), à s’affirmer par des méthodes souvent peu respectueuses des principes de la démocratie. Ces reproches sont largement fondés sur une analyse critique correcte de ce que furent les luttes des deux siècles passés. Ils doivent donc être pris au sérieux et inspirer l’invention créatrice de nouvelles formes d’organisation et d’action.

 

(ii) en réponse à ce défi beaucoup de « mouvements » se contentent de propositions discutables. Parmi celles-ci:

 

· le discours sur la « société civile ». Au delà du flou conceptuel, ce qui est entendu par celle-ci s’inspire largement d’un modèle qui valorise l’a-politisme (et en particulier le rejet de la politique des partis) au bénéfice de l’action prétendue rapprochée, à la base, « utile » immédiatement (en réalité donc sans capacité de remise en cause des systèmes de pouvoir jugés trop puissants pour être mis en déroute). La méthode perpétue l’émiettement des mouvements, voire leur transformation en « lobbies » de défense d’intérêts singuliers, au détriment de l’intérêt général.

· les discours « communautaristes », produits presque inévitables de la diversification des composantes des classes populaires

 

En contrepoint on avancera pour la discussion à l'appréciation des mouvements concernés les propositions suivantes :

 

· Organiser la « convergence dans la diversité », ce qui implique certes le respect de la divergence (y compris l’indépendance des organisations) mais également la recherche de plateformes d’action communes capables de promouvoir la convergence. Cela implique qu’on accepte que la définition de stratégies d’action, d’objectifs à court terme et de perspectives plus longues.

· Refuser l’a-politisme. Rappeler que tout mouvement, toute lutte, sont par essence des actes politiques. Et, de ce fait, que l’association de partis politiques (ou à défaut de segments de ceux-ci, et d’acteurs se plaçant ouvertement sur les terrains de la « politique ») doit être recherchée.

· Le défi pour tous les mouvements, petits ou grands, comme pour tous les partis politiques, est de la même nature : il consiste à faire prévaloir les logiques de luttes sur celles d’organisation.

 

Le concept de démocratisation, conçu comme « sans fin », faisant contraste avec les formules de la « démocratie prêt à porter » (définie par le discours dominant dans les termes restreints du pluripartisme et de la tenue d’élections), permet d’associer – et non de dissocier – la démocratie et le progrès social.

 

C'est pourquoi la démocratie n’est pas une formule qu’on peut exporter et/ou importer, mais est toujours le produit des luttes des peuples, associant de ce fait la conquête de droits démocratiques à celles d’avancées sociales. A travers ces combats les peuples inventent des formes institutionnelles qui leur sont propres, non pour des raisons de « spécificité culturelle » (qui permettraient à des « élites » intellectuelles dirigeantes d’en proposer a priori les modèles) mais du fait de l’articulation particulière à chaque conjoncture historique des différents aspects concrets des défis auxquels les peuples sont confrontés.

 

L'objectif de l' assemblée du FMA est de poser les questions suggérées ci-dessus aux mouvements sociaux concernés, et de débattre avec eux des stratégies de combat pour la démocratie et le progrès social, explicites ou implicites, dont ils proposent l'adoption.

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